Synthèse des ateliers

ATELIERS

Ci-dessous la synthèse du travail des quatre ateliers.

. Est-ce l’argent qu’il faut partager ?

. Partage des savoirs : cesser d’être consommateur pour faire soi-même.

. Partager le logement : un projet de coopérative de logement.

. La Belle Aude : partager le travail.

« Est-ce l’argent qu’il faut partager ? »

Où il est question de marchandisation de la monnaie, de monnaies locales et de se passer de monnaie, ou pas.

Jean-Marc a d’abord présenté le Souriant, monnaie locale en construction dans la Haute-Vallée de l’Aude. Elle a pour but, dit-il, d’échapper à la spéculation, de participer à la dynamisation de l’économie locale, de générer des prêts solidaires par la Nef (pour chaque Souriant créé, un Euro est déposé sur un compte).

L’argent des banques est utilisé au mépris de l’avis et de l’intérêt des citoyens ; il favorise les milieux financiers, y compris jusqu’au recours aux paradis fiscaux, les investissements dans les énergies fossiles… En utilisant les monnaies locales c’est un peu de notre argent qui échappe à cette logique.

Toutefois, les monnaies locales ont leurs limites : « On attribue, à l’argent la capacité à générer des réformes sociales mais la monnaie locale ne peut avoir aucun effet sur le partage des moyens de production. »

Pour Michel Merlet, les monnaies locales ne remettent pas en cause la capacité des banques à générer une quantité gigantesque de monnaie pour prêter à la finance.

Baptiste Mylondo propose une distinction entre « argent » et « monnaie » : La marchandisation de la monnaie fait qu’elle est devenue argent, source d’exclusion. Il faut conserver la monnaie support de lien social.

La monnaie locale, dit René, est un vecteur d’éducation populaire ; il manque une éducation économique dans notre société. Mais le problème de la monnaie locale c’est qu’elle ne permet pas de couper le lien avec le monde global : si je me fais payer du bois de chauffage, le travail est réellement en monnaie locale mais pas le camion, la tronçonneuse, l’essence, qui restent dans le circuit de l’euro.

Christian note qu’il y a « beaucoup de gens qui vivent sans argent. » Ce qu’il faut, dit-il, c’est « sortir de la marchandise, donc cesser de l’utiliser. »

Partage des savoirs : cesser d’être consommateur pour faire soi-même

L’exemple de La Répartie montre la difficulté à se défaire de la mentalité de consommateur. Faire soi-même, c’est s’autonomiser, y compris par rapport à l’argent. On a parlé aussi de gratuité, de don de son temps.

Nelly et Tonio ont présenté l’expérience toute neuve de La Répartie, association de la Haute-Vallée de l’Aude, qui vise à mettre en commun un atelier, des matériaux de construction récupérés, des machines. Mais aussi à apprendre à s’en servir, à apporter chacun son expérience et en fin de comptes permettre à chacun de se rendre autonome, pour se détacher du système consumériste en faisant soi-même.

A noter une expérience un peu similaire à Ladern-sur-Lauquet où un collectif a investi dans du matériel de bricolage que chacun peut louer, avec aussi un partage des savoirs.

La Répartie se veut aussi un réseau dont chaque membre peut être formateur. Tonio constate : « Nous avons eu quelque 300 contacts ; presque tous sont demandeurs, consommateurs. » Alors que la démarche est plutôt de devenir autonomes par rapport à l’argent, de faire soi-même ce dont on a besoin plutôt que de travailler à gagner de l’argent pour s’acheter des choses.

Christian note qu’il y a « un formatage à la dépendance ». « En termes d’alimentation et de santé », dit Moutsie, « on nous a dépossédés de notre savoir, nous avons perdu confiance en nous. » « Il y a une dévalorisation des savoirs traditionnels », ajoute Christian.

Pour Pascal, « le savoir est devenu un bien marchand, avec par exemple des formations à 2 000 € la journée. »

Une autre partie du débat s’est portée sur la gratuité. Moutsie cite l’expérience des stages qu’elle propose avec L’Ortie : « Jusqu’à quel point je partage et jusqu’à quel point je mets un prix, sachant que c’est mon gagne-pain ? Au-delà du paiement d’une prestation, il y a don et échange sur le suivi. Il faut trouver l’équilibre entre les deux. »

Une autre intervenante évoque la notion de temps : « Pour partager il faut avoir du temps ou s’en donner ».

Partager le logement : un projet de coopérative de logement

Baptiste Mylondo a présenté son projet de coopérative immobilière qui vise à sortir le logement du marché. L’investissement en commun permettra d’agrandir progressivement un parc de logements coopératifs.

« Le logement devrait faire partie des biens communs », estime Baptiste Mylondo1. Au contraire, la réalité c’est que le logement est un secteur d’exclusion à cause de la propriété immobilière lucrative qui permet à celui qui dispose de capital immobilier de tirer un revenu aux dépens du locataire.

L’idée de coopérative immobilière que Baptiste Mylondo propose à Lyon a pour but de sortir le logement de la spéculation, de favoriser un accès de tous à un habitat digne et de répondre à l’envie d’un habitat plus collectif, plus écologique, plus participatif.

Les coopératives d’habitants s’appuient sur la loi Alur. Le principe est de regrouper des investisseurs (ayant plus ou moins de moyens), qui deviennent propriétaires de parts sociales de la coopérative, qui peuvent aussi en être locataires. L’objectif est de regrouper 50 à 200 coopérateurs habitant une même ville, par exemple, mais pas forcément le même bâtiment ou le même quartier. L’achat des logements peut se faire à crédit, si besoin. L’important est que l’achat est réalisé une seule fois et que la participation de chacun sert à agrandir la coopérative. Et même, la constitution d’un capital par la coopérative permet à celle-ci d’emprunter pour acheter d’autres logements.

Le coopérateur, pour sa part, est propriétaire de parts sociales (qui peuvent être cédées selon certaines conditions), mais pas du logement. Il est locataire de son logement dont il verse le loyer à la coopérative.

La dynamique vertueuse mise en place permet à terme d’accueillir de plus en plus de personnes, y compris avec peu de revenus. La mutualisation des biens permet d’abaisser les loyers dont la finalité, à terme, est surtout de couvrir les charges d’entretien.

On peut aussi envisager de fédérer plusieurs coopératives de ce type pour agrandir le système plus vite.

Baptiste Mylondo a tenu six conférences sur ce thème dans son quartier lyonnais. Il a enregistré 200 personnes intéressées par le montage d’un projet. Ce sont en majorité des personnes à faible revenu d’un quartier populaire. La faible capacité d’investissement demandera plus de temps mais n’est pas un obstacle majeur.

Myriam, qui milite depuis des années au DAL (Droit Au Logement), est intervenue, au moment du débat, pour noter que l’on compte 10 000 logements vacants à Bordeaux, par exemple. La pénurie de logements dans cette ville est renforcée par la « gentrification » (embourgeoisement) du centre-ville et la pression touristique. Dans cette mégapole comme dans d’autres, la loi de l’argent s’impose contre celle de l’accès au logement.

Voir aussi Habicoop

La Belle Aude : partager le travail

Les Scop, en principe, privilégient non pas le profit mais l’autogestion et l’éthique.

L’Atelier « Partager le travail » a tourné autour de l’expérience de la Scop « La Fabrique du Sud » (Carcassonne), plus connue sous sa marque commerciale de crèmes glacées La Belle Aude. Alors que les actionnaires avaient décidé de fermer cet établissement, les salariés ont décidé de créer leur propre entreprise, sous forme de Scop. Ils perpétuent la marque tout en ayant choisi une orientation nouvelle : il ne s’agit plus de privilégier le profit mais de décider ensemble, d’être bien au travail et de « donneur de la valeur au produit ».

« Les coopératives sont très peu valorisées en France », regrette Christophe Barbier, le président de La Fabrique du Sud. « Elles sont pourtant une solution pour créer et pérenniser l’emploi. »

Dans la Scop, le pouvoir n’est plus lié au capital mais au principe « un homme une voix ». Dans la mesure où l’on décide ensemble, il est important de communiquer beaucoup et d’apporter de l’attention à la résolution des conflits de personnes. « Il ne suffit pas d’avoir des résultats économiques, il faut garder l’unité entre nous. »

Les écarts de salaires à La Fabrique du Sud vont de 1 à 1,5 (de 1 350 à 1 950 €), de 1 à 2,1 si l’on inclut le cadre commercial, payé 2 850 € (condition sine qua non pour en trouver un sur le marché du travail).

Sur le plan économique, la Scop a changé de stratégie. Les glaces La Belle Aude étaient vouées à fournir les marques nationales et les marques de distributeurs (grande distribution). La Scop a cherché plutôt à valoriser les richesses de proximité : ainsi, elle s’approvisionne en fruits (abricots, poires, pêches) auprès d’un producteur de Sallèles-d’Aude. Pour le lait, elle n’a pas encore trouvé de fournisseur local ; des contacts sont pris du côté du Tarn. Alors que la plupart des fabricants de crème glacée travaillent avec de la poudre de lait, La Belle Aude utilise du lait (de vache) entier, qui a une plus grande valeur nutritive et gustative.

Pour la vanille, la Scop se fournit en vanille malgache de qualité (à maturation optimale). Elle traite sans intermédiaire avec une société familiale qui fait travailler un village et dont une partie des bénéfices a été dédiée à la construction d’une école.

Une réflexion est en cours sur la façon de se diversifier, peut-être en ouvrant des boutiques franchisées, ou en travaillant des produits pour la restauration.

La discussion en vient sur le Réseau coopératif travail autogestion (Recota), qui défend une vision puriste des Scop face à l’Union régionale des Scop. « L’Union régionale », explique Christophe, « tend à banaliser les Scop en les incitant à faire de l’argent ; on voudrait qu’elle parle aussi d’autogestion, d’éthique. »

Des livres sur la coopération :

. Christophe Dejours, Travail vivant (2009), Tome I Sexualité et travail, Tome II Travail et émancipation.

. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958).

* * * * *

1 Baptiste Mylondo, enseignant en philosophie économique à l’Institut d’Études Politiques de Lyon (théorie de la justice appliquée à l’économie et critique de la croissance), est intervenu lors de ces Rencontres 2017 sur le revenu inconditionnel. LIEN

Le développement contre les paysans

Texte d’une conférence prononcée par François de Ravignan au Cun du Larzac le 24 juin 2005.

Je voulais, en commençant cet entretien, vous adresser une parole de bonheur, en dépit du fait que les sujets dont nous avons à parler ensemble ce soir n’invitent guère à la sérénité. C’est pourquoi j’ai demandé conseil à ma femme, ici présente. Elle m’a suggéré de vous dire que, si nos cœurs s’accordent à notre intelligence, il y aura du bonheur dans notre partage, parce que nous ne nous contenterons pas d’acquérir un savoir, mais que nous ferons un bout de chemin à la rencontre de l’autre, donc du bonheur : c’est donc ce que je souhaite, à vous comme à moi, pour cette soirée.

Nous allons parler d’abord des paysans en élargissant notre regard à l’ensemble de la planète : qui sont-ils, où sont-ils ? Nous parlerons ensuite du développement, cette idéologie du XXe siècle, et de ses conséquences sur la paysannerie, avant de nous demander ce que peut nous suggérer la situation présente.

Qui sont, où sont les paysans dans le monde?

Dans nos pays, les paysans ne sont plus très nombreux. En France, ils ne représentent plus que 3,7 % de la population (alors qu’ils en étaient le quart en 1950 et la moitié un siècle plus tôt). Ils ne sont même plus majoritaires dans la population rurale : sur 15 millions de ruraux, 2,2 seulement vivent de l’agriculture. Dans l’ex-Europe des Quinze, les paysans sont déjà proportionnellement plus nombreux : 5 % ; bien davantage dans les dix pays récemment rattachés à l’Union, à savoir 20 %, avec de fortes variations suivant ces pays.

Mais, dans l’ensemble du monde, les paysans représentent plus de la moitié de la population totale, comme on le voit sur le tableau ci-après. En d’autres termes, un homme sur deux est un paysan du Sud. Qui plus est, en dépit de l’exode rural et de l’énorme expansion des villes du Sud, cette proportion n’a pas changé depuis trente ans. Beaucoup de gens s’imaginent que partout dans le monde l’exode vers les villes fait diminuer la population rurale et agricole comme c’était le cas chez nous de 1850 à 1975. Mais dans les pays du Sud, l’expansion démographique provoque, en dépit de l’exode rural, une augmentation de la population rurale et même agricole (près de 60 % dans les quarante dernières années). Exemple : en Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté jusqu’en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même période 75-95, la population urbaine augmente de près de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s’accroissent de près de 20 millions. En Inde, de 1980 et 2001 la population employée dans l’industrie et les services double ; dans l’agriculture elle augmente de 50  %.

Quels sont les moyens dont disposent ces paysans ? Nous avons distingué, dans le tableau, à la rubrique « moyens de travail », trois catégories de paysans : ceux qui travaillent avec un tracteur (T), ceux qui travaillent en culture attelée avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M) et qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant de voir comment se répartit la production en fonction des catégories précédentes de population active, tractorés (T), attelés (A), manuels (M). Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière, à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit (sur le tableau à la rubrique production) que les « attelés » produisent autant que les « tractorés », mais avec une productivité apparente quinze fois moindre ; les « manuels » produisent moins de la moitié des attelés, mais avec une productivité dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés. Ainsi, non seulement les paysans des pays industrialisés ne sont qu’une très petite minorité des paysans du monde, mais les agricultures qu’ils pratiquent sont un cas très particulier d’agriculture. Nous ne pourrons donc raisonner valablement à l’échelle du monde avec, à l’arrière-plan, le modèle de nos agricultures : il ne faut jamais l’oublier.

Le développement dans l’agriculture

Tant dans les instances gouvernementales que dans les bureaux d’étude et les organismes de recherche, il est vraiment rarissime que l’on ose remettre en question le développement, ce mythe directeur du demi-siècle qui vient de s’achever étant considéré comme universel et atemporel. L’histoire nous apprend pourtant que, dans son acception présente, le développement a pris naissance dans le discours du 20 janvier 1949 sur l’état de l’Union du Président Truman, promesse d’une prospérité pour tous sur le modèle états-unien, dont n’était pas absente une volonté hégémonique face au risque communiste. Rappelons que, dans le même but hégémonique, Truman avait fait détruire, en août 1945, Hiroshima et Nagasaki, alors que le Japon était prêt à capituler sans cela. En d’autres termes, le développement est à la bombe atomique ce que la carotte est au bâton.

Il y a, en amont du développement, l’idée qu’une croissance matérielle rapide est la base essentielle du progrès de l’humanité vers plus de bien-être ; avec pour corollaire le concept de trickle down, à savoir que la croissance de la production est, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population d’un pays. En ce qui concerne l’agriculture, une croissance rapide, cela veut dire la « sainte trinité » semences sélectionnées, engrais, pesticides. Le deuxième postulat lié au concept du développement, c’est la libéralisation des échanges. Alors que les politiques agricoles étaient restées longtemps un domaine réservé des États, elle vont ainsi se soumettre à une concurrence de plus en plus mondialisée, et ceci surtout à partir des années 90. Mais lorsqu’on met en concurrence des paysans du Sud avec d’autres dont la productivité est plus de 100 fois supérieure, ils ne peuvent tenir le choc.
Les partisans du « développement agricole « arguent du fait qu’il faudra nourrir 2 à 3 milliards d’hommes supplémentaires d’ici à une cinquantaine d’années, la plupart dans les pays du Sud de la planète. Certains pensent à solliciter pour cela les pays dont l’agriculture est majoritairement modernisée comme l’Europe de l’Ouest ou les États-Unis. Comment, par exemple, augmenter de 20 % la production céréalière mondiale, soit 400 millions de tonnes (ration de 2 milliards d’hommes en régime végétarien) ? Si l’on compte pour cela sur les seuls  » tractorés « , il leur faudrait augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur nombre décroît et que leurs rendements, déjà très élevés, plafonnent. D’ailleurs, dans les vingt-cinq dernières années, ils n’ont augmenté leur production que de 200 millions de tonnes environ (comme on le voit en bas du tableau). Ils ne sont donc pas en mesure de nourrir le monde entier. Sans parler des conséquences sur le plan des transports et de la pollution.

Deuxième hypothèse : moderniser les paysans du Sud. C’est possible, et c’est déjà largement en cours pour une partie d’entre eux. Dans les dernières vingt-cinq années, la production céréalière du Sud a pratiquement doublé et une partie de cet accroissement est certainement dû à la modernisation des méthodes de production. Le problème c’est la façon dont ça se passe, car ceux qui peuvent acquérir tracteurs, engrais et pesticides sont ceux qui ont déjà des possibilités d’investir. En outre cela ne va pas sans problèmes d’environnement ou de dépendance liée à la monoculture. Les « révolutions vertes », enclenchées à l’instigation des États-uniens et des institutions internationales dans les pays d’Asie du Sud-Est et en Inde, ont enrichi les paysans riches et appauvri encore les pauvres, voire les ont obligés à céder leur terre et à partir dans les bidonvilles. Par exemple, au Tamil-Nadu, à partir de 1970, on a importé des tracteurs. En 2000, il y en avait 700 000. Mais, de 1970 à 90, 60 % de l’emploi agricole salarié a été détruit par cette mécanisation ; on est passé de 180-200 jours de travail/an par journalier à 90-100 jours.

La triple exclusion

Plus généralement, on voit s’étendre, à partir du monde paysan, une triple exclusion : des terres (par exemple au Brésil où les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de morts dans les dix dernières années), du travail (comme on vient de le voir en Inde), du marché (importations céréalières ou de volailles en Afrique). Certains chiffres donnent le vertige : on parle par exemple de 150 à 400 millions de paysans chinois condamnés à quitter la terre dans les décennies qui viennent. Mais, plus près de nous, dans les pays de l’Est récemment rattachés à l’Union européenne, l’idée qui prévaut est que ces pays vont se développer à notre image et que l’agriculture, en particulier va prendre le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les douze PECO ont une population paysanne supérieure d’un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne exploitée par actif agricole est de 6 ha contre 18. La libre concurrence qu’on leur propose comme une panacée sera généralement, sauf pour quelques grandes exploitations qui s’en sortiront, le combat du pot de terre contre le pot de fer.

C’est ainsi qu’aux 7 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles dont, selon les prévisions actuelles, il faudra « dégraisser » l’agriculture des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces pays, la Pologne, le chômage touche 20 % de la population active. Enfin, en Turquie où il y a autant de travailleurs agricoles que dans toute l’ex-Europe des Quinze, soit 7 millions, les experts parlent de réduire l’emploi agricole de quatre ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara n’a, pour l’heure, prévu aucune solution, jugeant sans doute que les problèmes sociaux doivent être résolus par les réseaux d’entraide familiale.

D’autres voies ?

Pourtant, il serait possible d’augmenter de 600 millions de tonnes (soit d’un peu plus de 50 %) la production des paysans « attelés » et « manuels », vu les rendements souvent très bas, avec des moyens beaucoup plus modestes ; cela aurait de plus l’avantage de donner une production mieux répartie, beaucoup moins coûteuse en intrants, donc en consommation énergétique et en pollution. En outre, quand on a affaire à des paysans pauvres, il n’est guère expédient de prétendre leur faire dépenser de l’argent avant qu’il n’en aient gagné !

Un tel enjeu est capital, mais le choix dans ce sens ne sera pas le fait des États, ni des organisations internationales qui penchent généralement de l’autre côté. Il ne peut être conquis que par une forte organisation collective, permettant, par l’établissement d’un réseau de relations, de substituer la coopération et la complémentarité à la concurrence, d’une part directement sur le terrain à travers des expériences localisées (par exemple les AMAP) ; d’autre part à l’échelle internationale, de par une militance organisée. Déjà, beaucoup de paysans l’ont compris, par exemple, pour ne citer que ce que je connais, ceux du SOC en Andalousie, Ekta Parishad en Inde, le MST au Brésil, la Confédération Paysanne en France, qui, tous ensemble ont abouti à la création, en 1993, du premier mouvement mondial de paysans, Via Campesina, qui met au premier rang des revendications les réformes agraires (bien oubliées depuis 1980), la souveraineté alimentaire (à savoir le droit de chaque peuple de produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité culturelle), l’agriculture paysanne respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi et de produits de qualité, la biodiversité, contre les monopoles qui pèsent de plus en plus sur la production des semences.

Ces exemples illustrent je crois suffisamment le fait que la question n’est pas tant, comme on le dit trop souvent, de « nourrir les hommes », mais bien plutôt de leur permettre de se nourrir, et pour cela de ne pas les en empêcher. « Si quelqu’un a faim, ne lui donne pas un poisson, mais un filet et apprends-lui à pêcher ». Que de fois avons-nous entendu citer ce proverbe, notamment à propos des paysans pauvres. Or, tant en Afrique qu’en Inde, j’ai constaté que les pêcheurs traditionnels ne manquent ni de filets ni de savoir-faire, et que je serais tout à fait incapable de leur apprendre à pêcher ! En revanche, ils sont de plus en plus gênés par la concurrence de sociétés qui surexploitent les fonds marins avec de gros moyens et par là les privent peu à peu de leur activité. Je m’inscris donc en faux contre le fameux proverbe, et j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi. Je vous invite par là même à combattre pour l’équité, car il ne faut pourtant pas se bercer d’illusions : l’élimination, déjà en cours, de centaines de millions de paysans, sans aucune contrepartie sur le plan du travail, ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques, non seulement pour ces paysans, mais pour nous tous, car c’est un facteur évident d’instabilité pour les sociétés, y compris celles qui, aujourd’hui, se croient tirées d’affaire.

Documentation

Réseau Solidarité, 10 quai de Richemont, 35 000 Rennes, tél.
02 99 30 60 53, reseau-solidarite@globenet.orgwww.globenet.org/reseau-solidarite

Réseau Agriculture Durable, 97 avenue Bonnin, 35 571 Chantepie cedex, tél. 0299773925 – www.agriculture-durable.org

Immanuel Wallerstein, L’après-libéralisme ­ Essai sur un système-monde à réinventer. L’aube, poche essai 2003.

Revue L’Écologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne, 75 164 Paris cedex 19.

Collectif La Ligne d’horizon, Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.

Robert Linhardt, Le sucre et la faim, Éditions de Minuit 2003.

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud 2003.

Marc Dufumier, Agricultures et paysanneries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.

Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

François de Ravignan, La faim, pourquoi, La Découverte, 2003 (réédition).

François Partant, La fin du développement,naissance d’une alternative, Babel, 1997 (réédition).

Que la crise s’aggrave, Parangon, 2002 (réédition avec préface de José Bové).

Annexes

1-Les paysans dans le monde

Population totale monde          6,1 milliards

Nord                                       1,2

Sud                                        4,9

dont              Chine                 1,3

                     Inde                   1,1

Population active (PA) monde   2,6 milliards

dont              Nord                   0,4

                     Sud                    2,2

dont active agricole (PAA) :

                         1961              2002

         PAA          0,850             1,335 milliard (1)

dont   Nord         0,115             0,045 (11 % de PAN)

          Sud          0,735             1,290 (58,6 % de PAS)

          Inde                               0,270 (1/5e du total mondial)

Moyens de travail :

PAA travaillant avec tracteur     20 millions (2)

                             animaux     300 millions (2)

                                    bras    0,5 (1) ) 1 milliard (2).

1) Chiffres de Jean-Paul Charvet, géographe Université Paris X, pour 2002, publiés par Transrural Initiatives du 25/01/20025 ; 2) Chiffres de Mazoyer.

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