MONTAGNE LIMOUSINE : Un territoire lieu de vie plutôt que « plate-forme productive »

Le Plateau de Millevaches est couvert à 54 % de forêts. Des habitants, nouvellement installés ou revenus au pays, s’efforcent d’en faire un lieu de vie plutôt qu’un désert vert. C’est ce qu’explique Michel Lulek, co-fondateur de la Sapo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

La forêt recouvrait, il y a cent ans, moins de 5 % de la « Montagne Limousine », autre nom du plateau. Après la 2e guerre mondiale, on l’a reboisée massivement en résineux : aujourd’hui, la forêt recouvre 54 % de la superficie. Au détriment de l’agriculture et avec par conséquent une forte baisse de la population.

Depuis quelques décennies, toutefois, la situation s’inverse ; le solde migratoire de cette petite région est désormais positif. En effet, des gens sont attirés par ce territoire, non pas par son économie, peu porteuse d’emplois, mais par les conditions de vie, les relations entre les habitants…

Michel Lulek et cinq de ses amis ont participé à ce mouvement. En 1984, ils ont donné le jour à un projet de scierie-raboterie. « Nous ne cherchions pas uniquement à travailler », dit-il. « Nous voulions vivre sur un territoire. » Ils ont, en créant la société anonyme à participation ouvrière (Sapo) Ambiance Bois, privilégié le temps partiel, l’autogestion, le partage des responsabilités et l’égalité de salaires. La Sapo a aujourd’hui 25 salariés. Michel Lulek a changé d’activité pour créer une autre coopérative, la Scop La Navette (édition, information, accompagnement des associations).

Ambiance Bois produisait au début des produits de sciage (lambris, parquet, bardage et autres matériaux) mais s’est vite diversifiée dans la menuiserie, la charpente et la construction à ossature bois. C’était une façon d’élargir la gamme et de répartir les risques par rapport aux aléas du marché mais surtout d’avoir un travail plus varié et plus créatif.

Des choix économiques déterminants

« Si l’on veut préserver l’état d’esprit » qui est de participer à la vie d’un territoire, « il faut se poser la question des choix économiques », dit Michel Lulek. Cela notamment à l’échelle de l’entreprise : Ambiance Bois a par exemple reçu une offre de fourniture de main-d’œuvre intérimaire polonaise, avec des ouvriers malléables, en contrat précaire, qui pouvaient être très facilement substitués par d’autres s’ils ne convenaient pas à l’utilisateur. Bien sûr, il n’était pas question d’accepter.

Photo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

Autre exemple sur le plateau, depuis trois ou quatre ans des entreprises chinoises achètent du bois en grande quantité, l’envoient par containers en Chine, le transforment et revendent les produits finis en Europe. Là le choix appartient aux propriétaires forestiers qui leur vendent, ou pas, le bois.

Pour ce qui est des scieries, il y a un fossé entre Ambiance Bois et une scierie type. La première génère un emploi sur 8 ha de forêt ; la seconde, un emploi sur 109 ha. Si l’on pousse le raisonnement à l’absurde, le plateau peut générer 1 600 emplois sur le modèle de la grosse scierie, mais 20 000 emplois sur le modèle d’Ambiance Bois (1).

Des emplois, bien sûr, ce sont des habitants, des écoliers, du dynamisme. Les choix économiques ont un effet direct sur tout cela.

Michel Lulek cite deux scénarios du CGET (Commissariat général à l’égalité des territoires ; ex-Datar, Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire) pour les territoires à faible densité. Il y a le scénario « plate-forme productive », c’est par exemple un Plateau de Millevaches et ses 160 000 ha de forêt destinés à de la matière première : « on n’a plus besoin d’habitants. C’est d’ailleurs le cas de la Beauce, avec ses kilomètres de monoculture céréalière et une densité de population très faible. » Autre scénario, « l’avant-scène des villes », c’est-à-dire une zone de loisirs pour citadins. « On ne peut pas accepter ce type de scénarios ».

Sur le plateau, les habitants se sont organisés pour exprimer ce refus, par exemple, avant les municipales de 2014, autour d’une plate-forme commune de la Montagne Limousine. Ils ont dénoncé un modèle de développement économique qui, « depuis un siècle, cherche à développer ce plateau ; et pourtant il se vide (…). On ne repeuple pas un territoire à partir de la logique qui en a fait un désert. » Michel Lulek le redit : « La richesse de ce territoire, c’est surtout ce qui se tisse entre tous. »

Photo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

Réseau REPAS : échanger sur les pratiques alternatives

Travailler localement n’empêche pas de travailler à une échelle plus large. C’est ce que font les fondateurs d’Ambiance Bois au sein du réseau Repas (Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires). Il s’agit de « cultiver les relations entre les initiatives alternatives au niveau local mais aussi avec les autres territoires. Ce maillage permet d’être forts à une échelle plus importante. »

Le Repas regroupe des collectifs, des entreprises, des structures engagés dans des pratiques économiques. Il est issu du Reas (Réseau de l’économie alternative et solidaire), lui-même issu de l’Aldea (Agence de liaison pour le développement de l’économie alternative).

Le réseau travaille dans un esprit pragmatique : « Il est plus facile de se retrouver sur des pratiques que sur des approches théoriques, culturelles ou idéologiques. En affirmant des réponses pratiques, on affirme des choses plus fortes qu’en restant au niveau des mots. »

L’une des activités du réseau est de répondre à des demandes individuelles de l’extérieur en partageant l’expérience de gestion collective qu’ont les membres du réseau. Ce qui induit des créations d’activité et permet de tisser un maillage. « A partir de là, on pourra construire des choses dans les situations dramatiques imaginables (2). On ne sera pas tout seuls, on aura déjà des pratiques collectives, coopératives qui s’inscrivent dans l’appropriation, la maîtrise des outils. »

Le débat qui a suivi l’intervention a porté sur la traduction politique de la mise en réseau des alternatives. Michel Lulek souligne que « Repas reste un réseau, pas un parti politique ; il est fait de diversité et cette diversité l’empêche d’émettre des prises de position systématiques sur les problèmes de société. »

Christian Sunt évoque le mouvement coopératif de l’École de Nîmes, qui mettait en avant l’émancipation sociale et non pas la défense d’intérêts corporatistes. « Les années 1980 », dit-il, « ont vu la renaissance du socialisme utopique, c’est-à-dire de la recherche de l’émancipation sociale non pas par la prise de pouvoir mais par des expérimentations concrètes. Le mouvement social-démocrate a fait faillite ; on est en train de réinventer le mouvement socialiste utopique. »

Michel Lulek rebondit par rapport au mouvement coopératif et plus précisément par rapport à l’Économie Sociale et Solidaire, qui a été mise en avant ces dernières années. Il souligne le fait que l’ESS regroupe deux visions, celle, héritière du socialisme utopique, qui voit l’ESS comme une alternative potentielle au capitalisme, et la vision qui la considère comme une niche à l’intérieur du capitalisme. Il semble bien que ce soit cette dernière vision qui est majoritaire.

Pascal Pavie, Christian Sunt et Antoine Baratier soulignent le fait que, selon eux, l’action influe sur la prise de décision politique. « Le réseau », dit Antoine, « est une force pour devenir résilients, pour promouvoir une nouvelle économie, pour relier les gens face au marché global ; ne nous privons pas d’influencer le politique sur les territoires où nous sommes, pour élargir la dynamique. »

1) Un hectare de forêt produit en moyenne 10 m³ de bois par an (avec une coupe rase tous les trente ans). Le plateau compte 160 000 ha de forêt. Ambiance Bois scie 2 000 m³ par an ; 200 ha lui suffisent pour son approvisionnement, avec ses 25 emplois. L’autre scierie produit 45 000 m³ de sciages par an, elle a donc besoin de 4 500 ha de forêt, pour seulement 41 salariés.

2) Voir l’intervention de Pablo Servigne, lors de ces mêmes Rencontres, sur l’effondrement.

Voir le site d’Ambiance Bois.

Voir le site de La Navette.

 

CHAMBRE D’AGRICULTURE DU PAYS BASQUE : « Relocaliser c’est prendre en main la réflexion, l’élaboration de projets »

La création, en 2005, de la chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara, est à la fois la suite de trente ans de construction d’outils alternatifs et le passage à une nouvelle étape.

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Sainte-Engrâce, dans la Soule. Photo Lefrancq, Wikipédia, CC BY-SA 2.5

Née il y a dix ans, Euskal Herriko Laborantza Ganbara a réussi son pari d’apporter au monde paysan du Pays Basque des services, la mise en place en commun de projets de fond mais aussi une liaison avec l’ensemble de la société civile. Son président, Michel Berhocoirigoin, est venu présenter cette démarche lors des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, le dimanche 23 novembre 2014 à Greffeil.

« Le mouvement paysan du Pays Basque », dit-il, « est lié à un mouvement social plus large. Depuis 40 ans il y a un processus de construction d’outils alternatifs adaptés au territoire, avec une finalité et un fonctionnement différents de ce qui existe. »

Le choix du territoire contre le productivisme

Michel Berhocoirigoin insiste sur un choix stratégique au départ, dans les années 70, qui s’est fait autour de la filière brebis laitière, un choix qui a été par la suite confirmé régulièrement. Cette filière est l’activité principale d’environ la moitié des paysans du Pays Basque et de plus de 90 % des fermes de montagne. Les termes du choix étaient les suivants : Aller dans la logique productiviste, avec des races exogènes plus productives ? C’était l’option de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles, le syndicat « majoritaire » en France), qui disait : il faut rattraper le retard (de productivité) par rapport aux Aveyronnais en brebis et par rapport aux Bretons pour les autres productions. Ou bien fallait-il faire un choix lié au territoire, aux races locales, à l’Appellation d’origine contrôlée, aux cahiers des charges, c’est-à-dire à une stratégie de qualité, de valeur ajoutée, de territoire… C’est cette deuxième option qui l’a emporté, non sans une « grande bagarre » au sein du monde paysan.

Cela s’est traduit notamment par la mise en place de l’AOC Ossau-Iraty (fromage de brebis du Pays Basque et du Béarn). Puis par la construction, « toujours avec des mouvements conflictuels », de cahiers des charges plus exigeants, plus rigoureux, sur les systèmes alimentaires (des brebis).

Des outils alternatifs et une cohérence globale

L’axe choisi, celui du territoire, « sera la référence pour tout ce qui va se faire après ; notre histoire récente prend sa racine là. Ce choix a structuré jusqu’à aujourd’hui, et on l’espère durablement, le paysage et l’agriculture du Pays Basque. »

Et Michel Berhocoirigoin énumère les réalisations qui ont suivi :

– L’Afog (Association de formation à la gestion), centre de gestion autogéré par les paysans, où chacun maîtrise sa comptabilité, avec beaucoup d’échanges entre adhérents et un suivi en groupe de la comptabilité-gestion. A l’opposé, donc, des centres de gestion classiques du réseau chambres d’agriculture où les clients sont consommateurs d’un service, et où on leur dit, de façon dirigiste, « faites ça ».

– Le GFAM (Groupement foncier agricole mutuel). Créé au début des années 80 pour acheter une ferme et y installer un paysan, il s’est perpétué et développé : il est aujourd’hui propriétaire d’une vingtaine de fermes, ce qui a permis d’installer autant d’agriculteurs, en majorité des jeunes. Avec l’appui de Terres de Liens, le GFA a changé ses statuts pour devenir une SCA (Société en commandite par actions).

– L’Association des Producteurs Fermiers du Pays Basque, avec la charte de qualité Idoki (« montre les cartes ») qui a pour principe de base la transparence, l’ouverture de l’exploitation.

– Le Civam Bio, qui accompagne techniquement les agriculteurs bio.

– Le syndicat ELB (Euskal Herriko Laborarien Batasuna), membre de la Confédération Paysanne et qui a fêté ses trente ans en 2013.

Participer d’une institution officielle

« Il y a tout », commente Michel Berhocoirigoin : « les outils de développement, les outils syndicaux, avec les mêmes objectifs, souvent les mêmes gens. C’est clair chez nous : l’avancée vers l’agriculture paysanne doit investir plusieurs terrains. »

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L’assemblée plénière d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara.

« Il y a un débat », poursuit-il : « Il y a ceux qui disent « le combat essentiel est le combat politique. Permettre aux paysans de s’adapter et de trouver des solutions à l’intérieur d’un système qu’on ne veut pas, c’est être un peu réformistes, voire collaborateurs du système. » Et, il y a ceux qui disent que le combat politique est inefficace et que l’essentiel est de rechercher des solutions possibles ici et maintenant. La seule réponse, à notre avis, c’est d’investir les deux terrains ! Si on n’est que sur le cadre politique, le jour où éventuellement on aura changé de système, les paysans qu’on voulait défendre auront disparu… Et si on exclut la dimension politique, tout ce qu’on peut faire sera récupéré et recyclé par le système. Il faut les deux ! Il faut résister et construire des alternatives. Ces alternatives doivent préfigurer le système qu’on souhaite et, en même temps, permettre aux paysans de tenir le coup. »

Michel Berhocoirigoin en vient à la chambre d’agriculture : « Par rapport à toutes ces créations, il nous semblait qu’il manquait une pièce maîtresse. La chambre d’agriculture est un outil public, que nous devions nous réapproprier ; elle est la voix du monde paysan, elle doit être au-dessus des intérêts privés et individuels ; elle est financée par tous les paysans, c’est notre outil. (…) Et puis on s’est dit : il ne faut pas que les démarches alternatives restent confinées au secteur associatif et militant. Elles doivent aussi faire partie du socle d’une institution officielle ; il ne faut pas laisser l’officiel à l’agriculture industrielle. »

La chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt Euskal Herriko Laborantza Ganbara, a été mise en place en 2005 (voir l’encadré ci-dessous sur les péripéties du processus de mise en place).

Elle s’est tout de suite mise à travailler, à partir de deux axes : du service, individuel ou collectif, pour répondre aux problèmes concrets des paysans ; et la mise en place de projets de fond sur l’agriculture paysanne.

Avec quatre principaux chantiers, quatre conditions pour aller vers l’agriculture paysanne :

– Le cadre politique.

– La transmission et l’installation.

– Les systèmes de production (autonomie, économie d’intrants, biodiversité…) et la construction de valeur ajoutée (accompagnement des démarches collectives : mise en place d’une filière bovins viande « né, élevé et abattu au Pays Basque » ; blé panifiable ; huile végétale alimentaire ; cerise).

– Le territoire, le développement rural, l’aménagement du territoire, la montagne, l’eau.

Euskal Herriko Laborantza Ganbara fonctionne avec une assemblée plénière de tous les collèges (exploitants, anciens exploitants, salariés, associations de consommateurs, associations de défense de l’environnement, associations impliquées dans le développement local, association des Amis de EHLG) chaque deux mois. Il y a recherche de consensus, puis un vote « pour acter le consensus ».

Le budget est d’environ 700 000 € par an ; il s’appuie sur des « cotisations volontaires non obligatoires », en fait sur un millier de personnes qui soutiennent la démarche et qui versent au total entre 180 000 et 200 000 € par an ; le reste des recettes provient de prestations de services et d’appels à projet avec les collectivités.

Le nouvel organisme, qui vient de fêter ses dix ans, a gagné sa légitimité : lors des appels à projet, il l’emporte souvent face à la Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Par ailleurs, dit Michel Berhocoirigoin, il y a dans l’administration, les collectivités territoriales (Région, Département), lagence de bassin, des gens, parfois issus du milieu paysan, « qui en ont ras la casquette du pouvoir des chambres d’agriculture, de leur discours borné, corporatiste, et de leurs blocages par exemple en matière de qualité de l’eau, de biodiversité, de Natura 2000, et qui veulent avancer. »

* * * *

Une stratégie de construction d’un pays

La bagarre pour la mise en place de la chambre d’agriculture du Pays Basque s’est située dans une « stratégie de construction du pays », souligne Michel Berhocoirigoin. Lui et ses amis ont commencé par créer un mouvement social autour du projet, avec les paysans, les consommateurs, les élus… Il fallait englober les diverses problématiques : l’alimentation, l’agriculture, la nature, les paysages, les relations paysans-citadins. « ça a pris, les gens ont adhéré. »

Vis-à-vis des pouvoirs publics, les choses bien sûr étaient moins simples : « L’État français, on le sait, il n’entend rien, il ne cède jamais ».

Les diverses propositions ont essuyé, chaque fois, un refus, « dans l’espoir d’étouffer la chose ; mais au contraire, ça l’a renforcée. »

A un moment, en 2002, « on a failli gagner » : le gouvernement a nommé une mission de hauts fonctionnaires, qui a étudié le projet ; mais l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture, contrôlée par la FNSEA) a fait blocage.

« Alors on a dit : on va la créer ». Les partisans du projet de chambre d’agriculture du Pays Basque (l’ELB étant le noyau dur) ont mis en place des groupes de travail, ouverts à tous, et ont rendu publics leurs travaux. Pas de réaction des institutions ; elles pensaient peut-être que cela n’aboutirait pas.

Le projet a bénéficié de la solidarité basque : le syndicat ouvrier Ela (Eusko Langileen Alkartasuna), du Pays Basque du Sud, a dit « vous avez la bonne stratégie, celle de la confrontation démocratique » et a soutenu le projet en achetant le local et en le mettant à disposition.

Le moment venu de l’inauguration, prévue le 15 janvier 2005, les invitations ont été lancées, y compris au sous-préfet, aux maires, aux élus. Le préfet a alors décrété la démarche illégale, a écrit aux maires pour leur demander de ne pas aller à l’inauguration ; le Parti Socialiste a demandé à ses élus de ne pas y aller. Mais le jour de l’inauguration, de nombreux maires du Pays Basque étaient présents (les deux tiers avaient pris position favorablement) ainsi que des élus socialistes (certains ont été exclus du PS puis réintégrés…).

Lors de la construction du projet, un travail juridique avait conclu qu’il ne fallait pas utiliser le terme « chambre d’agriculture », qui est protégé. C’est pourquoi a été simplement utilisée la traduction basque, Euskal Herriko Laborantza Ganbara (chambre d’agriculture du Pays Basque) : « puisque l’État français ne reconnaît pas la langue basque, il ne peut pas nous reprocher cette appellation. » Les paysans et les citoyens basques, eux, en connaissent tout à fait la signification.

Le préfet a porté plainte contre un organisme qu’il estimait illégal et créant la confusion avec une institution publique. Les responsables d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara se sont défendus en argumentant que ce qu’ils construisaient était différent : ils faisaient de la formation et de l’accompagnement des paysans, ce qui n’est pas un monopole des chambres d’agriculture ; leur organisation était différente, avec une représentation des paysans, mais aussi des consommateurs, des défenseurs de l’environnement… L’État a perdu ses procès, au tribunal correctionnel puis en appel, et il a abandonné les poursuites.

 

ARDELAINE : Créer de l’activité sans perdre le lien au territoire

A Saint-Pierreville, une vallée ardéchoise revit, autour de la filière laine mais pas seulement. Ardelaine, à chacune de ses étapes stratégiques, a privilégié son imbrication avec le territoire.

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Photo Ardelaine

Avec l’idée de relancer la filière laine en Ardèche, il y a quarante ans, l’équipe d’Ardelaine (à Saint-Pierreville), s’est donné surtout pour objectif de créer de l’activité sur un territoire. Un projet qui a porté ses fruits comme l’ont expliqué deux des co-fondateurs d’Ardelaine, Béatrice et Gérard Barras, lors des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan le samedi 22 novembre 2014 à Greffeil.

Au départ, ils étaient un groupe de sept et avaient mené un chantier de réhabilitation d’un hameau ancien dans les gorges de l’Ardèche, avec des jeunes, autour d’une pédagogie coopérative. A la même époque, ils ont découvert la situation de l’élevage local, avec des éleveurs travaillant beaucoup pour de maigres revenus. Ils avaient été choqués de voir que ces éleveurs jetaient la laine sur les tas de fumier, parce que personne ne l’achetait.

Dans le cours de leur réflexion, ils sont tombés sur une ancienne filature de laine, fermée depuis les années 60 ; il y avait encore les machines. C’était une petite filature locale, de service aux paysans, dont les produits étaient vendus 50 km à la ronde.

En 1975, l’équipe décide d’essayer de faire quelque chose à partir de la filature, dans l’idée d’une restructuration de la filière laine. « Nous étions sans le sou », dit Béatrice, « sans les savoir-faire, il fallait faire le pas dans l’économie, voir quels produits fabriquer, à qui les vendre, connaître les règles en vigueur… Il nous a fallu sept ans pour mener à bien le projet. »

Une vallée devenue « no future »

« Nous avons eu un autre choc », poursuit Gérard : « Dans cette vallée, il y avait des ruines partout, les jeunes étaient partis dans la Vallée du Rhône, c’était vraiment no future. »

Ils sont allés voir les agriculteurs qui jetaient la laine et ont vu qu’ils avaient du mal à trouver des tondeurs : « Nous avons appris à tondre, pour rendre ce service. » Découvrant peu à peu la réalité de la filière, ils ont vu que celle-ci était en plein processus de destruction : « On était en train de désindustrialiser sans le dire, de mondialiser ; les premières industries à disparaître ont été la laine et la sidérurgie. On changeait d’échelle, les laines se jetaient parce que l’on passait, en France, d’un gros industriel qui devait pouvoir traiter une tonne par jour à une usine qui traitait dix tonnes par jour, avec donc un besoin de produits homogènes. Il y avait 40 races en France, une moyenne de 100 moutons par troupeau avec des mélanges de races pour la viande : on ne pouvait pas fournir l’industrie à cette taille-là. »

Le groupe a donc appris à classer les laines, à la tonte, pour éviter qu’elles se mélangent : « c’était le mélange, le problème. » Chacun faisait une petite formation et allait tondre.

Un jour, dans une réunion de promotion pour une douche pour les traitements anti-parasitaires des moutons, ils se sont aperçu que les moutons étaient traités au lindane, un produit très toxique (aujourd’hui interdit). Ils ont alors décidé de payer plus cher la laine non traitée : « Nous avons été les premiers à parler de commerce équitable Nord-Nord. A l’époque, on parlait chinois. »

Une clientèle dans le circuit court

En 1982, donc, ils ont créé une Scop. Ils commençaient à connaître la filière ovine. Ils avaient des compétences et des métiers : « Une méthode nous a amenés à ce que nous sommes aujourd’hui : chacun de nous avait une formation différente (institutrice, mécanicien, gestionnaire, technicien agricole, compagnon maçon, architecte, orthophoniste) et nous faisions des synthèses ensemble. »

Tout en continuant dans leurs métiers respectifs ils ont mutualisé leurs revenus et partagé les investissements (les logements, une automobile, la nourriture) pour pouvoir économiser 20 % de leurs ressources et ainsi se donner des moyens pour investir dans la coopérative.

Le choix, pour la structure à créer, a été celui de la Scop. Son principe est que 45 % des bénéfices restent dans la Scop, 45 % vont aux salariés et 10 % peuvent être versés en dividendes. La Scop a toutefois un inconvénient, c’est que le bénévolat y est interdit.

La première production de la Scop a été des matelas : ils demandaient un savoir-faire simple et peu d’investissements. Puis la gamme a été élargie avec des oreillers et des couettes. On est ensuite passés aux vêtements, ce qui était plus compliqué. Pour apprendre, les fondateurs d’Ardelaine sont allés voir des professionnels en place (« nous avons toujours été bien accueillis. »)

La commercialisation, au début, s’est faite sur les marchés locaux, ce qui ne suffisait pas. Ils sont donc passés aux foires bio (qui démarraient) : « là, nous avons trouvé une clientèle, qui nous a permis de nous développer. » En circuit court, le contact avec l’acheteur final est direct, il faut donc beaucoup expliquer ce que l’on fait : « ça marchait. »

Plutôt que de devenir « des forains », faire venir les clients

En 1989, l’équipe faisait tous les salons bio de France mais aussi six salons dans les pays européens voisins. « Nous sommes devenus des forains européens », estime Gérard. « On dit : dans toutes les entreprises il faut garder la main sur le commerce, c’est le pouvoir absolu ; en fait, nous étions devenus des commerciaux, nous n’avions jamais voulu çà. Nous avons alors réfléchi et nous avons dit « stop ! La France suffira, on va faire venir les clients ». Et nous sommes revenus au patrimonial, nous avons créé un musée ; nous avions, avec la vente par correspondance, l’outil de communication, les gens sont venus, nous sommes arrivés en cinq ans à 20 000 personnes par an et ça ne s’est jamais arrêté. »

Quelle échelle : artisanale, industrielle ?

L’expérience a toutefois montré qu’il y a « des tailles limite et des vitesses de croissance. » Gérard explique : « Quand nous sommes devenus visibles, nous avons intéressé les gros. L’authenticité française fait un malheur au Japon et nous avons eu une offre de marché dans ce pays. Nous avons refusé. La Scop est assez égalitaire ; pour répondre à ce marché, il aurait fallu avoir un atelier spécialisé, avec un système de production qui aurait cassé le groupe. Aujourd’hui, nous travaillons en contrat avec 250 éleveurs sur trois départements, nous tondons 50 000 moutons par an et nous traitons 70 tonnes (à ce moment-là, c’était 30 tonnes). Si vous avez une croissance brusque de 20 %, comment vous faites ? Si vous êtes vraiment dans la qualité, vous ne pouvez pas ; si vous le faites, cela veut dire que vous trafiquez d’une manière ou d’une autre. Si nous nous étions agrandi, il aurait fallu descendre dans la vallée, pour trouver un terrain plat ; et puis si vous suivez cette logique et si cinq ans après les Japonais arrêtent, vous êtes foutu ; ou alors vous allez dans la Vallée du Rhône et alors il vaut mieux prendre les laines d’Australie, c’est beaucoup plus simple. »

LANCEMENTblog

La Scop a régulièrement embauché des salariés, un à deux tous les ans. Il y en avait 12 en 1990, aujourd’hui ils sont 50. « Nous avons toujours eu une dynamique d’investissement et de création d’activité », dit Béatrice.

Tous les dix ans il y a eu de gros investissements : le musée ; l’amélioration de la production et des conditions de production ; en 2010 un café-librairie a été ouvert avec aussi des activités pédagogiques pour pouvoir développer l’aspect culturel et une partie sur le développement alimentaire ; les productions locales ont été mises en valeur dans un restaurant (10 000 repas par an) et une conserverie de produits bio et locaux.

A la question de Pascal sur le lien entre la relocalisation et le type d’outils, traditionnels ou plus industriels, Gérard répond : « Nous avons, à plusieurs étapes, réfléchi à l’utilisation des savoir-faire anciens. En fait, nous avons un projet social, pas un projet artisanal, nous voulons agir sur le territoire. Et notre projet n’est pas à la taille du travail à la main à l’ancienne. Nous avons un modèle de développement qui n’est pas industriel, qui n’est pas non plus de l’artisanat individuel ou familial, mais ça reste artisanal. Il y a beaucoup de travail manuel, comme le but est de créer de l’emploi on n’automatise pas. » Ardelaine a toujours de vieilles machines et d’autres plus modernes.

Gérard se dit « anti-industriel primaire » : « Nous ne voulons pas devenir industriels ; ce qui nous intéresse c’est d’avoir une intégration sociale et humaine d’une filière. Nous discutons les contrats avec 250 éleveurs et d’un autre côté nous avons 3 000 clients solidaires, qui sont intervenus dans le financement. Le modèle économique, c’est d’articuler tous les usagers, nous-mêmes étant le moteur central. »

« Nous avons vu le paysage se transformer », dit Béatrice. « Il y a eu un apport de jeunesse et de revenu ; la mentalité a changé, on a vu l’impact sur les écoles, la vie associative. Le Saint-Pierreville d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui des années 70. » Le village compte 110 emplois, la moitié à Ardelaine, l’autre à la maison de retraite. Et, autre sujet de fierté, aujourd’hui il y a une crèche dans le village.

En savoir plus sur Ardelaine.

Une lettre d’Antoine suite aux Rencontres 2015

Les territoires ruraux dont nous faisons partie ne sont pas des déserts d’activités, des déserts culturels ou bien économiques comme le prétendent certains. Ce sont au contraire des lieux où la créativité et l’innovation foisonnent. Car dans ces territoires si l’on ne fait rien, rien ne se passe.

Alors chacun prend sa part de responsabilité dans l’animation de l’espace qui l’entoure, créant ce qu’il souhaite voir émerger autour de lui, ce qui lui paraît important d’exister dans son entourage. Pour certains ce sera des spectacles, du théâtre ; pour d’autres ce sera du social, de l’insertion ; ou encore, créer son activité professionnelle tout en y intégrant une envie de travailler autrement, de gérer une entreprise à plusieurs (comme le proposent les SCOPs), etc.

Bref toutes ces initiatives additionnées font ce qu’est notre territoire de la Haute Vallée de l’Aude actuellement… l’endroit que nous avons choisi pour vivre.

Il est clair que le tissu associatif et les activités économiques présents dans la Haute Vallée sont indispensables au bien-être de tous, de par l’existence des services qui découlent de leur existence et du dynamisme qu’ils impulsent sans forcément sans rendre compte.

Cependant il n’existe pas actuellement une réelle synergie entre les différents acteurs du territoire, une concertation sur les actions qu’il serait possible de mener à plusieurs. Le dynamisme et les services qui attirent et séduisent les nouveaux arrivants dans la vallée sont quasi-exclusivement le fruit d’actions souvent menées de manière individuelle par une entité ou une autre.

C’est partant de ce constat qu’est née la volonté de créer une dynamique commune à tous les acteurs locaux. Nous rassembler, nous qui prenons part à la vie locale, pour mieux nous connaître, pour partager nos envies, nos visions, nos objectifs ; voilà qui pourrait donner une autre dimension à nos actions. C’est une force pour chacun de savoir qu’il est entouré par d’autres qui œuvrent dans le même sens…

Bien sûr nous avons tous des champs d’action qui nous sont propres, nos intérêts particuliers, mais si l’on se rencontre pour échanger il est fort probable que l’on se rende compte que nous avons aussi de nombreux point communs.

Alors si le seul fait de se rassembler peut mener à ce que naisse une nouvelle dynamique dans la Haute Vallée ou du moins renforce celle existante, pourquoi ne pas tenter le coup ?

Si vous pensez partager avec nous l’idée que nous pourrions tous y gagner à fonctionner en réseau ou que l’idée de rencontrer les personnes qui sont aussi porteurs de projet dans la Haute Vallée (et qui sait, peut être dans le même domaine que vous) vous plaît, venez nous retrouver.

Le collectif pour une mise en réseau des acteurs de la Haute Vallée de l’Aude.