RELIER : Un outil souple pour faire émerger les alternatives

Structure légère, évolutive, RELIER est à l’origine de nombreuses alternatives telles Terre de Liens. Avec un projet constant : contribuer à la vitalité économique, sociale et culturelle du milieu rural. Et une méthode, l’éducation populaire.

Vincent Jannot.

Vincent Jannot.

L’intervention de Vincent Jannot nous a placés dans le concret en matière de création d’alternatives et de connexion entre elles. Administrateur de RELIER (Réseau d’Expérimentation et de Liaison des Initiatives en Espace Rural) et directeur de l’association Terre de Liens, il est venu présenter les objectifs et le fonctionnement de RELIER.

Créé en 1985, RELIER trouve ses racines dans un ensemble d’initiatives antérieures. En particulier celle de Peuple et Culture Isère qui, en 1979, crée le Comité d’Études et de Proposition (CEP) sur le rural : il avait pour objet « d’élaborer une réflexion sur les possibilités de survie et même de développement de la petite agriculture de montagne ». Des groupes de travail se sont alors mis en place pour essayer de favoriser le développement de ces « agricultures différentes ». En sont issues diverses rencontres, dans plusieurs régions françaises, visant à échanger les pratiques et à se faire entendre des pouvoirs publics pour changer de politique.

Les réflexions de ces rencontres ont porté notamment sur la viabilité économique des exploitations rurales, la commercialisation collective, le foncier.

De ce mouvement informel est né un certain nombre de structures comme Accueil Paysan (reconnaissance de l’accueil comme « partie intégrante » de l’activité paysanne ; né en 1986), Asfodel (qui accompagne et forme des personnes souhaitant s’installer sur des exploitations rurales), Terre de Liens en 2003 (acquisition du foncier pour favoriser l’installation), le Réseau des Alternatives Forestières.

Une réflexion sur l’accès à l’Habitat en milieu rural se poursuit depuis une dizaine d’années.

Une méthode pour faire émerger des solutions alternatives

RELIER, plus qu’une structure (à statut associatif) c’est une méthode pour « faire émerger des solutions alternatives et viables aux difficultés rencontrées par les personnes désirant vivre à la campagne« . Cette méthode s’appuie sur l’éducation populaire « en contribuant à la responsabilité et à l’autonomie des personnes, en favorisant la recherche de solutions collectives« , en créant « des passerelles entre des individus, des pratiques différentes« , en décloisonnant et en multipliant les points de vue.

On travaille par chantiers : agriculture, habitat, culture, forêt, création d’activité. Et chaque chantier avance par étapes : identification des problèmes et repérage des systèmes alternatifs et viables ; expertise ; rencontres entre acteurs concernés, animation de laboratoires d’idées ; expérimentation par RELIER ou ses partenaires des solutions repérées comme pertinentes ; essaimage de ces pratiques, création d’outils permettant de multiplier les expériences.

Pour cela il faut du temps : les différents outils mis en place par ou avec RELIER ont pris de six à dix ans pour aboutir.

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Les Rencontres nationales de RELIER jouent un rôle de pilier central dans ces processus : elles permettent d’élargir le cercle et de confronter acteurs du territoire, militants-chercheurs, élus-citoyens ; elles aboutissent généralement à la création de groupes de travail pour aller plus loin ensemble.

Pour organiser ces rencontres, RELIER s’associe à un partenaire impliqué sur son territoire (association, collectivité, institution locale…). Un travail de préparation est réalisé par un Comité de pilotage. Les travaux ont lieu en plénières et en ateliers thématiques. Et à l’issue des rencontres une publication des actes permet de diffuser le résultat des réflexions.

« On a toujours tout fait pour que RELIER reste dans l’ombre », dit Vincent Jannot, en conservant une structure légère qui reste un moyen et non un objectif. D’où l’élasticité de cette structure qui, une fois un objectif atteint, se retrouve parfois réduite à sa plus simple expression : « RELIER souhaite contribuer à la responsabilité et l’autonomie des personnes. C’est pourquoi, une fois mûries au sein de RELIER, les actions ont vocation à s’autonomiser et à quitter le giron de l’association », comme le dit l’un de ses anciens présidents Jean Le Monnier.

31 ans après sa naissance, RELIER reste « un creuset d’où sortent des initiatives alternatives ».

En savoir plus : Réseau RELIER.

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Relier : 30 ans d’histoire : frise_30_ans_relier_2a3_v1

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Trame historique

(Par Jean Le Monnier, 7/10/2010)

Au printemps 1979, Peuple et Culture de l’Isère crée à Grenoble le Comité d’Étude et de Propositions (CEP) sur le rural.

Le CEP se donne pour objet d’élaborer une réflexion sur les possibilités de survie et même de développement de la petite agriculture de montagne.

La méthode de travail : confrontation d’expériences par visites de petites exploitations agricoles dans le massif alpin.

Premières conclusions à la suite d’environ une année de travail :

1. Critiques du modèle productiviste en trois points : l’intensification de la production avec l’endettement, la dégradation des produits et de la terre, la spécialisation avec l’abandon des complémentarités de productions et d’activités, la concentration foncière avec le départ des voisins et l’exode rural…

2. Mais il est possible de vivre et de se développer en adoptant d’autres mode de production limitant les investissements (moindre dépendance au crédit et recours à l’auto-construction) et en combinant les activités agricoles et rurales (agriculture + accueil / agriculture + vente directe / agriculture + services.)

3. Ce type d’agriculture, marginalisé et méprisé par le syndicalisme majoritaire, se révèle performant économiquement tout en répondant aux aspirations de personnes souhaitant un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

4. Les chances de développement pour ces agriculteurs se trouvent dans la liaison, la confrontation et la diffusion de ces pratiques alternatives.

A la suite de ces conclusions, se mettent en place des groupes de travail qui ont pour objet de favoriser le développement de ces « agricultures différentes ».

En Juillet 1981 paraît le n°0 d’Alternatives Paysannes, bulletin de liaison du CEP, édité par Peuple et Culture de l’Isère. C’est à travers cette collection que l’on retrouve une partie de l’histoire de RELIER. La démarche proposée dans ce texte est de retrouver les rencontres nationales qui ont jalonné la vie de RELIER.

Chronologie à partir d’Alternatives paysannes et d’Alternatives rurales

Pour comprendre la genèse de l’association, il faut remonter quelques années en amont de sa création.

. Corte, février 1982. Première rencontre nationale à l’initiative de PEC et du CEP.

(AP n°4. Corte 1982) Thème : sortir de l’isolement et échanger les pratiques.

Questions : comment développer les contacts entre les régions, comment se faire entendre des pouvoirs publics pour changer de politique ?

. Hiver 1982-1983 : États généraux du développement agricole organisé par le ministère de l’Agriculture. , (AP n°6-7, Le développement faites le vous-même !). Publication des résultats des travaux du CEP et du manifeste Campagne et Société diffusé à 7 000 exemplaires.

Les thèmes du CEP trouvent un large écho lors de ce colloque national. Il faut s’organiser pour continuer !

. Mauléon Février 1983. (AP n°10. Nous ne sommes pas seuls ! Mauléons 1983) Rencontre nationale à l’initiative des signataires du manifeste Campagne et Société (PEC, Nouvelles Campagnes, MRJC et plusieurs groupes locaux). Thème : échanger pour construire une nouvelle agriculture.

Question : quelle structuration adopter ?

. Février 1984 (AP n°18. Le Tour de France du Réseau). Rencontre Campagne et Société organisée à Seix par les signataires du manifeste qui se sont constitués en association pour organiser ces rencontres. Outre les signataires déjà cités on trouve l’AFIP, l’association ADEPFO et la Maison du Haut Salat.

Difficulté à trouver l’équilibre entre réseaux et structuration associative.

. Mai 1998 (AP n°17 Actions foncières) avec la signature de Gérard Leras (élu écologiste au conseil régional Rhône-Alpes, vice-président chargé du foncier).

. En 1984 paraît également Les Agricultures différentes édité par Peuple et Culture et la Pensée Sauvage (Grenoble). Textes qui font le point sur cinq ans d’expériences du CEP : analyses théoriques et principaux enseignements des pratiques du CEP.

. Avril 1985. (AP n°23 Quelle politique agricole ?)

Rencontres dans les Vosges : Agriculture et activités associées, organisé par le réseau rural national de Peuple et Culture.

On ne parle plus de Campagne et Société on se recentre sur l’exploitation rurale.

. Septembre 1985. (AP n°25. Transformez les produits de la ferme et AP n°26. Le CEP Béarn) Rencontre du réseau rural nationale de PEC en Mayenne en collaboration avec les GEL (groupements d’éleveurs laitiers.)

Création de RELIER le 16 septembre 1985 (presque sur un coin de table !).

. Avril 1986. (AP n°28 Ça Bouge !) Rencontre RELIER dans le Valgaudemar. Réflexion sur le fonctionnement de l’exploitation rurale.

. Mars 1987. (AP n°33 L’expérimentation du Mouflon) Rencontre et AG de RELIER dans le Béarn.

Suite de la réflexion sur l’exploitation rurale et question sur l’adhésion : qui adhère à RELIER ?

. Janvier Février 1988 (AP n°37 RELIER) Numéro entièrement consacré à une présentation du réseau, c’est une reprise et une actualisation du numéro 18 (Cf. plus haut)

. Mars Avril 1988 (AP n°38 La commercialisation collective) Ce numéro rend compte des pratiques de vente directe fermière en France, principalement rédigé par Anne Parlange. Il préfigure le travail de RELIER sur ce thème.

. Mars 1988. (AP n°39 Le mythe de la diversification) Rencontre nationale de RELIER à Brioude. Réflexion sur la diversification des exploitations agricoles et sur leur insertion dans le tissu local.

« Toute politique agricole digne de ce nom doit élargir son ambition au développement global de l’emploi à la campagne et non plus dans sa seule branche agro-alimentaire »

. Mars 1989 (AP n° 42 Aménagement : prenons la parole) Rencontres nationales de RELIER à Marchésieux (Manche).

Confrontation entre agriculture de l’est et de l’ouest et relations avec le développement des territoires ruraux.

. Octobre 1989. (AP n°44 L’exploitation rurale : dis, comment ça marche ?)

Rencontres de Dordogne. Analyse de systèmes d’exploitation rurale : exposés à partir d’études préalables.

. Octobre 1990. RELIER : Rencontre à Anneyron dans la Drôme.

(AP n°46, Quand les maires ruraux entreprennent à la campagne et n° 48. Le rural dans tous ses états)

Des journées tous azimuts ! (Culture, services fermiers, formations, vente collective, tourisme, quand les maires ruraux entreprennent à la campagne)

. Octobre 1993. Rencontre Ruraux et société : métiers, exclusions, prospectives à Sauméjan (AR n°53. Inclure ou exclure. Question de développement). Première partie des Actes des rencontres.

(AR n° 54 Réflexion globale, action locale) Deuxième partie des actes de Sauméjan.

. Novembre 1994. Rencontres Ruraux et société au Centre Ti Kendal’ch de Saint-Vincent-sur-Oust. (AR n°56 Monde rural et exclusion).

Quel thème ? AR n’en donne pas de compte rendu…

. Printemps 1997 (AR n°63 Travail)

« Le réseau RELIER face à son avenir : confronté à des difficultés financières, le réseau RELIER devrait-il disparaître ? »

. Février 1998. Le Diois : Dynamiques et projets de territoire, les rencontres de RELIER.

(AR n°68. S’organiser pour vivre à la campagne) On y trouve des réflexions de Sjoerd Wartena (président fondateur de Terre de Liens) sur le foncier !

. Printemps 1999 (AR n°70 Vendre en groupe : au-delà de l’acte marchand)

Un numéro qui retrace l’histoire de la vente collective des produits fermiers en Rhône-Alpes. Le rôle de RELIER et d’Anne Parlange est passé sous silence…

. Novembre 1999. Ruraux et Société, les rencontres de RELIER dans le Perche (AR n°73 Le collectif, creuset d’initiatives) Actes des rencontres.

. Été 2000 (AR n°75 – Foncier, les solutions collectives)

Les prémices de Terre de Liens sont dans ce dossier avec entre autres signatures celles de Jérôme Deconinck, Sjoerd Wartena, Pierre Dagalier, Xavier Lucien…

. Automne 2000 (AR n°76 – CTE par ci, CTE par là) Annonce de la publication d’un ouvrage collectif produit par ASFODEL, CREFAD et RELIER « Créer son activité en milieu rural : choisir ses statut », guide juridique, fiscal et social.

. Février 2001. Les rencontres de RELIER en Bretagne. (AR n°78 Échanges autour de projets, rencontres de RELIER)

Plus de 200 personnes participent à ces rencontres…

. Octobre 2002. Rencontres Ruraux et Société à La Salvetat sur le thème de La Transmission (AR n° 80 : Les transmissions, témoignages, expériences et débats inspirés par les rencontres nationales « Ruraux et Sociétés » d’octobre 2002 au cœur du Larzac)

. Septembre 2004. Rencontres de RELIER sur le Plateau de Millevaches. (AR n°86 Rencontres nationales de Relier Culture et Ruralité). Actes des rencontres.

Remarque méthodologique

La collection d’Alternatives paysannes et d’Alternatives rurales est d’une très grande richesse, je ne l’ai utilisée que pour refaire la chronologie des rencontres nationales, elle pourrait être largement utilisée pour analyser la progression et le cheminement des idées dans RELIER.

Mais pour être complet sur l’histoire de l’association, un dépouillement des archives de RELIER est nécessaire, il pourrait être complété par des entretiens avec les acteurs et les utilisateurs de RELIER.

Ayant été souvent acteur de RELIER, je ne suis pas le mieux placé pour écrire son histoire, avis aux amateurs et à des étudiants en mal de sujet de mémoire.

Réflexions sur les origines de l’association

RELIER a été crée par défaut. La dynamique du CEP et la dynamique de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 nous laissaient espérer la formation d’un large mouvement porteur d’agriculteurs différents à l’image de ce que nous rencontrions sur le terrain. Preuve en est la tentative de plate-forme de « Campagne et Société ». Mais, l’association qui était censée l’animer est morte quelques mois après sa naissance d’où la création de RELIER, les responsables du CEP et de PEC Isère ne voulant pas que le capital d’expériences et d’analyses accumulé depuis 1979 se replie dans les Alpes. Un outil de diffusion et de rencontre était nécessaire pour ne pas étouffer à Grenoble. RELIER est donc fondée par des responsables de PEC Isère avec la complicité de quelques agriculteurs mais sans véritablement d’adhérents. Pêché originel qui expliquerait la difficulté de RELIER a faire des adhésions ?

Le fil rouge ou les constantes dans la méthode et les thèmes

Du point de vue de la méthode, RELIER s’est caractérisé par l’organisation de rencontres où se mêlent les publics, les témoignages, les visites, les interventions permettant de prendre de la distance par rapport au sujet traité et la production de compte-rendus ou d’actes qui laissent des traces et constituent le patrimoine intellectuel de l’association.

Dans sa non organisation chronique RELIER a cependant suivi un fil rouge : contribuer à faire sauter les obstacles au développement des « agricultures différentes ».

C’est d’abord un travail pour donner une identité professionnelle aux promoteurs de ces agricultures. C’est toute la réflexion sur les « exploitants ruraux » que l’on retrouve dans le thème des premières rencontres nationales. Une fois installé dans le paysage, une série de rencontres porte ensuite sur la viabilité économique de ces exploitations rurales, puis c’est le travail sur la commercialisation collective.

Notons que se développe en parallèle Accueil Paysan avec la reconnaissance de l’accueil comme « partie intégrante » de l’activité paysanne et la création d’Asfodel qui accompagne et forme de personnes souhaitant s’installer sur des exploitations rurales.

Dernier verrou a l’installation auquel s’est attaqué RELIER (et dont on trouve trace dans les numéros d’Alternatives) : la question du foncier avec la création de Terre de Liens. Aujourd’hui, le fil rouge n’est pas rompu : travailler sur l’habitat c’est lever des verrous à l’installation en milieu rural.

Le travail sur ces thèmes n’a pas empêché un élargissement de la réflexion : c’est la problématique du développement rural avec la création d’activités et de son rapport avec la société. On trouve donc au fil de son histoire et au cours des 14 rencontres nationales répertoriées une persistance assez remarquable.

Remarques sur la durée nécessaire pour que mûrissent les actions

Accueil Paysan a été porté par PEC Isère de 1979 à 1986.

La commercialisation collective de 1979 à 1995 par PEC Isère puis Relier.

Le Foncier de 1998 à 2006 par Relier.

La Forêt avec le RAF de ………… à ………

Du réseau informel à une démarche professionnelle

Si RELIER existe encore aujourd’hui c’est que l’association a su prendre des virages.

Créé à une période où les financements des associations nationales étaient encore conséquents, RELIER a dû faire face au tarissement des financements nationaux, il a fallu passer – avec modération – à des financements européens pour enfin arriver sur des lignes budgétaires régionales. A cette mutation correspond une évolution des exigences des financeurs. Partis sur un mode informel que l’on pourrait qualifier de bricolage où c’était essentiellement de l’agitation d’idées, on est maintenant sur des pratiques beaucoup plus professionnelles qui débouchent sur de véritables expertises.

JLM, Grenoble, le 7 octobre 2010.

Notes :

1 ) 87 numéros du n°0 en Juillet 1981 au n°86 Hiver 2004-2005. Parution tous les deux mois. Le n°50 se transforme en Alternatives Rurales et devient la revue rurale de Peuple et Culture. Du n°33 au n°49, c’est la « Revue de l’exploitant rural », du n°50 au n°56 c’est « Pour entreprendre au pays ». Tirée à 1 000 exemplaires, AP a eu jusqu’à 500 abonnés.

2 ) Il faut cependant reconnaître que les trois premiers présidents de RELIER ont été des agriculteurs (deux femmes et un homme).

3 ) L’exploitation rurale est présentée dans le numéro spécial n°27 d’AP, janvier-février 1986.

4 ) Certes géniale !

FACE A LA GLOBALISATION, Les initiatives locales, dans la diversité, relient les humains

Ces 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan ont permis de constater le nombre et la diversité des initiatives locales. Face au bulldozer de la mondialisation libérale, que voulons-nous faire de ces initiatives ? Et comment ?

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Découverte de plantes sauvages (Photo L’Ortie).

Les témoignages, les réalisations concrètes ont dominé ces trois journées de rencontres des Ami.es de François de Ravignan, les 21, 22 et 23 novembre 2014 à Carcassonne (Lycée Charlemagne) et à Greffeil. Mais le débat s’est aussi efforcé de tirer des conclusions de ces échanges.

Dans ce débat sur la relocalisation, Clothilde appelle chacun à une démarche de vie intérieure : « Quelles sont les valeurs qui nous portent pour faire ce que nous faisons ? ». Elle parle de « démarche de sens, en défense de la vie, du vivre ensemble. » Et dans cette réflexion, dit-elle, « nous avons souvent évoqué François (de Ravignan), mais il y a d’autres personnes qui ont d’autres références : il est important que chacun puisse continuer cette recherche avec ses propres références. »

« Notre préoccupation présente est le local », dit pour sa part Aline ; « la mondialisation casse du lien ; il faut retisser du lien, (ainsi) nous réinvestissons ce que l’on essaie de nous enlever en encourageant l’individualisme. »

Les interventions au cours des trois journées ont montré que les initiatives locales sont nombreuses et que les potentialités pour les développer sont aussi très nombreuses, avec des exemples précis : la relance d’une filière laine (Ardelaine et Longo Maï), qui est avant tout une création d’activités liées à un territoire ; la construction avec des matériaux locaux, non-industriels ; la réappropriation des multiples usages et métiers autour du bois et de la forêt ; la chambre d’agriculture du Pays Basque, qui accompagne l’agriculture paysanne sur le territoire du Pays Basque nord ; la Coopérative Intégrale Catalane et la Coopérative Intégrale Toulousaine, qui s’efforcent de mettre en place un système de vie non-dépendant par rapport à la société capitaliste ; les monnaies locales, dont l’objet principal est de servir d’impulsion à l’activité locale, économique mais aussi à des échanges sociaux non-marchands.

On a eu aussi le témoignage d’actions, dans cet esprit local, social et durable, dans le cadre d’une gestion municipale.

La politique officielle, une impasse ?

Il y a eu, au cours du débat, des échanges sur la relation entre les citoyens et le pouvoir. Carlos (de la Coopérative Intégrale Toulousaine) rappelle sans détours le précepte zapatiste : « le peuple commande et le gouvernement obéit ». Il ajoute : « Il faut inverser la tendance des experts politiciens et de la démocratie représentative et parlementaire (…) Nous-mêmes, nous sommes des experts du quotidien. »

Un débat annexe se greffe à ce moment : sans remettre en cause l’idée de constituer un contre-pouvoir, Gérard (Ardelaine) souligne le fait que l’expertise n’est pas innée, qu’elle s’acquiert et demande beaucoup de travail, d’apprentissage et d’échanges : « Dans une démarche de contre-système, il faut acquérir des compétences, des savoir-faire, sur la complexité, pour reprendre la main. »

Maria, de son côté, tout en appelant à rester critiques par rapport aux élus politiques, perçoit « de l’ostracisme par rapport à l’engagement politique » et estime qu’il faut aller voter et « être dans les lieux de décision ».

Christian Sunt pense plutôt qu’il faut « arrêter la délégation ; le système électoral aujourd’hui, c’est une privatisation de la politique ; il faut la démocratiser. »

Pour Madeleine Desmoulins, « le centralisme politique de la France est extrême », ce qui l’amène à reprendre le dicton : « La dictature c’est : « ferme ta gueule ! » ; la démocratie, c’est : « cause toujours ! ».

L’intervention de Jean-Claude Pons, maire de Luc-sur-Aude, illustre l’impasse à laquelle peuvent mener les « chemins institutionnels » : ceux-ci, par exemple, rendent obligatoire la procédure d’appel d’offres pour réaliser certains projets, ce qui peut être incompatible avec la dynamique locale ou avec le recours à des fournisseurs locaux.

Et François Plassard rappelle une enquête à laquelle il avait participé dans le cadre des Civam auprès des acteurs des territoires : « Ceux qui ont le pouvoir disent qu’il n’y a pas de projets ; ils reconnaissent peu les aptitudes locales. (Par contre), les porteurs de projet disent qu’ils n’arrivent pas à être entendus par les élus. »

Petits face à « la machine à éliminer »

Des initiatives locales nombreuses, donc, qui ont besoin d’une dynamique autonome, en tout cas s’émancipant du pouvoir politique traditionnel. Mais comment les faire progresser, dans le contexte dominant de la mondialisation libérale ?

Michel Berhocoirigoin (chambre d’agriculture du Pays Basque) estime que 10 à 15 % des gens, au Pays Basque, soutiennent l’agriculture paysanne ; autant sont dans le système de l’agro-industrie ; mais il y a 70 % des gens, entre les deux, qu’il faut convaincre. Comment ?

Pascal Pavie rappelle l’expérience du Forum Social Méditerranée, qui essayait de sauvegarder les agricultures paysannes du pourtour méditerranéen et qui s’est heurté à la réalité : « on ne peut pas les sauver dans un marché mondialisé. »

Michel David demande « comment on se protège face à la machine à éliminer qui a détruit cent fois plus que ce que nous avons construit » ? Et il cite, la destruction de la forêt amazonienne, des petits paysans, des barrières douanières, les ateliers monstrueux de 1 000 vaches ou de 200 000 poules et maintenant le Tafta. « Il faut se protéger ; il y a la protection sociale, il faut défendre le protectionnisme » (Un protectionnisme bien pensé qui va de pair avec la libre circulation des migrants).

Le combat est inégal, ces trois intervenants le savent, mais leur engagement montre qu’il vaut la peine d’être mené.

Des réseaux à construire

L’une des faiblesses des initiatives locales c’est leur isolement relatif.

Agnès Bertrand estime que « la relocalisation, c’est le multiplicateur de solutions pour sauver la lithosphère, les emplois, les sociétés, mais méfions-nous des gens, comme Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen, qui essaient de piller ce vocabulaire. Il faut parler de défense du local comme valeur universelle, du droit à vivre ici d’une façon qui ne détruit pas là-bas. »

Pour Michel Berhocoirigoin, « Nous sommes dans une phase, assez récente, de multiplication des initiatives, des alternatives locales ; jusqu’ici, il y avait une période uniquement de dénonciation, mais maintenant on est passés à autre chose. »

« 90 % de la population », estime François Plassard, « est d’accord pour dire que le capitalisme de marché crée plus de mal-être que de bien-être. Mais la recherche de solutions emprunte des stratégies différentes : il y a les écologistes, les communistes, ceux qui s’appuient sur la spiritualité… La capacité à créer de la parole entre eux est très mince, à mon sens parce qu’il y a un manque de vision. Il faut améliorer nos capacités de reliance pour créer du bien-vivre localement. »

Pour Pascal, « à une époque il y avait une grosse césure dans la nébuleuse gauche-écolo entre les gens, plutôt de culture marxiste, qui disaient : « Il faut donner les outils de la compétition aux pauvres du Tiers Monde » et les autres. Aujourd’hui, ce conflit n’existe plus, il y a un front qui dit : « La globalisation nous est imposée d’en haut (…). Aujourd’hui, il y a un besoin de reliance entre les différentes luttes, les différents projets, qui ne doit pas être forcément une force politique. »

Quelqu’un, relativement optimiste sur la capacité à créer des réseaux, cite le réseau des Colibris.

Carlos propose une approche pragmatique : « Si l’on part de ce qui se fait dans toutes nos localités, on a beaucoup de diversité, de belles initiatives, on pourrait créer un espace commun pour partager des outils concrets (…), pour avoir des solutions pratiques partageables par tous. Nous avons besoin de matérialiser un réseau de relocalisation. »

Relier, créer un ou des réseaux… Peut-être assistons-nous à la maturation d’une nouvelle manière de concevoir l’engagement « politique » (au sens premier, c’est-à-dire dans la construction de la cité). Cette manière-là concilierait deux points de vue : celui de ceux qui donnent la priorité à la construction de la société par en bas, par le local ; et celui de ceux qui donnent la priorité au « macro », à l’organisation générale de la structure sociétale, tout en remettant en cause l’édifice « démocratique » actuel.

 

Une lettre d’Antoine suite aux Rencontres 2015

Les territoires ruraux dont nous faisons partie ne sont pas des déserts d’activités, des déserts culturels ou bien économiques comme le prétendent certains. Ce sont au contraire des lieux où la créativité et l’innovation foisonnent. Car dans ces territoires si l’on ne fait rien, rien ne se passe.

Alors chacun prend sa part de responsabilité dans l’animation de l’espace qui l’entoure, créant ce qu’il souhaite voir émerger autour de lui, ce qui lui paraît important d’exister dans son entourage. Pour certains ce sera des spectacles, du théâtre ; pour d’autres ce sera du social, de l’insertion ; ou encore, créer son activité professionnelle tout en y intégrant une envie de travailler autrement, de gérer une entreprise à plusieurs (comme le proposent les SCOPs), etc.

Bref toutes ces initiatives additionnées font ce qu’est notre territoire de la Haute Vallée de l’Aude actuellement… l’endroit que nous avons choisi pour vivre.

Il est clair que le tissu associatif et les activités économiques présents dans la Haute Vallée sont indispensables au bien-être de tous, de par l’existence des services qui découlent de leur existence et du dynamisme qu’ils impulsent sans forcément sans rendre compte.

Cependant il n’existe pas actuellement une réelle synergie entre les différents acteurs du territoire, une concertation sur les actions qu’il serait possible de mener à plusieurs. Le dynamisme et les services qui attirent et séduisent les nouveaux arrivants dans la vallée sont quasi-exclusivement le fruit d’actions souvent menées de manière individuelle par une entité ou une autre.

C’est partant de ce constat qu’est née la volonté de créer une dynamique commune à tous les acteurs locaux. Nous rassembler, nous qui prenons part à la vie locale, pour mieux nous connaître, pour partager nos envies, nos visions, nos objectifs ; voilà qui pourrait donner une autre dimension à nos actions. C’est une force pour chacun de savoir qu’il est entouré par d’autres qui œuvrent dans le même sens…

Bien sûr nous avons tous des champs d’action qui nous sont propres, nos intérêts particuliers, mais si l’on se rencontre pour échanger il est fort probable que l’on se rende compte que nous avons aussi de nombreux point communs.

Alors si le seul fait de se rassembler peut mener à ce que naisse une nouvelle dynamique dans la Haute Vallée ou du moins renforce celle existante, pourquoi ne pas tenter le coup ?

Si vous pensez partager avec nous l’idée que nous pourrions tous y gagner à fonctionner en réseau ou que l’idée de rencontrer les personnes qui sont aussi porteurs de projet dans la Haute Vallée (et qui sait, peut être dans le même domaine que vous) vous plaît, venez nous retrouver.

Le collectif pour une mise en réseau des acteurs de la Haute Vallée de l’Aude.