Michel Merlet, Agter : la terre, un « commun » ; comprendre pour agir

Michel Merlet était invité aux Rencontres 2017 des Ami.e.s de François de Ravignan pour parler de « partage de la terre et des biens communs ».

Avec l’association Agter, Michel Merlet travaille à la mise en place de références pour l’amélioration de la gouvernance de la terre, de l’eau et des ressources naturelles. L’usage de ces ressources, qui font partie des communs, est variable selon les lieux et les époques, avec souvent une primauté du droit d’usage sur le droit de propriété. Face à la tendance actuelle à la privatisation des communs, il est urgent d’agir, en particulier à travers les mouvements sociaux, et de se réapproprier l’économie.

Michel Merlet. On ne peut pas considérer la terre comme une marchandise comme une autre. Il est nécessaire de réguler son usage.

Ingénieur agronome (il a été élève de René Dumont et de Marcel Mazoyer à AgroParisTech), Michel Merlet a débuté sa carrière au Nicaragua, où il a été, à 25 ans, délégué du ministre de la Réforme Agraire du gouvernement sandiniste chargé d’installer l’Institut de la Réforme Agraire dans le nord du pays1. Une réforme agraire qui a échoué « parce que les gens qui dirigeaient le Nicaragua (le Front Sandiniste) ne représentaient pas vraiment les paysans et les ouvriers mais beaucoup plus la bourgeoisie non-somoziste« . Quand le contrôle total de l’État sur les terres s’est arrêté, un marché foncier s’est reformé, sans aucun contrôle, et en quelques années le pays est revenu à une situation de concentration foncière pire que celle d’avant la révolution 2.

Michel Merlet a ensuite eu l’occasion de voyager au Salvador, au Honduras « où la situation était assez semblable à celle du Nicaragua », et de participer au 1er Forum Social Mondial à Porto Alegre (Brésil), en y organisant un atelier sur quatre après-midis sur la réforme agraire et les politiques foncières auquel ont participé des représentants d’organisations paysannes, des chercheurs et des politiques de renom de très nombreux pays. « Nous avons pris conscience que des rencontres de ce type pouvaient faire avancer la réflexion collective. En tant que consultant ou comme coopérant, j’étais arrivé à la conclusion qu’il y avait beaucoup de choses que je n’arrivais pas à comprendre et à analyser. J’avais connu, par les livres, la politique agricole et foncière de la France depuis les années 1950-60 et pourtant, dans ma pratique au Nicaragua, j’avais été incapable d’en intégrer les leçons et de construire sur cette base des propositions qui auraient pu anticiper ce qui allait se passer après la réforme agraire ; j’avais été incapable de prendre en compte ce qui s’était fait ailleurs, et je me suis rendu compte que les amis qui avaient travaillé au Chili avec l’Unité Populaire n’avaient pas non plus pu intégrer ce qui se faisait en France en terme de régulation des marchés fonciers. »

« Cela rejoint l’approche qu’avait François de Ravignan : nous sommes souvent incapables d’analyser ce qui se passe ailleurs et d’intégrer les différentes expériences dans des propositions concrètes. »

C’est de ce constat qu’est née l’idée de créer Agter, l’Association pour contribuer à l’amélioration de la Gouvernance de la Terre, de l’Eau et des Ressources naturelles, avec la volonté de rassembler, au niveau de la planète, des informations et des expériences pour les mettre à la disposition des gens qui ont la volonté d’impulser des changements, qu’ils soient des politiciens, des militants d’organisations paysannes ou de la société civile.

Les communs et la gestion commune des ressources

Michel Merlet porte ensuite le débat sur le terme des « communs ». « Après le Forum Social Mondial, avec la Confédération Paysanne (France), avec la Contag (Brésil) et beaucoup d’autres, nous sommes arrivés à la conclusion qu’autour de la terre il y a toujours des choses privées et des choses communes, et que l’on ne peut pas considérer la terre comme une marchandise comme une autre. Ce qui se vend, généralement, ce n’est pas la terre en elle-même, mais un certain nombre de droits sur la terre. »

Tout cela a été le début d’une réflexion. « Nous nous sommes rendu compte que ce qui avait manqué pour pouvoir faire une transformation foncière radicale au Nicaragua, c’était la capacité à réguler le transfert des terres. En France, sans réforme agraire, on avait réussi à le faire, globalement, dans les années 1960-90 », avec le contrôle des structures. « Il n’y a pas eu en France un développement énorme de l’agro-business, mais une modernisation de la production paysanne. Celle-ci a entraîné la disparition d’une très grande quantité de petits paysans, mais cette évolution était alors compatible avec le développement de la société française ; l’industrialisation et l’essor des services permettaient dans les années 1950-60 de trouver du travail hors de l’agriculture, cela n’est plus le cas aujourd’hui. »

S’intéresser à la terre comme ayant une dimension de « commun » a amené Michel Merlet à aborder la notion de droit. « Finalement, ce que l’on appelle la propriété privée, ce sont plutôt des biens qui privent, du latin « privare » (sortir du commun), des biens que l’on a pris à une communauté et que l’on a transformé en biens individuels. La propriété de la terre est quelque chose de très récent dans l’histoire de l’Humanité. Elle remonte à la Révolution française, sous la pression de la bourgeoisie. Et si la propriété est inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, celle-ci parlait au début non pas de la propriété mais des propriétés. L’article 544 du Code civil dit dans un premier temps que la propriété est « le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue… », puis il ajoute des réserves, « …pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois et les règlements ». La propriété n’a donc plus rien d’absolu !3 Mais quand on applique cela dans beaucoup de pays du Sud, on ne retient souvent que la première partie et on oublie la deuxième, ce qui pose des tas de problèmes. »

Territoire communautaire en Bolivie (Cochabamba, 2005). (Photo M. Merlet).

« La réflexion collective menée au sein d’Agter considère que l’on ne peut pas traiter la terre comme un capital, ni comme une marchandise, qu’il y a besoin de mécanismes plus spécifiques. Quand on regarde plus en détail, la propriété n’est pas autre chose que la propriété d’un certain nombre de droits, et de droits d’usage tout d’abord : on peut avoir le droit d’utiliser les pâturages mais pas forcément de planter des arbres ou de cultiver des céréales sur ce terrain, on peut avoir le droit d’utiliser l’eau du sous-sol mais pas forcément de creuser des puits n’importe où, le droit de récolter les fruits à certaines époques, un droit de glanage, de mettre ses animaux à pâturer les chaumes des céréales après l’ouverture des champs, le droit de construire ou pas… »

« Les ressources n’ont pas toutes été produites par l’homme. En économie, c’est ce que l’on retrouve avec la rente différentielle de Ricardo : vous avez deux parcelles, vous appliquez sur les deux la même quantité de travail, d’engrais et autres intrants, sur une parcelle vous sortez vingt quintaux et sur l’autre quinze ; de fait, il y a cinq quintaux qui n’ont pas été produits par le travail que vous avez investi, c’est le produit de la nature. En économie, cette reconnaissance de la spécificité de la terre a été une constante, quelles qu’aient été les écoles, jusqu’à l’arrivée des néo-classiques au milieu du siècle dernier. Dans cette reconnaissance de la spécificité économique de la terre il y a la reconnaissance de la dimension économique d’un commun. Le propriétaire terrien n’a plus aucune légitimité à s’approprier cette richesse naturelle de la terre. La rémunération du propriétaire foncier n’est pas de même nature que celle du travailleur ou du capitaliste »

« Quand on étudie les droits sur la terre, on se rend compte que plus on a dans une société un développement du marché, plus on a le développement de droits privatifs sur les ressources et sur la terre. Mais, en même temps, on constate que ce n’est pas parce qu’on a une société plus développée qu’on a forcément des droits absolus.

En atteste l’exemple de la Suisse qui a mis en place récemment un cadastre des restrictions d’ordre public à la propriété privée de la terre. Ce cadastre est plus important que celui qui détermine la taille de chaque parcelle, puisqu’il établit ce qu’on peut faire sur une parcelle et ce qui est limité… »4

« Cette question de droits sur la terre partagés avec d’autres est fondamentale. Autre chose fondamentale, les détenteurs de droits peuvent être des individus ou des collectivités. Un individu peut avoir des droits en tant que personne, mais aussi parce qu’il fait partie d’une commune, d’une association qui gère un espace naturel, ou parce qu’il est français, par exemple. Ce sont des droits qui s’emboîtent. En Afrique, dans les Andes ou ailleurs, vous allez avoir des droits en tant que membre d’un lignage, des droits en tant que membre d’une communauté, en tant que membre d’une municipalité, etc. »

« La tendance au niveau mondial est d’aller de plus en plus vers une propriété privée généralisée, que l’on peut vendre, louer ou hypothéquer à qui on veut. La possibilité de gérer les droits collectifs est alors menacée. On a transféré aux instances politiques, au niveau national essentiellement, la gestion des communs ; il se crée alors un vide énorme entre le national et le local, où les gens n’ont plus la capacité de pouvoir gérer les communs locaux, à des échelles différentes. »

Bois communautaire au Guatemala (Totonicapan, 2014). (Photo M. Merlet).

En même temps, « le marché tend à expulser tous ceux qu’il considère comme les moins productifs (…), et on confond l’intérêt financier de l’entrepreneur et l’intérêt de la société, qui peuvent être complètement différents. »

« L’expérience du communisme réel a été désastreuse pour la gestion des communs. En URSS, on a créé un terrain extrêmement favorable au développement d’un capitalisme débridé… »

Au niveau mondial, « la discussion sur les communs est aujourd’hui absolument essentielle. Même si le monde est noir et compliqué, il faut y voir une raison d’espérer ; on entrevoit là une porte entrouverte pour pouvoir reconstruire quelque chose qui soit une véritable gestion des communs aux différents niveaux. On en prend conscience quand la destruction d’un certain nombre de communs met en danger une communauté ou l’Humanité tout entière, comme ce qui est en train de se passer avec le climat, avec la concentration des richesses, des terres… »

« Henri Rouillé d’Orfeuil, qui est membre d’Agter, a calculé que si les structures agricoles évoluent dans le monde comme elles l’ont fait en Europe et aux USA, on aura, en 2050, 4 milliards de personnes sans emploi… et bien évidemment, des guerres et des conflits impossibles à résoudre. La destruction massive du travail agricole des unités familiales paysannes constitue une grave menace pour l’Humanité. Les familles doivent aller chercher ailleurs les moyens de survivre. La question des migrations est directement liée à tout ça. »

« Cette question des communs implique une remise en cause radicale de nos concepts de propriété et de gouvernance. Il y a beaucoup de choses à changer, mais cela n’entraîne pas forcément un retour aux pratiques anciennes qui ne sont pas idylliques ; il nous faut construire de nouveaux communs. »

Réguler le marché foncier

La question de la régulation du marché foncier est revenue au cours du débat. « Quand on interdit la vente de terre (plus exactement la vente des droits sur la terre) », dit Michel Merlet, « elle se fait quand même en sous-main et là il n’y a plus aucun moyen de régulation. Si l’on ne veut pas que la terre soit reconnue comme une marchandise comme une autre, il faut réguler les marchés des droits sur la terre. » Agter a réalisé récemment un travail sur la régulation des marchés fonciers en Afrique de l’Ouest : là-bas, « formuler l’idée de réguler ces marchés est un discours tout à fait nouveau, encore presque inaudible dans le discours dominant de libéralisation généralisée. Pourtant, dans les faits, il y a bien toujours eu des formes de régulation presque partout. »

« La loi sur le fermage en France a été une victoire du mouvement paysan français ; elle a beaucoup contribué au développement agricole. On a mis le droit d’usage avant le droit de propriété. Ailleurs, comme en Amérique Latine, le fermage et le métayage créent des situations terribles qui ne permettent absolument pas aux petits paysans de s’organiser et de se développer. »

Le dualisme de l’agriculture d’aujourd’hui en Roumanie : à g., grande production ; à d. jardins familiaux, dans la même localité (Mangalia, 2012). (Photos M. Merlet).

« On a exporté la conception française du fermage en Espagne, après la mort de Franco, mais cela a donné des résultats diamétralement opposés à ceux que l’on a eu en France. Et si on appliquait cette même loi française sur le fermage aujourd’hui en Roumanie, un pays qui a connu une redistribution formelle très importante des droits de propriété foncière suite à la dé-collectivisation, cela accentuerait encore plus les inégalités ». En Roumanie, beaucoup de bénéficiaires de la réforme foncière n’ont pas les moyens de cultiver leurs terres ; de grandes sociétés leur louent des milliers d’hectares de terres, sans avoir besoin de les acheter. « Ce qui est en cause, ce n’est pas la structure de la propriété, c’est le type de producteurs et la logique de production. »

Pour toutes ces raisons, « il est important de réaliser une analyse comparative de ce qui se passe à différents moments. Suivant les moments et suivant les conditions générales agro-socio-économiques du pays les choses peuvent être complètement différentes. »

En France, si le fermage a favorisé après la seconde guerre mondiale le maintien d’exploitations de taille moyenne, il favorise aujourd’hui l’agrandissement des exploitations. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la location des terres permet à d’énormes sociétés d’exploitation de s’approprier la plus grande part des richesses agricoles.

« Le droit se construit par le bas »

Michel Merlet constate que « c’est toujours le droit du plus fort qui s’applique » et qu’en même temps « la construction du droit se fait par le bas, par les gens qui contestent le droit existant pour l’améliorer. On a donc souvent intérêt à renforcer les mouvements sociaux si on veut qu’un jour il y ait une loi qui prenne réellement en compte l’intérêt des gens. »

Par ailleurs, Michel Merlet insiste sur la diversité du droit, sur le « pluralisme juridique ».  « Dans certains pays, il y a pratiquement tous les ans de nouvelles lois sur la question foncière mais aucune n’est appliquée. La plupart sont d’ailleurs faites avec l’idée qu’elles ne seront jamais appliquées. Mais certaines lois qui n’ont pas été appliquées ont pu faire avancer les choses, comme cela a été le cas des lois anti-cumul (de la terre) en France avant les lois d’orientation agricole des années 1960. Le fait qu’elle aient été inapplicables en justice n’a pas empêché qu’elles servent de base aux manifestations des mouvements paysans pour réellement réduire les cumuls de terres. »

Il existe aussi des différences de cultures du droit : « Au Royaume-Uni, la jurisprudence est plus importante que la loi écrite, ce qui donne plus de souplesse pour réagir aux besoins de la société. En France, le système écrit du Code Napoléon est plus rigide, plus bloquant. »

Les nombreux exemples donnés par les participants au débat illustrent aussi la diversité du droit et de son application :

Sur la partie du plateau du Larzac concernée par l’extension contrariée du camp militaire, l’État, propriétaire du terrain, l’a attribué par bail emphytéotique à la Société civile des terres du Larzac (constituée de paysans et d’habitants) qui le gère.

En Corse, où la majorité des terres sont en indivision et où une partie des propriétaires ne sont plus résidents, explique Christian, a été créée une association syndicale foncière qui distribue le droit d’usage : quelqu’un loue pour le pâturage, un autre pour ramasser les châtaignes, un autre le bois… « C’est possible partout, c’est le modèle le plus reproductible parce que c’est celui qui confirme le plus notre réglementation. »

C’est aussi le cas du GFA (groupement foncier agricole) mutuel au Pays Basque, qui permet d’installer des jeunes agriculteurs.

Habib cite la réalité marocaine où « le Marocain, dans la même journée, joue sur plusieurs claviers : il utilise le droit coutumier, par exemple pour l’irrigation ; il a recours au droit musulman, par exemple pour le mariage ; et au droit positif lorsqu’il émet un chèque. »

Christian évoque aussi Notre Dames des Landes, où les zadistes se battent pour que soit reconnu le droit d’usage sur les terres potentiellement libérées du projet d’aéroport. Ils considèrent la terre comme un bien commun à partager, y compris avec les non-ruraux qui veulent tenter l’expérience et avec ceux qui désirent simplement habiter là, les décisions étant à prendre par tous les usagers, avec comme priorité la vocation à nourrir le territoire.

Pour Jacques, « au-delà des différents niveaux de commun il y a l’idée de renverser le mode de fonctionnement, de rester dans le local, de disposer d’un territoire et d’en vivre. »

Quelqu’un cite l’exemple de l’installation de petits maraîchers par les communes, exemple qu’il souhaite voir se multiplier.

Pour Pascal, « on ne peut pas se contenter du slogan la terre à ceux qui la travaillent, parce que souvent ils la travaillent mal ; l’évolution de l’usage de la terre ne se fera pas sans le mouvement social. »

Denise cite divers exemples d’usage du droit près de chez elle, dans le Sud-Ouest, qui montrent que le droit peut être utilisé dans l’intérêt commun ou bien à son encontre :

Dans les Landes girondines il y avait des communs mis en valeur par un système agro-pastoral (élevage et utilisation du fumier pour les céréales) ; une loi de 1850 a obligé les communes à vendre ces terres ou à les enrésiner.

Dans le Béarn, les exploitations productivistes se sont agrandies sur la base du fermage et les jeunes sans terre ne peuvent plus s’installer parce qu’il n’y a plus de place pour eux.

Du côté d’Uzeste (33), face à l’industrialisation de la forêt avec force pesticides, des particuliers ont créé le Groupement Forestier Uzestois qui pratique une auto-gestion sylvicole durable à valeur démonstrative.

Dans la vallée du Ciron (33) existe une hêtraie relique (« relictuelle »), qui a au moins 40 000 ans : le Département achète des parcelles pour les protéger.

Autre exemple, sur le passage des LGV Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Espagne 150 particuliers ont acheté des lopins de terre pour retarder le projet : « Le droit de propriété prime… jusqu’à l’expropriation au nom de l’utilité publique ; le droit d’expropriation est souvent utilisé pour des projets néfastes (…) Il faut demander que la loi (droit de préemption, déclaration d’utilité publique) soit utilisée pour de vrais projets d’intérêt général. »

Se réapproprier l’économie

« Il est très tentant de se refermer sur le local, mais c’est le global qui nous tue », poursuit Michel Merlet. « Un agriculteur d’Amérique Centrale qui produit 20 quintaux de maïs par an est confronté sur le marché à des entreprises qui ont une productivité du travail de 500 à 800 fois supérieure ; celui qui vend 500 quintaux va faire baisser les prix et celui qui vend 1 quintal va mourir alors que sa famille avait vécu sur une petite surface depuis des générations. Le marché mondial est assassin. »

Michel Merlet (à d.) Agter est né de la volonté de rassembler des informations et des expériences pour les mettre à la disposition des gens qui ont la volonté d’impulser des changements.

« L’économie a été complètement monopolisée par les entrepreneurs et les capitalistes qui ont fait en sorte que tout soit basé sur la rentabilité financière, le retour à l’investissement. Comme ces gens travaillent, pour une grande partie, avec des capitaux fictifs prêtés par les banques et que les banques sont intéressées par le remboursement des prêts, et pas par le bien de l’Humanité, on a complètement arrêté de faire des évaluations basées sur l’intérêt pour la société. Celles-ci étaient pourtant pratiquées par la Banque Mondiale jusqu’à il y a quelques années. Il faut réhabiliter l’évaluation économique, c’est-à-dire une évaluation de ce qui est intéressant pour la société des êtres humains dans son ensemble, et pas seulement pour les investisseurs. A Agter, nous estimons qu’il ne faut pas tomber dans le piège de laisser l’économie aux capitalistes, qu’il faut se réapproprier l’économie. »

Michel Merlet cite les travaux de Denis Gaboriau, paysan de l’Ouest, et de Nadège Garambois, enseignante chercheuse d’AgroParisTech, sur l’intérêt économique et écologique des systèmes herbagers économes du Grand Ouest5. « Ces systèmes herbagers produisent beaucoup moins de lait par vache que les systèmes à ensilage de Ray Grass ou de maïs ; ils n’utilisent pratiquement plus d’intrants mais au final, ils produisent autant de kilos de lait par hectare sur la surface totale de l’exploitation grâce à l’augmentation des surfaces fourragères et à l’optimisation de leur conduite. Les systèmes herbagers économes produisent une valeur ajoutée nette par hectare bien supérieure à celle des systèmes productivistes. En étudiant comment se distribue la valeur ajoutée créée entre les acteurs économiques, les auteurs constatent que les systèmes productivistes sont beaucoup plus intéressants pour l’agro-industrie, ce qui explique sans doute pourquoi ils reçoivent l’essentiel des aides de la PAC. Au niveau de la société, il serait beaucoup plus intéressant que les subventions favorisent les systèmes herbagers économes. Si l’on veut changer les choses, il faut intéresser les citadins, et leur expliquer cela, pas leur parler uniquement de biodiversité. Il faut récupérer aussi cette question des communs dans sa dimension économique et ne pas laisser l’économie aux capitalistes. »

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1 Le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) et ses alliés ont renversé le dictateur Anastasio Somoza Debayle en juillet 1979.

4 En Suisse, un propriétaire foncier ne peut pas jouir de son terrain comme il l’entend. Il doit se conformer au cadre réglementaire mis en place par le législateur et les autorités. Il se traduit par l’instauration de limitations que l’on appelle des restrictions de droit public à la propriété foncière (RDPPF). Voir Cadastre.ch

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Agter

L’association s’appuie en ce moment sur trois salariés (dont Michel Merlet) ; elle regroupe une centaine de membres originaires d’environ 25 pays.

Elle s’emploie à travailler de plus en plus avec des organisations et des mouvements paysans, dont la Confédération Paysanne, avec des associations de petits exploitants forestiers, avec des peuples indigènes d’Amérique centrale…

« Agter est un espace de discussion et de mise en contact ; nous ne détenons pas les réponses aux questions qui sont posées, nous les construisons ensemble. »

L’association a deux sites internet, le site associatif et le site de ressources documentaires.

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Le Basic

Sur les systèmes économiques et leur impact social, voir également le site du Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne (Basic).

Le développement contre les paysans

Texte d’une conférence prononcée par François de Ravignan au Cun du Larzac le 24 juin 2005.

Je voulais, en commençant cet entretien, vous adresser une parole de bonheur, en dépit du fait que les sujets dont nous avons à parler ensemble ce soir n’invitent guère à la sérénité. C’est pourquoi j’ai demandé conseil à ma femme, ici présente. Elle m’a suggéré de vous dire que, si nos cœurs s’accordent à notre intelligence, il y aura du bonheur dans notre partage, parce que nous ne nous contenterons pas d’acquérir un savoir, mais que nous ferons un bout de chemin à la rencontre de l’autre, donc du bonheur : c’est donc ce que je souhaite, à vous comme à moi, pour cette soirée.

Nous allons parler d’abord des paysans en élargissant notre regard à l’ensemble de la planète : qui sont-ils, où sont-ils ? Nous parlerons ensuite du développement, cette idéologie du XXe siècle, et de ses conséquences sur la paysannerie, avant de nous demander ce que peut nous suggérer la situation présente.

Qui sont, où sont les paysans dans le monde?

Dans nos pays, les paysans ne sont plus très nombreux. En France, ils ne représentent plus que 3,7 % de la population (alors qu’ils en étaient le quart en 1950 et la moitié un siècle plus tôt). Ils ne sont même plus majoritaires dans la population rurale : sur 15 millions de ruraux, 2,2 seulement vivent de l’agriculture. Dans l’ex-Europe des Quinze, les paysans sont déjà proportionnellement plus nombreux : 5 % ; bien davantage dans les dix pays récemment rattachés à l’Union, à savoir 20 %, avec de fortes variations suivant ces pays.

Mais, dans l’ensemble du monde, les paysans représentent plus de la moitié de la population totale, comme on le voit sur le tableau ci-après. En d’autres termes, un homme sur deux est un paysan du Sud. Qui plus est, en dépit de l’exode rural et de l’énorme expansion des villes du Sud, cette proportion n’a pas changé depuis trente ans. Beaucoup de gens s’imaginent que partout dans le monde l’exode vers les villes fait diminuer la population rurale et agricole comme c’était le cas chez nous de 1850 à 1975. Mais dans les pays du Sud, l’expansion démographique provoque, en dépit de l’exode rural, une augmentation de la population rurale et même agricole (près de 60 % dans les quarante dernières années). Exemple : en Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté jusqu’en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même période 75-95, la population urbaine augmente de près de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s’accroissent de près de 20 millions. En Inde, de 1980 et 2001 la population employée dans l’industrie et les services double ; dans l’agriculture elle augmente de 50  %.

Quels sont les moyens dont disposent ces paysans ? Nous avons distingué, dans le tableau, à la rubrique « moyens de travail », trois catégories de paysans : ceux qui travaillent avec un tracteur (T), ceux qui travaillent en culture attelée avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M) et qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant de voir comment se répartit la production en fonction des catégories précédentes de population active, tractorés (T), attelés (A), manuels (M). Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière, à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit (sur le tableau à la rubrique production) que les « attelés » produisent autant que les « tractorés », mais avec une productivité apparente quinze fois moindre ; les « manuels » produisent moins de la moitié des attelés, mais avec une productivité dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés. Ainsi, non seulement les paysans des pays industrialisés ne sont qu’une très petite minorité des paysans du monde, mais les agricultures qu’ils pratiquent sont un cas très particulier d’agriculture. Nous ne pourrons donc raisonner valablement à l’échelle du monde avec, à l’arrière-plan, le modèle de nos agricultures : il ne faut jamais l’oublier.

Le développement dans l’agriculture

Tant dans les instances gouvernementales que dans les bureaux d’étude et les organismes de recherche, il est vraiment rarissime que l’on ose remettre en question le développement, ce mythe directeur du demi-siècle qui vient de s’achever étant considéré comme universel et atemporel. L’histoire nous apprend pourtant que, dans son acception présente, le développement a pris naissance dans le discours du 20 janvier 1949 sur l’état de l’Union du Président Truman, promesse d’une prospérité pour tous sur le modèle états-unien, dont n’était pas absente une volonté hégémonique face au risque communiste. Rappelons que, dans le même but hégémonique, Truman avait fait détruire, en août 1945, Hiroshima et Nagasaki, alors que le Japon était prêt à capituler sans cela. En d’autres termes, le développement est à la bombe atomique ce que la carotte est au bâton.

Il y a, en amont du développement, l’idée qu’une croissance matérielle rapide est la base essentielle du progrès de l’humanité vers plus de bien-être ; avec pour corollaire le concept de trickle down, à savoir que la croissance de la production est, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population d’un pays. En ce qui concerne l’agriculture, une croissance rapide, cela veut dire la « sainte trinité » semences sélectionnées, engrais, pesticides. Le deuxième postulat lié au concept du développement, c’est la libéralisation des échanges. Alors que les politiques agricoles étaient restées longtemps un domaine réservé des États, elle vont ainsi se soumettre à une concurrence de plus en plus mondialisée, et ceci surtout à partir des années 90. Mais lorsqu’on met en concurrence des paysans du Sud avec d’autres dont la productivité est plus de 100 fois supérieure, ils ne peuvent tenir le choc.
Les partisans du « développement agricole « arguent du fait qu’il faudra nourrir 2 à 3 milliards d’hommes supplémentaires d’ici à une cinquantaine d’années, la plupart dans les pays du Sud de la planète. Certains pensent à solliciter pour cela les pays dont l’agriculture est majoritairement modernisée comme l’Europe de l’Ouest ou les États-Unis. Comment, par exemple, augmenter de 20 % la production céréalière mondiale, soit 400 millions de tonnes (ration de 2 milliards d’hommes en régime végétarien) ? Si l’on compte pour cela sur les seuls  » tractorés « , il leur faudrait augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur nombre décroît et que leurs rendements, déjà très élevés, plafonnent. D’ailleurs, dans les vingt-cinq dernières années, ils n’ont augmenté leur production que de 200 millions de tonnes environ (comme on le voit en bas du tableau). Ils ne sont donc pas en mesure de nourrir le monde entier. Sans parler des conséquences sur le plan des transports et de la pollution.

Deuxième hypothèse : moderniser les paysans du Sud. C’est possible, et c’est déjà largement en cours pour une partie d’entre eux. Dans les dernières vingt-cinq années, la production céréalière du Sud a pratiquement doublé et une partie de cet accroissement est certainement dû à la modernisation des méthodes de production. Le problème c’est la façon dont ça se passe, car ceux qui peuvent acquérir tracteurs, engrais et pesticides sont ceux qui ont déjà des possibilités d’investir. En outre cela ne va pas sans problèmes d’environnement ou de dépendance liée à la monoculture. Les « révolutions vertes », enclenchées à l’instigation des États-uniens et des institutions internationales dans les pays d’Asie du Sud-Est et en Inde, ont enrichi les paysans riches et appauvri encore les pauvres, voire les ont obligés à céder leur terre et à partir dans les bidonvilles. Par exemple, au Tamil-Nadu, à partir de 1970, on a importé des tracteurs. En 2000, il y en avait 700 000. Mais, de 1970 à 90, 60 % de l’emploi agricole salarié a été détruit par cette mécanisation ; on est passé de 180-200 jours de travail/an par journalier à 90-100 jours.

La triple exclusion

Plus généralement, on voit s’étendre, à partir du monde paysan, une triple exclusion : des terres (par exemple au Brésil où les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de morts dans les dix dernières années), du travail (comme on vient de le voir en Inde), du marché (importations céréalières ou de volailles en Afrique). Certains chiffres donnent le vertige : on parle par exemple de 150 à 400 millions de paysans chinois condamnés à quitter la terre dans les décennies qui viennent. Mais, plus près de nous, dans les pays de l’Est récemment rattachés à l’Union européenne, l’idée qui prévaut est que ces pays vont se développer à notre image et que l’agriculture, en particulier va prendre le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les douze PECO ont une population paysanne supérieure d’un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne exploitée par actif agricole est de 6 ha contre 18. La libre concurrence qu’on leur propose comme une panacée sera généralement, sauf pour quelques grandes exploitations qui s’en sortiront, le combat du pot de terre contre le pot de fer.

C’est ainsi qu’aux 7 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles dont, selon les prévisions actuelles, il faudra « dégraisser » l’agriculture des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces pays, la Pologne, le chômage touche 20 % de la population active. Enfin, en Turquie où il y a autant de travailleurs agricoles que dans toute l’ex-Europe des Quinze, soit 7 millions, les experts parlent de réduire l’emploi agricole de quatre ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara n’a, pour l’heure, prévu aucune solution, jugeant sans doute que les problèmes sociaux doivent être résolus par les réseaux d’entraide familiale.

D’autres voies ?

Pourtant, il serait possible d’augmenter de 600 millions de tonnes (soit d’un peu plus de 50 %) la production des paysans « attelés » et « manuels », vu les rendements souvent très bas, avec des moyens beaucoup plus modestes ; cela aurait de plus l’avantage de donner une production mieux répartie, beaucoup moins coûteuse en intrants, donc en consommation énergétique et en pollution. En outre, quand on a affaire à des paysans pauvres, il n’est guère expédient de prétendre leur faire dépenser de l’argent avant qu’il n’en aient gagné !

Un tel enjeu est capital, mais le choix dans ce sens ne sera pas le fait des États, ni des organisations internationales qui penchent généralement de l’autre côté. Il ne peut être conquis que par une forte organisation collective, permettant, par l’établissement d’un réseau de relations, de substituer la coopération et la complémentarité à la concurrence, d’une part directement sur le terrain à travers des expériences localisées (par exemple les AMAP) ; d’autre part à l’échelle internationale, de par une militance organisée. Déjà, beaucoup de paysans l’ont compris, par exemple, pour ne citer que ce que je connais, ceux du SOC en Andalousie, Ekta Parishad en Inde, le MST au Brésil, la Confédération Paysanne en France, qui, tous ensemble ont abouti à la création, en 1993, du premier mouvement mondial de paysans, Via Campesina, qui met au premier rang des revendications les réformes agraires (bien oubliées depuis 1980), la souveraineté alimentaire (à savoir le droit de chaque peuple de produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité culturelle), l’agriculture paysanne respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi et de produits de qualité, la biodiversité, contre les monopoles qui pèsent de plus en plus sur la production des semences.

Ces exemples illustrent je crois suffisamment le fait que la question n’est pas tant, comme on le dit trop souvent, de « nourrir les hommes », mais bien plutôt de leur permettre de se nourrir, et pour cela de ne pas les en empêcher. « Si quelqu’un a faim, ne lui donne pas un poisson, mais un filet et apprends-lui à pêcher ». Que de fois avons-nous entendu citer ce proverbe, notamment à propos des paysans pauvres. Or, tant en Afrique qu’en Inde, j’ai constaté que les pêcheurs traditionnels ne manquent ni de filets ni de savoir-faire, et que je serais tout à fait incapable de leur apprendre à pêcher ! En revanche, ils sont de plus en plus gênés par la concurrence de sociétés qui surexploitent les fonds marins avec de gros moyens et par là les privent peu à peu de leur activité. Je m’inscris donc en faux contre le fameux proverbe, et j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi. Je vous invite par là même à combattre pour l’équité, car il ne faut pourtant pas se bercer d’illusions : l’élimination, déjà en cours, de centaines de millions de paysans, sans aucune contrepartie sur le plan du travail, ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques, non seulement pour ces paysans, mais pour nous tous, car c’est un facteur évident d’instabilité pour les sociétés, y compris celles qui, aujourd’hui, se croient tirées d’affaire.

Documentation

Réseau Solidarité, 10 quai de Richemont, 35 000 Rennes, tél.
02 99 30 60 53, reseau-solidarite@globenet.orgwww.globenet.org/reseau-solidarite

Réseau Agriculture Durable, 97 avenue Bonnin, 35 571 Chantepie cedex, tél. 0299773925 – www.agriculture-durable.org

Immanuel Wallerstein, L’après-libéralisme ­ Essai sur un système-monde à réinventer. L’aube, poche essai 2003.

Revue L’Écologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne, 75 164 Paris cedex 19.

Collectif La Ligne d’horizon, Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.

Robert Linhardt, Le sucre et la faim, Éditions de Minuit 2003.

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud 2003.

Marc Dufumier, Agricultures et paysanneries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.

Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

François de Ravignan, La faim, pourquoi, La Découverte, 2003 (réédition).

François Partant, La fin du développement,naissance d’une alternative, Babel, 1997 (réédition).

Que la crise s’aggrave, Parangon, 2002 (réédition avec préface de José Bové).

Annexes

1-Les paysans dans le monde

Population totale monde          6,1 milliards

Nord                                       1,2

Sud                                        4,9

dont              Chine                 1,3

                     Inde                   1,1

Population active (PA) monde   2,6 milliards

dont              Nord                   0,4

                     Sud                    2,2

dont active agricole (PAA) :

                         1961              2002

         PAA          0,850             1,335 milliard (1)

dont   Nord         0,115             0,045 (11 % de PAN)

          Sud          0,735             1,290 (58,6 % de PAS)

          Inde                               0,270 (1/5e du total mondial)

Moyens de travail :

PAA travaillant avec tracteur     20 millions (2)

                             animaux     300 millions (2)

                                    bras    0,5 (1) ) 1 milliard (2).

1) Chiffres de Jean-Paul Charvet, géographe Université Paris X, pour 2002, publiés par Transrural Initiatives du 25/01/20025 ; 2) Chiffres de Mazoyer.

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