François et le partage : équité, inclusion, démocratie

La notion de partage de François de Ravignan s’appuyait sur une pensée radicale qui passait par l’accès de chacun aux moyens de production, la critique de la croissance, un monde plus rural organisé beaucoup plus localement…

Pour préparer cette intervention sur « Le partage vu par François de Ravignan », en vue de ces Rencontres 2017, Pascal Pavie a effectué des recherches et a constaté que « François n’en parle pratiquement jamais… Et j’ai compris pourquoi : François parle d’équité, d’exclusion, de démocratie. En cela on retrouve la pensée de François, qui a été très engagé dans le mouvement social et paysan, qui a été à la Confédération Paysanne, a créé l’Adear et qui a fait plein de choses dans le Tiers monde, auprès des exclus ».

« C’était aussi un chrétien engagé, un peu en rupture avec cette pensée de la charité chrétienne qui perdurerait dans une monde où il y a des riches et des pauvres, où les pauvres vivraient de charité chrétienne. »

« Il y a quelque chose de bien plus radical dans la pensée de François qui le rapproche de l’idéal communiste, du vrai partage, de l’équité, une pensée originale qui s’oppose dans notre époque au libéralisme, qui va plus loin que le social, la démocratie. François ne parle pas de partager les richesses mais les moyens de production ; il n’est pas pour autant marxiste ; il parle du partage des moyens de production mais dans chaque pays avec sa façon de vivre. Il ne veut pas d’un modèle à la soviétique ou d’une collectivisation générale de la terre mais il parle de partage de la terre. »

« C’est une pensée en marge des bien-pensants que l’on retrouve dans toutes les institutions internationales, la FAO, etc. qui pensaient qu’il fallait produire, produire, produire et partager après. François avait compris que ce modèle ne pouvait pas fonctionner, que chacun devait retrouver, au niveau des régions, des villages, des pays, la souveraineté alimentaire donc la capacité à produire chacun et non pas faire ce qu’on appelait la charité chrétienne et qu’on appelle aujourd’hui redistribution, quelque chose qui fait sourire aujourd’hui puisque notre cher président Macron parle de théorie du ruissellement : c’est-à-dire que les riches doivent devenir plus riches pour que cela ruisselle sur les pauvres. C’est vraiment opposé à la pensée de François qui dit : il n’y a pas de ruissellement des richesses si elle n’est pas faite de manière autonome par les communauté. Donc ce n’est pas seulement un problème de partage des richesses, c’est aussi le partage du pouvoir économique. François cite souvent Gandhi qui disait : [« Ce que nous voulons, ce n’est pas une production de masse mais une production par la masse. »] Il n’est pas question de produire plus mais de produire chacun. »

« Cette critique de François a été aussi une critique du développement agricole aussi bien dans nos pays que dans les pays pauvres et il s’est opposé aux grands économistes comme Amartya Sen qui était dans les théories d’accroissement de la production. François était quelqu’un d’assez clairvoyant, il voyait que le productivisme, au contraire de régler les problèmes de la pauvreté, allait les accentuer. Le temps lui a donné raison : aujourd’hui, malgré une importante progression de la productivité en 50 ans, les pauvres sont toujours plus pauvres ; d’après Oxfam, les 1 % les plus riches de la planète possèdent 50 % de la richesse mondiale. Jamais on n’a autant produit, jamais il n’y a eu autant de pauvres, et jamais si peu de riches. »

« Cela a amené François à critiquer le développement et la croissance de manière très radicale. Il parlait à un moment de l’idéologie totalitaire de la croissance pour maintenir le système en place, qui a imposé un système de développement qui menait le monde à de plus en plus de pauvreté d’un côté et de plus en plus de richesse de l’autre. »

« Lors d’une conférence de la Confédération Paysanne à Limoux, François avait dit : [« En dépit des constats sur les limites et les dégâts de la croissance, il est évident que la déconstruction de ce système ne se fera jamais chez les riches ; la seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, qui aura pour effet un conflit, une pénurie ou les deux ensemble ; plus nous attendrons, plus les conflits seront dramatiques. »]

« C’était une pensée réellement radicale, pas du tout dans l’angélisme qui croit que par une espèce d’humanisme ambiant dans la société on va arriver à régler le problème de la pauvreté. »

Dans « La Faim pourquoi ? », François de Ravignan décrit l’exclusion que subissent les populations paysannes.

« Une autre citation de Gandhi : [« La vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques uns mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus d’autorité. »] François se méfie aussi de l’État nation, je pense que derrière ça il rêvait d’une société qui revenait sur un monde plus rural, organisée beaucoup plus localement ; dans ce sens, il se démarque aussi des avant-gardes révolutionnaires qui pensent qu’il va y avoir un mouvement révolutionnaire et que c’est par l’État nation que les changements se produiront. Cette pensée très radicale de François s’accompagnait d’une pensée très alternative : c’est là où l’on est que les changements peuvent se faire. Il a toujours soutenu les initiatives locales, les petits projets étaient porteurs de sens pour lui et l’émanation de tous ces petits projets pouvait créer des alternatives, faire modèle. On voit que cela a du sens : localement des choses se sont faites malgré le rouleau compresseur du productivisme. »

« Ce qui est le plus intéressant dans la pensée de François c’est que le partage était dans sa tête, chaque fois qu’il analysait un changement, qu’il visitait une société, par exemple en Andalousie les grandes propriétés étaient en train de s’équiper de machines pour désherber la betterave, les grands propriétaires disaient : [« On va augmenter la productivité ».] Lui, chaque fois, posait le problème : [« Combien de chômage cela va créer ? »] alors que les ouvriers agricoles avaient à peine assez de travail pour survivre. »

« François interroge la modernité, ce n’était pas quelqu’un d’archaïque, il ne voulait pas que les paysans reviennent à la houe. Il demandait : [« Cette modernité, qu’est-ce qu’elle produit ? L’exclusion ou un réel progrès dans la vie de chacun ? »]

« Sur le partage du travail Coluche disait : [« Le travail on vous le laisse, l’argent nous suffira. »] En ce sens, François n’était pas du tout coluchien, pour lui ce n’était pas l’argent qui comptait mais l’intégration par le travail ; il pensait que le partage du travail était quelque chose de très important et ce n’était pas simplement la répartition des richesses qui comptait. »

« François n’était pas un libéral, il pensait qu’il fallait protéger les marchés agricoles. Il n’était pas social-démocrate, il ne pensait pas que la social-démocratie répartirait les richesses entre tout le monde ; c’était plutôt un autogestionnaire et pas du tout un réformiste, il s’intéressait aux changements radicaux que pouvait produire le syndicalisme, il s’intéressait à la réforme agraire, à la répartition des terres, il avait été un participant très actif à un congrès sur le foncier que nous avions organisé dans l’Aude. »

« François s’est engagé politiquement. Proche des Verts (comme René Dumont, avec lequel il avait cheminé), il avait fait partie de leur liste aux élections régionales dans les années 80 ; il adhérait à la Confédération Paysanne et avait applaudi à la naissance de Via Campesina ; il avait soutenu les ouvriers agricoles d’Andalousie, le Mouvement des Sans Terre au Brésil, Ekta Parishad en Inde 1. »

« François pensait aussi que beaucoup de choses passeraient par la culture. Il disait : [« C’est d’abord la parole qu’il faut reconnaître et partager, il faut donc agir dans le domaine politique et culturel avant d’agir sur l’économique. »] Il disait que la pensée démocratique était en panne dans notre pays et qu’il fallait l’approfondir. »

« Il ne croit pas aux lendemains qui chantent et disait : [« Finis les lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui qu’il faut chanter sans attendre demain. »]

« Il critiquait la notion de crise : [« On ne peut pas dire : on va attendre la fin de crise ; non, c’est aujourd’hui qu’il faut faire des choses. »]

« Dans La Faim Pourquoi, il souligne la nécessité de lutter contre la triple exclusion du travail, de la terre et du marché. »

« Enfin, il disait : [« Poser ici et aujourd’hui des actes justes, c’est cela espérer. »]

La nécessité de parler, et de parler juste

Clothilde apporte une autre dimension aux propos de Pascal. « Avec François », dit-elle, « nous avons énormément partagé sur la nécessité de parler et de parler juste ; c’est quelque chose qui nous a construits et l’un et l’autre. Après son départ, je me suis demandé comment j’allais vivre sans François ; au fond, son sens de la justice, de la justesse n’arrête pas de m’accompagner. François croyait profondément en l’Homme, en sa capacité de retrouver la justesse, de sortir de l’endoctrinement. Il citait souvent Simone Weil, la philosophe : [« L’attention à ce qui nous entoure est une forme première de sainteté. »] François me disait : [« Fais attention, va jusqu’au bout de tes gestes. »] Il avait le goût de la chose bien faite, il était très rigoureux, dans l’humour, dans la joie ; il était très grave, j’avais parfois l’impression qu’il portait le monde sur ses épaules et il avait une capacité d’humour extraordinaire, il exprimait la rigueur dans la joie, l’humour et le partage. »

Pascal poursuit pour dire que François savait aussi partager les moments conviviaux comme le travail (aider à transporter les ruches, à tailler la vigne, redresser des clôtures…).

(Pascal) « Après, on peut se poser la question sur la finalité politique : le monde qu’il espérait ne se construit pas, il est en train de se déconstruire j’ai l’impression, en France. Quand je me suis installé comme agriculteur nous étions 15 000 dans l’Aude, aujourd’hui nous sommes moins de 5 000, en l’espace d’une génération on a perdu les deux tiers des exploitations, celles qui restent ce sont surtout les plus grosses, pas celles que François aurait admirées. »

Le maire de Greffeil, Jean-Paul Escande, a un autre avis : « François était un visionnaire. Contrairement au plan économique, sur la vie collective en milieu rural aujourd’hui nous avançons ; beaucoup de petits villages deviennent plus actifs, avec du lien social ; en 1976, il n’y avait pas d’enfants dans le village (…) aujourd’hui il y en a 6 au primaire et des petits en maternelle, cela me donne de l’espoir. »

Pascal : « On a stoppé l’exode rural, pas l’exode paysan. »

Alistair : « Il y a des villages qui bougent, plus ou moins. Le facteur humain est important, on le voit quand le maire et deux, trois, quatre habitants construisent des ponts entre les natifs et les adoptifs. »

Habib : « François attachait de l’importance à mutualiser des espaces communs. Avec 26 associations de Toulouse nous avons créé le Centre d’information pour un développement solidaire (Cides), qui existe toujours (…) François s’était engagé auprès des exclus, dès les années 50 (…) A Greffeil, il disait [« l’universel, c’est le local »] (…) Il appelait aussi les jeunes étudiants à désacraliser les méthodes et disait [« Un questionnaire c’est une fermeture sur une réalité que vous ne comprenez pas encore ; essayez d’observer, de comprendre, parce que les paysans sont plus savants que vous (…) Ce qui est important, c’est la soupe, pas la casserole ; nos méthodes occidentales, si elles ne sont pas adaptées il faut les jeter, adapter tous ces outils pour avoir une bonne soupe. »]

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1 Ekta Parishad : syndicat des sans terre en Inde, d’inspiration gandhienne. François participa là-bas à de longues marches pour reconnaître les droits de ces paysans. Il était proche du leader de ce syndicat, Rajagopal.

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Ce texte rejoint celui que Pascal avait rédigé en présentation de ces Rencontres 2017.

CHAMBRE D’AGRICULTURE DU PAYS BASQUE : « Relocaliser c’est prendre en main la réflexion, l’élaboration de projets »

La création, en 2005, de la chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara, est à la fois la suite de trente ans de construction d’outils alternatifs et le passage à une nouvelle étape.

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Sainte-Engrâce, dans la Soule. Photo Lefrancq, Wikipédia, CC BY-SA 2.5

Née il y a dix ans, Euskal Herriko Laborantza Ganbara a réussi son pari d’apporter au monde paysan du Pays Basque des services, la mise en place en commun de projets de fond mais aussi une liaison avec l’ensemble de la société civile. Son président, Michel Berhocoirigoin, est venu présenter cette démarche lors des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, le dimanche 23 novembre 2014 à Greffeil.

« Le mouvement paysan du Pays Basque », dit-il, « est lié à un mouvement social plus large. Depuis 40 ans il y a un processus de construction d’outils alternatifs adaptés au territoire, avec une finalité et un fonctionnement différents de ce qui existe. »

Le choix du territoire contre le productivisme

Michel Berhocoirigoin insiste sur un choix stratégique au départ, dans les années 70, qui s’est fait autour de la filière brebis laitière, un choix qui a été par la suite confirmé régulièrement. Cette filière est l’activité principale d’environ la moitié des paysans du Pays Basque et de plus de 90 % des fermes de montagne. Les termes du choix étaient les suivants : Aller dans la logique productiviste, avec des races exogènes plus productives ? C’était l’option de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles, le syndicat « majoritaire » en France), qui disait : il faut rattraper le retard (de productivité) par rapport aux Aveyronnais en brebis et par rapport aux Bretons pour les autres productions. Ou bien fallait-il faire un choix lié au territoire, aux races locales, à l’Appellation d’origine contrôlée, aux cahiers des charges, c’est-à-dire à une stratégie de qualité, de valeur ajoutée, de territoire… C’est cette deuxième option qui l’a emporté, non sans une « grande bagarre » au sein du monde paysan.

Cela s’est traduit notamment par la mise en place de l’AOC Ossau-Iraty (fromage de brebis du Pays Basque et du Béarn). Puis par la construction, « toujours avec des mouvements conflictuels », de cahiers des charges plus exigeants, plus rigoureux, sur les systèmes alimentaires (des brebis).

Des outils alternatifs et une cohérence globale

L’axe choisi, celui du territoire, « sera la référence pour tout ce qui va se faire après ; notre histoire récente prend sa racine là. Ce choix a structuré jusqu’à aujourd’hui, et on l’espère durablement, le paysage et l’agriculture du Pays Basque. »

Et Michel Berhocoirigoin énumère les réalisations qui ont suivi :

– L’Afog (Association de formation à la gestion), centre de gestion autogéré par les paysans, où chacun maîtrise sa comptabilité, avec beaucoup d’échanges entre adhérents et un suivi en groupe de la comptabilité-gestion. A l’opposé, donc, des centres de gestion classiques du réseau chambres d’agriculture où les clients sont consommateurs d’un service, et où on leur dit, de façon dirigiste, « faites ça ».

– Le GFAM (Groupement foncier agricole mutuel). Créé au début des années 80 pour acheter une ferme et y installer un paysan, il s’est perpétué et développé : il est aujourd’hui propriétaire d’une vingtaine de fermes, ce qui a permis d’installer autant d’agriculteurs, en majorité des jeunes. Avec l’appui de Terres de Liens, le GFA a changé ses statuts pour devenir une SCA (Société en commandite par actions).

– L’Association des Producteurs Fermiers du Pays Basque, avec la charte de qualité Idoki (« montre les cartes ») qui a pour principe de base la transparence, l’ouverture de l’exploitation.

– Le Civam Bio, qui accompagne techniquement les agriculteurs bio.

– Le syndicat ELB (Euskal Herriko Laborarien Batasuna), membre de la Confédération Paysanne et qui a fêté ses trente ans en 2013.

Participer d’une institution officielle

« Il y a tout », commente Michel Berhocoirigoin : « les outils de développement, les outils syndicaux, avec les mêmes objectifs, souvent les mêmes gens. C’est clair chez nous : l’avancée vers l’agriculture paysanne doit investir plusieurs terrains. »

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L’assemblée plénière d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara.

« Il y a un débat », poursuit-il : « Il y a ceux qui disent « le combat essentiel est le combat politique. Permettre aux paysans de s’adapter et de trouver des solutions à l’intérieur d’un système qu’on ne veut pas, c’est être un peu réformistes, voire collaborateurs du système. » Et, il y a ceux qui disent que le combat politique est inefficace et que l’essentiel est de rechercher des solutions possibles ici et maintenant. La seule réponse, à notre avis, c’est d’investir les deux terrains ! Si on n’est que sur le cadre politique, le jour où éventuellement on aura changé de système, les paysans qu’on voulait défendre auront disparu… Et si on exclut la dimension politique, tout ce qu’on peut faire sera récupéré et recyclé par le système. Il faut les deux ! Il faut résister et construire des alternatives. Ces alternatives doivent préfigurer le système qu’on souhaite et, en même temps, permettre aux paysans de tenir le coup. »

Michel Berhocoirigoin en vient à la chambre d’agriculture : « Par rapport à toutes ces créations, il nous semblait qu’il manquait une pièce maîtresse. La chambre d’agriculture est un outil public, que nous devions nous réapproprier ; elle est la voix du monde paysan, elle doit être au-dessus des intérêts privés et individuels ; elle est financée par tous les paysans, c’est notre outil. (…) Et puis on s’est dit : il ne faut pas que les démarches alternatives restent confinées au secteur associatif et militant. Elles doivent aussi faire partie du socle d’une institution officielle ; il ne faut pas laisser l’officiel à l’agriculture industrielle. »

La chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt Euskal Herriko Laborantza Ganbara, a été mise en place en 2005 (voir l’encadré ci-dessous sur les péripéties du processus de mise en place).

Elle s’est tout de suite mise à travailler, à partir de deux axes : du service, individuel ou collectif, pour répondre aux problèmes concrets des paysans ; et la mise en place de projets de fond sur l’agriculture paysanne.

Avec quatre principaux chantiers, quatre conditions pour aller vers l’agriculture paysanne :

– Le cadre politique.

– La transmission et l’installation.

– Les systèmes de production (autonomie, économie d’intrants, biodiversité…) et la construction de valeur ajoutée (accompagnement des démarches collectives : mise en place d’une filière bovins viande « né, élevé et abattu au Pays Basque » ; blé panifiable ; huile végétale alimentaire ; cerise).

– Le territoire, le développement rural, l’aménagement du territoire, la montagne, l’eau.

Euskal Herriko Laborantza Ganbara fonctionne avec une assemblée plénière de tous les collèges (exploitants, anciens exploitants, salariés, associations de consommateurs, associations de défense de l’environnement, associations impliquées dans le développement local, association des Amis de EHLG) chaque deux mois. Il y a recherche de consensus, puis un vote « pour acter le consensus ».

Le budget est d’environ 700 000 € par an ; il s’appuie sur des « cotisations volontaires non obligatoires », en fait sur un millier de personnes qui soutiennent la démarche et qui versent au total entre 180 000 et 200 000 € par an ; le reste des recettes provient de prestations de services et d’appels à projet avec les collectivités.

Le nouvel organisme, qui vient de fêter ses dix ans, a gagné sa légitimité : lors des appels à projet, il l’emporte souvent face à la Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Par ailleurs, dit Michel Berhocoirigoin, il y a dans l’administration, les collectivités territoriales (Région, Département), lagence de bassin, des gens, parfois issus du milieu paysan, « qui en ont ras la casquette du pouvoir des chambres d’agriculture, de leur discours borné, corporatiste, et de leurs blocages par exemple en matière de qualité de l’eau, de biodiversité, de Natura 2000, et qui veulent avancer. »

* * * *

Une stratégie de construction d’un pays

La bagarre pour la mise en place de la chambre d’agriculture du Pays Basque s’est située dans une « stratégie de construction du pays », souligne Michel Berhocoirigoin. Lui et ses amis ont commencé par créer un mouvement social autour du projet, avec les paysans, les consommateurs, les élus… Il fallait englober les diverses problématiques : l’alimentation, l’agriculture, la nature, les paysages, les relations paysans-citadins. « ça a pris, les gens ont adhéré. »

Vis-à-vis des pouvoirs publics, les choses bien sûr étaient moins simples : « L’État français, on le sait, il n’entend rien, il ne cède jamais ».

Les diverses propositions ont essuyé, chaque fois, un refus, « dans l’espoir d’étouffer la chose ; mais au contraire, ça l’a renforcée. »

A un moment, en 2002, « on a failli gagner » : le gouvernement a nommé une mission de hauts fonctionnaires, qui a étudié le projet ; mais l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture, contrôlée par la FNSEA) a fait blocage.

« Alors on a dit : on va la créer ». Les partisans du projet de chambre d’agriculture du Pays Basque (l’ELB étant le noyau dur) ont mis en place des groupes de travail, ouverts à tous, et ont rendu publics leurs travaux. Pas de réaction des institutions ; elles pensaient peut-être que cela n’aboutirait pas.

Le projet a bénéficié de la solidarité basque : le syndicat ouvrier Ela (Eusko Langileen Alkartasuna), du Pays Basque du Sud, a dit « vous avez la bonne stratégie, celle de la confrontation démocratique » et a soutenu le projet en achetant le local et en le mettant à disposition.

Le moment venu de l’inauguration, prévue le 15 janvier 2005, les invitations ont été lancées, y compris au sous-préfet, aux maires, aux élus. Le préfet a alors décrété la démarche illégale, a écrit aux maires pour leur demander de ne pas aller à l’inauguration ; le Parti Socialiste a demandé à ses élus de ne pas y aller. Mais le jour de l’inauguration, de nombreux maires du Pays Basque étaient présents (les deux tiers avaient pris position favorablement) ainsi que des élus socialistes (certains ont été exclus du PS puis réintégrés…).

Lors de la construction du projet, un travail juridique avait conclu qu’il ne fallait pas utiliser le terme « chambre d’agriculture », qui est protégé. C’est pourquoi a été simplement utilisée la traduction basque, Euskal Herriko Laborantza Ganbara (chambre d’agriculture du Pays Basque) : « puisque l’État français ne reconnaît pas la langue basque, il ne peut pas nous reprocher cette appellation. » Les paysans et les citoyens basques, eux, en connaissent tout à fait la signification.

Le préfet a porté plainte contre un organisme qu’il estimait illégal et créant la confusion avec une institution publique. Les responsables d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara se sont défendus en argumentant que ce qu’ils construisaient était différent : ils faisaient de la formation et de l’accompagnement des paysans, ce qui n’est pas un monopole des chambres d’agriculture ; leur organisation était différente, avec une représentation des paysans, mais aussi des consommateurs, des défenseurs de l’environnement… L’État a perdu ses procès, au tribunal correctionnel puis en appel, et il a abandonné les poursuites.

 

Notre assiette dessine le paysage

Présentation par Pascal Pavie (2008).

Texte (plus bas) par François de Ravignan, à qui nous avons demandé de nous préfacer notre livre « Manger bio. Pourquoi ? Comment ? Le guide du consommateur éco-responsable » (Pascal Pavie et Moutsie, Editions Edisud, 2008) et à qui nous avons demandé de faire un article avec ce titre !

COUV MANGER BIO

François de Ravignan est agro-économiste mais il est avant tout l’ami des petits paysans. Ces quelques décennies ont été particulièrement tristes pour la paysannerie de terrain : elle a perdu les cinq sixièmes de ses effectifs en cinquante ans, la dimension moyenne des exploitations est passée dans le même temps de 17 hectares à plus de 54 hectares de nos jours. Mais peut-être pire que cela c’est toute la civilisation paysanne de notre société qui a presque disparu. Dans ces moments difficiles, quand tout le gotha intellectuel de l’agriculture courait après le productivisme et la modernité, raillant les archaïsmes de la ruralité, il en fut un (et peu d’autres) qui alertait aux dangers de cette destruction, qui critiquait le modèle de développement aussi bien ici que dans les pays dits du tiers monde. (« La faim pourquoi ?« , Editions La Découverte). En avance sur notre temps, François comprit que la technique ne résout en rien les problèmes de la faim et de la pauvreté. Il fut et il est un soutien intellectuel et moral à ce petit peuple qui, contre vents et marées, désire s’installer à la campagne sur de petites unités, il participe ainsi à l’Adear (Association pour le développement de l’emploi agricole et rural), compagnon de route de la Confédération Paysanne, ses études de terrain nous ont permis de comprendre les ravages de l’agriculture industrielle sur le paysage (« Comprendre un paysage« , Editions de l’Inra) et dans la société (« L’avenir d’un désert« , Editions de L’Atelier du Gué) et donc l’importance d’installer. Fondamentalement il récuse le mythe des bienfaits du productivisme y compris sur la production (« L’intendance ne suivra pas« , Ed. La Découverte) et participe activement à La Ligne d’Horizon qui vient d’organiser (27-30 novembre 2008) le colloque international d’Albi sur l’agro-écologie avec un succès étonnant (400 participants) et réconfortant.

Le texte ci-dessous doit nous faire comprendre que la politique agricole d’un pays dessine le paysage mais il est aussi le reflet d’une société et des membres qui le composent. Ainsi, acheter du mouton d’Australie implique bien la disparition de l’élevage ovin en France, l’enfrichement des garrigues ou d’autres régions, la disparition de nombreux éleveurs et ce qui s’ensuit dans l’aménagement du territoire. Il en est de même pour tous nos achats, si nous n’achetons plus de Banyuls les terrasses de cette région disparaîtront, tout aussi bien si nous ne consommons plus de poulets et bœufs industriels la monotonie des champs de maïs béarnais et des plaines céréalières s’estompera. Ainsi les Amap, les marchés locaux ont toute leur importance non seulement pour notre santé mais aussi pour celle de la terre (devise de Nature et Progrès).

Un paysage dans mon assiette ?

Par François de Ravignan

Photo JMW_20 09 2006 la fête à Monsanto à carcassonne

Une spécialiste de permaculture de ma région avait intitulé un de ses ouvrages « Paysages édibles des Pyrénées audoises« , trouvant peut-être que l’adjectif anglais edible exprimait mieux que le français comestible ou mangeable le caractère appétissant d’un paysage. Le projet de la permaculture était, selon elle, de réaliser des micro-paysages où tout était utilisable par l’homme et, de plus, spontanément reproductible. Lorsque l’on se trouve, par exemple, dans un lakou haïtien, à savoir l’espace complanté qui entoure une habitation, on découvre, à l’abri de grands arbres d’ombrage créant un microclimat et produisant parfois eux-mêmes des fruits comestibles, des bouquets de bananiers, des caféiers… et à l’étage inférieur, haricots, patates, manioc, ignames, piments… ; enfin des animaux tels que cabris ou porcs s’abritent dans cet espace nourricier…

Plus près de nous, mon jardin avec ses marges constitue, lui aussi, un paysage édible : je puis y descendre cueillir une soupe d’herbes et légumes verts, voire mettre un point d’honneur à la composer au printemps de dix espèces différentes. Mais s’il subsiste ainsi, dans nos Corbières désertifiées, quelques jardins capables de solliciter l’appétit, ce n’est plus le cas du paysage d’ensemble, qui exprime plutôt la déréliction. Ce caractère nous a poussés, un collègue et moi, à engager une recherche qui montre que les labours ont diminué des deux tiers depuis le milieu du XIXe siècle et que l’agriculture produit 40 % de calories alimentaires de moins qu’à cette époque. La petite région ne pourrait même plus se nourrir avec ses productions agricoles et ne présente guère d’excédent notable, sinon en vin.

C’est encore davantage le cas de la plaine languedocienne, de part et d’autre de Carcassonne, où l’on pourrait à la rigueur parler d’un paysage buvable, puisque la monoculture viticole s’y est affirmée depuis plus d’un siècle. Mais l’agriculture diversifiée qui y prévalait autrefois n’est même plus un souvenir. Un ami originaire d’Argeliers nous a parlé de la faim qui y régnait au temps de la seconde guerre mondiale, faute de production alimentaire locale. Aujourd’hui, ce paysage de vignes est mité de parcelles abandonnées ou en voie d’arrachage, révélant la fragilité congénitale de toute monoculture.

Autre  « horreur économique » que ce paysage du Béarn, aux alentours de Pau, que je traverse lorsque je visite mon pays d’origine, devenu hélas un bloc de maïs. Des amis, pèlerins de Compostelle, m’ont dit l’ennui profond qu’ils ont éprouvé à cheminer des journées entières dans un tel environnement, où plus rien n’évoque la spontanéité de la nature et où seule la laideur des silos métalliques vient rompre la monotonie des cultures. Nulle envie de goûter de ce maïs d’ailleurs destiné au bétail : où sont nos vieilles cruchades, escautons et autres mesturons 1? Un tel paysage ne révèle plus que la médiatisation de la nourriture par l’argent : nous voilà bien loin de l’assiette !

Vous me direz que lorsque je vais acheter des œufs chez ma voisine (non calibrés bien sûr !) je sors aussi mon porte-monnaie. Oui, mais là n’est pas l’essentiel : ici l’achat est prétexte à conversation, échange de nouvelles, voire de recettes, à travers lesquelles se noue une relation. C’est ce que redécouvrent aujourd’hui les partenaires des Amap2, dont les maîtres mots pourraient être justement relation, mais aussi enracinement et proximité. Est-ce cela que recherchent aussi, parfois confusément, ces si nombreux ménages qui viennent aujourd’hui s’installer dans les campagnes françaises 3? Au-delà des inconvénients qu’un tel mouvement peut présenter sur le plan des disponibilités foncières, de l’esthétique des villages ou de la circulation automobile, n’est-il pas aussi une chance pour l’établissement de circuits courts d’échanges alimentaires, tendant peu à peu à remettre le paysage dans son assiette… et dans la nôtre ?

1 Respectivement, bouillie de maïs blanc ; pâte de maïs moulée que l’on consomme soit frite, soit arrosée de lait ; petit pain à base de maïs.

2 Amap : associations pour le maintien de l’agriculture paysanne, à savoir groupes de consommateurs en relation avec un ou plusieurs paysans qui les approvisionnent régulièrement.

3 En Languedoc-Roussillon, du fait de l’immigration principalement d’origine française, la population rurale se renouvelle plus vite que l’urbaine, d’environ un tiers tous le dix ans.

La longue et mouvementée genèse du Carnet de campagne en Turquie

En février 2009 nous avions le grand plaisir de partir avec François de Ravignan pour un voyage d’approche de l’agriculture en Turquie. Nous étions loin d’imaginer que ce petit périple serait un des tout derniers de François alors qu’il s’inscrivait dans un programme d’études sur l’évolution de l’agriculture dans l’ensemble des pays nouvellement entrés dans l’Union Européenne ou désirant y rentrer. Notre ami avait commencé en 2007 par un tour en Pologne dont nous avons le témoignage dans son livre « Carnet de voyage en Pologne« 1.

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Le choix de la Turquie était de mon fait, la Confédération Paysanne m’avait demandé en 2003 de me rendre au congrès d’un tout nouveau syndicat paysan « çiftçi sen » et d’établir un rapport préalable à l’adhésion de ce syndicat au mouvement Via Campesina2. Au-delà des contacts avec un mouvement de défense des petits agriculteurs, j’avais découvert l’agriculture d’un pays passionnant et dans une inquiétante mutation.

Le gouvernement de la Turquie frappait aux portes de l’UE et personne ne se souciait du devenir des millions de paysans dans cet avenir supposé radieux. Pourtant la Turquie compte à elle seule environ 9 millions d’agriculteurs, presque autant que les 25 pays de l’Union Européenne, soit environ dix millions. L’entrée dans l’Union Européenne n’était qu’une étape sur l’autoroute du libéralisme qu’avait décidé d’emprunter la Turquie dès le coup d’état de 1980. La destruction de l’édifice agricole, mis en place lors de la révolution de Mustapha Kemal (Atatürk) en 1924, commençait à produire ses effets sur la société et l’économie turque.

Ce ne fut pas chose facile de dégager une dizaine de jours dans l’emploi du temps de François, tant ses engagements par monts et par vaux étaient multiples et tant les sollicitations étaient nombreuses. Notre chercheur était partie prenante de la Confédération Paysanne, de l’Adear3 où il occupait pleinement sa fonction d’administrateur, il encourageait également l’émanation d’une maison paysanne à Limoux dans l’Aude. Membre fondateur de l’association La ligne d’horizon4, il a participé pleinement au colloque international sur l’agroécologie d’Albi en 2008. Le sort des paysans sans terre en Inde lui tenait aussi à cœur et il participa aux marches d’Ekta Parishad5 et aux formations agricoles de l’association Solidarité en Inde avec Jean-Louis Bato notamment. Il est impossible de citer toutes les interventions de François, les aides qu’il apportait aux uns et aux autres, ainsi que ses engagements de chrétien. Toujours est-il qu’il décida de se rendre en Turquie et qu’il assuma pleinement l’organisation et le suivi de ce voyage d’étude jusqu’à la rédaction du rapport qui devait devenir les « Carnets de campagne en Turquie« , faisant suite à la Pologne. François ne faisait pas les choses à moitié, je l’avais déjà constaté en 1988 lors d’un voyage en Andalousie où nous avions pu découvrir la réalité des ouvriers agricoles et les luttes d’un syndicat ignoré à l’époque : le SOC6. Il est peu de dire l’intérêt d’un voyage avec François tant son regard sur le pays, le paysage, les paysans et les gens était multidimensionnel dans l’espace et le temps. Il n’est nullement gênant de confier qu’au-delà de l’aspect intellectuel et militant parfois fastidieux de toutes nos rencontres, ce fut un véritable bonheur de traverser un petit bout de ce pays avec lui. Entourant l’observation des paysages, l’écoute de nos interlocuteurs, François poussait la compréhension des choses par sa propre culture de l’histoire, des civilisations, de la géographie, de la sociologie rurale apprises dans ses voyages et ses lectures. Sans oublier sont écoute pour les « petites gens », l’épicière, le paysan, l’étudiant… Pas de bavardage, des échanges, de ceux qui apprennent et enrichissent. Entre deux étapes, la joie pouvait s’installer, l’agro-économiste nous entraînant à chanter une chanson française et poussant nos amis turcs à faire de même.

En novembre 2010, nous apprenions que François avait une tumeur maligne au cerveau. Peu à peu une partie de notre ami disparaissait, la mémoire défaillait et il fallut suspendre la rédaction de ce carnet de campagne qu’il nous avait soumis pour relecture et complément. Le 10 juin 2011, dans un immense chagrin, nous devions faire nos adieux à François. Ce petit village des Corbières, sa petite église, son petit cimetière, ses amis résumaient au fond la vie de cet homme.

Depuis cette date nous sommes toute une équipe qui désire continuer le travail entrepris par lui. Des rencontres furent organisées en juin 2012 dans l’Aude durant lesquelles nous avons rencontré Jean-Marc Luquet, éditeur et militant avec François de Ravignan à La Ligne d’Horizon. Jean-Marc nous a demandé si nous pouvions achever l’ouvrage entrepris sur la Turquie. Les carnets de campagne en Turquie devaient paraître…

Dans ce contexte nous avons décidé de ne pas toucher au corps du manuscrit mais d’y adjoindre quelques informations et annexes dans une double préoccupation : ne pas changer l’écriture de François et ses observations, mais aussi ne pas en faire un ouvrage posthume. L’intérêt premier de ces carnets est la découverte de l’agriculture turque, ce fut le but de ce voyage ensemble et nous voulons que cela le reste.

Bien sûr, certains chiffres concernant l’agriculture sont actualisés car le temps a passé… mais cela ne change en rien les tendances observées et une nouvelle lecture des paysages turcs en 2013 ne ferait que confirmer les observations de François. Il s’agit finalement pour nous d’une grande satisfaction de terminer le travail engagé en 2009. Les perspectives d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne semblent s’éloigner, mais les traités de libre-échange pour les produits agricoles n’ont pas changé pour autant. Les volumes importés et exportés restent sensiblement identiques. Les destinations évoluent peu à peu avec une réorientation du commerce vers le Moyen Orient, mais les effets sur l’agriculture turque sont sensiblement les mêmes.

Au-delà, finir ce carnet de campagne en Turquie représente une marque d’amitié pour un petit homme qui restera pour nous parmi les grands. Car François de Ravignan était petit par son affabilité, proche des gens, il a toujours refusé de rester perché sur son piédestal de chercheur. Il refusait de s’enfermer dans un bureau, dans une université ou dans les locaux de l’Inra, institution où il passa une grande partie de sa carrière. Ainsi il obtint l’autorisation de l’Institut pour travailler dans son petit village des Corbières où il repose actuellement. Son intérêt pour les exclus n’était pas celui de la charité distante, il voulait vivre avec eux leurs difficultés, leurs projets et leurs espoirs. L’agro-économiste se considérait bizarrement comme paysan ! De son point de vue « est paysan celui qui habite le pays ». Pour l’anecdote je pourrai confier qu’il a ferraillé avec la Confédération Paysanne pour obtenir son adhésion à ce syndicat qui, dans ses statuts, n’acceptait que les agriculteurs patentés. Il fut accueilli par son département sans problème tant il paraissait évident que la présence de François sur le terrain de nos luttes était manifeste. Pour ma part, François était un homme proche. Il participait volontiers aux travaux agricoles, pour tailler la vigne, visiter les ruches, tout était digne d’intérêt. Il était par exemple un des premiers pour aider un éleveur après une tempête à relever les clôtures. Cette proximité était aussi intellectuelle. Il donnait une valeur au travail des paysans, au travail quotidien de ceux qui nourrissent les hommes, à leurs projets, à leurs luttes. Ainsi je peux me permettre de dire qu’il a redonné du sens au métier de paysan, des petits paysans. A l’époque de la modernité et du matérialisme triomphant, ce fut pour nombre d’entre nous un encouragement essentiel.

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Valorisant les actions et l’importance économique d’une petite agriculture qui s’accroche à la terre, à la néo-ruralité en France, François fut souvent qualifié d’archaïque, de passéiste, d’utopiste. Pour nous il était tout le contraire. Prédisant les crises économiques et écologiques, notre chercheur avait une longueur d’avance sur les réflexions à court terme des économistes et des agronomes. François, à travers ses voyages dans le monde, avait vite compris que le système agricole qui s’impose presque dans tous les pays ne peut durer longtemps à cause des limites écologiques et de la casse sociale entraînée par l’exode paysan. Nous ne pourrions que conseiller de lire « La faim pourquoi ?« 7 où François explique bien les limites du productivisme. L’exemple de la Turquie en est une illustration ; il ne suffit pas d’augmenter la production, il faut donner aux habitants les moyens de l’acquérir. L’industrialisation de la production agricole a comme conséquence à court terme d’augmenter certaines productions, mais le plus souvent aussi de chasser les petits paysans. A moyen terme elle provoque donc généralement du chômage, l’épuisement des ressources, la destruction du patrimoine matériel et intellectuel des campagnes.

François n’est plus là mais la justesse de son analyse parait chaque jour plus évidente. Le chômage s’accroît inexorablement en Europe et dans de nombreux pays à tel point qu’en Grèce et en Espagne commence à poindre un phénomène d’exode urbain, de retour vers les campagnes où des liens se retissent vers les cousins paysans, vers le village de la famille qui réapparaît « nourricier » face à la crise. De ringard et d’arrière-garde dans de nombreux pays, le village et le paysan reprennent quelques allures de noblesse.

Une des personnes rencontrées en Turquie, parlant de la place du paysan dans la société turque lors de la révolution de 1924, citait une déclaration du vénéré chef Atatürk : « le paysan est maître parmi les citoyens ». Toute démagogique qu’elle soit, cette phrase marque que les temps ont bien changé durant le XXe siècle. Mais ce qui s’annonce ne remettrait-il pas au devant de la scène la petite agriculture et ses paysans ? Ce n’est pas encore le cas en Turquie bien que quelques signes précurseurs apparaissent. On constate le retour de marchés paysans et même bios à Istanbul, l’agriculture biologique turque réservée à l’exportation commence à intéresser nombre de citadins. Quelques intellectuels « d’avant-garde » que nous avons rencontrés cherchent à construire des réseaux entre citadins et ruraux, à revaloriser les semences et variétés locales, tous les savoirs paysans et, comme le faisait François en France, à reconsidérer la valeur de ce qui se vit en milieu rural. Face aux économistes qui, sur les rapports de l’agriculture turque, considèrent tous qu’il y a trop de paysans en Turquie, que les propriétés sont trop petites, trop morcelées, que le budget de l’État pour l’agriculture doit toujours s’alléger, qu’il y a 20 % d’agriculteurs de trop en Turquie, quelques courageux osent contester ces chiffres. Ils répliquent contre la pensée dominante que la Turquie est riche des ses agricultures, de ses paysans et qu’il faut au contraire leurs redonner les moyens pour qu’ils vivent de leur travail. Ils critiquent le libéralisme, ils demandent à l’État de consacrer de nouveau un budget conséquent à l’agriculture, ils pensent qu’il faut arrêter la baisse des prix agricoles et qu’il faut reconnaître le rôle et la place des petits paysans dans la société. Rien d’autre que ce que François a développé dans ses ouvrages et ses interventions.

Nous ne devions pas arrêter les carnets de campagne sur la Turquie ; François voulait continuer les rencontres avec les pays nouvellement entrés dans l’Union Européenne ; la Hongrie était dans son agenda, nous espérons pouvoir continuer ce projet.

Pascal Pavie

Sur le voyage de François, avec Pascal et Moutsie, en Turquie, lire l’article du Paysan du Midi « Union européenne, quel bénéfice pour l’agriculture turque ? ».

1 Carnet de voyage en Pologne, À Plus d’un titre éditions, 2007.

2 Via Campesina est un regroupement mondial de syndicats paysans. En France, la Confédération paysanne y est adhérente.

3 Association pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural créée par la Confédération Paysanne pour favoriser l’installation et la formation de petits agriculteurs.

4 La Ligne d’Horizon, Les Amis de François Partant est une association qui tente de poursuivre la réflexion de François Partant, économiste critique du développement, notamment par l’organisation périodique de colloques (Voir son site).

5 Ekta Parishad est un mouvement d’inspiration gandhienne fondé en 1991 en Inde par son leader actuel Rajagopal, qui se donne pour buts de défendre les communautés rurales les plus marginalisées et les plus pauvres. De grandes marches sont organisées comme à l’époque de Gandhi pour le droit à la terre et aux ressources naturelles réunissant des milliers de personnes. François de Ravignan participa à l’une d’elles dans la province du Chhattisgharh.

6 cf François de Ravignan, L’espoir déçu des paysans andalous, in Le Monde Diplomatique, mai 1988. Le SOC (Sindicato de Obreros del Campo) est un syndicat défendant les ouvriers agricoles dans le Sud de l’Espagne et réclamant une réforme agraire.

7 François de Ravignan, La faim, pourquoi ?, La Découverte, 2009 (6e édition).