Temps et partage. « Plus on va vite, plus on va nulle part » (Jacques Ellul)

Clothilde de Ravignan est intervenue sur ce sujet lors de nos Rencontres 2017 :

« 900 secondes se sont écoulées depuis le quart d’heure que nous avons utilisé à nous installer pour cette dernière matinée des rencontres des journées de François de Ravignan. « La seconde« , nous dit Baudelaire, « chuchote, nous souffle quelque chose. » Il semble qu’on n’entend plus ce qu’elle nous dit.

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Il y a quelques années que notre petit groupe organisateur de ces journées tourne autour de ce thème n’osant l’aborder en raison de sa charge polysémique. Ce matin, semble-t-il, c’est le moment de se lancer même si nous savons le sujet inépuisable.

Je me bornerai à rappeler très rapidement la perception qu’on avait du temps aux siècles précédents et comment cette question retrouve son actualité aujourd’hui.

Les enluminures du Moyen Age, avec le découpage des activités saisonnières, évoquent une certaine harmonie entre le monde de l’homme et celui du cosmos. La Renaissance impose en art la perspective, qui signifie également le changement de regard que l’homme porte sur lui-même, c’est-à-dire un homme doué pour les échanges, le commerce, le développement des techniques.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que l’Angleterre voit une concurrence possible avec « les indiennes », ces tissus dont raffolent les cours européennes et la bourgeoisie. La réponse ne tarde pas, c’est en Angleterre que s’inventent les premiers métiers à tisser entièrement mécaniques grâce à l’utilisation de la vapeur et de la navette volante. Il s’agit de faire plus vite, plus grand. Le temps arrive alors où, avec de nouveaux outils, de nouveaux rythmes on peut tisser dans une journée près de 10 cm au lieu de 3 et la largeur des pièces produites augmente de quelques décimètres également. Draps ou cotonnades, ainsi réalisés, conditionnent de nouvelles formes d’enrichissement. Les petits ateliers ruraux disparaissent progressivement avec leurs métiers à tisser plus rudimentaires ; ce sont alors les premières révoltes sociales de ce genre. En France, on se souvient de la révolte des canuts à Lyon avec l’introduction du métier Jacquard qui pourtant améliorait grandement le travail du tisserand alors que dans le même temps de nombreux petits tisserands disparaissaient.

Ce n’est pas pour rien que l’on parle de la révolution industrielle du XIXe siècle, elle concerne les transports, les énergies, tous les moyens de communication, une nouvelle organisation du travail avec le taylorisme, une nouvelle classe sociale, les travailleurs, les ouvriers et une organisation de la production capitaliste. Il s’agira toujours de gagner du temps pour gagner plus d’argent. Ces nouvelles possibilités techniques donnent un sentiment de puissance, d’efficacité qui fascine les contemporains1.

Il y a pourtant une sourde inquiétude. Nietzsche croit apercevoir dans ce développement les germes d’un déclin et d’une décadence. Être moderne, c’est faire partie d’un univers dans lequel, comme il l’écrit, « tout ce qu’il y avait de solidité s’en va en fumée ». Il y a une ambivalence chez Baudelaire dans l’idée de progrès, une fascination tout autant que quelque chose de suicidaire, ne pouvant mener qu’au « désespoir éternel ». La modernité signifie pour lui avant tout une métamorphose de la structure de la personnalité des individus qui réagissent aux exigences excessives que leur impose l’accélération de la modernité par une transformation de leur vie affective, de leur structure mentale, de leur « vie nerveuse » et de la relation entre émotion et intellect.

Du côté des sociologues, Durkheim va parler « d’anomie sociale » comme conséquence des transformations sociales trop rapides. Max Weber va rappeler à son tour non sans inquiétude l’injonction de B. Franklin : « Souvenez-vous que le temps c’est de l’argent ». Il devient alors impératif de bannir systématiquement la perte de temps, l’oisiveté. Weber rappelle que cet impératif, lié à l’éthique protestante, se sécularisera ensuite : toute seconde perdue est perdue à jamais, et perdre son temps est le premier, « le plus mortel de tous les péchés ».

Le corps médical à son tour s’inquiète, le frottement de l’air sur le visage d’un cycliste lancé à vive allure pourrait contribuer à le lui abîmer, voire déformer son visage. A la vitesse de 30 km/h on risque sa vie exclusivement à cause de la vitesse et non pas en raison du mauvais état des routes. La faculté parle de mélancolie qu’elle qualifie comme une forme d’inadaptation à la société qui accélère. On parlera ensuite de neurasthénie toujours pour les mêmes causes (A la fin du XXe siècle on parlera de burn out). Dans cette période d’accélération, qui va en gros de 1890 à 1910, de nouveaux métiers apparaissent : des « conseillers en emploi du temps » ou encore des « aides de vie ». Ils font leurs affaires, dit-on.

Que s’est-il passé pour que ces progrès en continu, censés nous libérer, nous laissent aujourd’hui comme des « affamés de temps » ? Sur les quelque 150 personnes que j’ai pu interviewer lors de ma thèse la plupart me disaient avoir quitté la ville pour avoir du temps. Un temps pour réfléchir, pour penser à leurs pratiques, bref avoir le temps de vivre. Aujourd’hui 30 ans après, retraité ou pas, le temps file entre les mains, ils s’en désolent. François me disait : « Heureusement que je suis tombé malade car je n’arrivais plus à m’arrêter ». Ça laisse rêveur.

Jacques Ellul, dans son ouvrage « Le bluff technologique »2, montre bien le fossé qui se creuse avec la technique qui s’emballe quand elle n’est plus une réponse aux besoins des individus. Il écrit : « Accablés d’informations, les dirigeants s’aperçoivent qu’ils sont constamment sous-informés. À la limite, cela supposerait que l’homme soit exclu : l’ordinateur parle à l’ordinateur, car seuls ils sont capables de tout enregistrer. Mais alors cela voudrait dire que la décision aussi doit être prise par l’ordinateur ! Nous n’y sommes pas. » Nous n’y étions pas en 1988.

La pensée technicienne, dit-il, ne pense jamais que dans le sens des progrès des techniques et ce sont encore les techniques qui répondront aux dysfonctionnements. La technique ne peut se penser elle-même ni se juger. On commence à s’en apercevoir avec les algorithmes et les datas.

Jean Pierre Dupuy3 note que, avec la convergence entre les nanotechnologies et les biotechnologies, l’homme prend la relève des processus biologiques, il participe à la fabrication de la vie. Or celui qui veut fabriquer de la vie ne peut pas ne pas viser à reproduire sa capacité essentielle, qui est de créer à son tour du radicalement nouveau. C’est ce à quoi nous assistons actuellement avec la création de l’utérus artificiel. L’externalisation de la procréation est aujourd’hui envisageable. René Atlan, lors d’une de ses conférences, disait il y a une vingtaine d’années que lorsqu’une intuition technique arrive à la conscience d’un certain nombre de personnes, tout sera fait pour que l’objet soit rendu nécessaire au consommateur. A France Culture, on faisait état il y a deux jours de cette possibilité de mettre les ovocytes au congélateur en attendant que l’on décide d’avoir un enfant. Des femmes pourraient avoir des enfants « externalisés » sans entraver, par grossesses et congés de maternité, leur vie professionnelle, leur forme physique, etc., etc. Cela est pour bientôt, mais aujourd’hui ?

Un éleveur me disait il y a peu : « A la maison nous sommes quatre, il y a huit réveils dans la maison. Nous vivons perpétuellement à flux tendus. Lorsque je fais mes livraisons je sais que je suis à 5 minutes près. Or, le contact avec les gens est aussi important que les poulets que je leur livre. Heureusement, nous maintenons du temps pour la famille mais ma compagne, qui écrit des pièces de théâtre, n’a plus de temps pour rêver, imaginer. Jusqu’où tiendra-t-elle en renonçant à l’usage de sa créativité ? C’est le vécu de beaucoup d’entre nous. »

« Tout va trop vite ! Je n’ai pas le temps de venir te voir, de faire ceci, de faire cela… » Pas le temps, pas le temps, comme le lapin d’Alice au pays des merveilles. Nous avons tous déjà dit ou entendu ces expressions. Elles reflètent le rythme de nos vies. Selon Hartmut Rosa4, la temporalité détermine la qualité de nos vies, l’accélération sociale la détériore.

Il y a plusieurs sortes d’accélérations :

1. L’accélération technique : Cette accélération technique est provoquée dans le seul but de la rentabilité immédiate et la recherche du profit capitaliste. Notre temps libre est contrôlé par le désir de consommation avec son arme absolue : la publicité.

2. L’accélération sociale : « On ne vit qu’une fois ». Il faut donc la remplir un maximum. Il faut faire plus de choses en moins de temps. Une personne est reconnue si elle fait beaucoup de choses en un minimum de temps, pas le temps de se distancier, de penser ; Rosa fait remarquer qu’au début du XXe siècle s’écoulent 38 années entre l’invention du poste de radio et sa diffusion à 50 millions d’appareils. Au XXIe siècle, quatre ans seulement pour la connexion internet.

3. L’abolition des frontières de l’espace : Selon Hartmut Rosa, l’accélération du temps et l’accélération technique ont aboli le rapport que nous avions avec l’espace. Le monde semble de plus en plus petit. Efforts technologiques pour réduire tous les temps de transport.

4 L’accélération de l’information : Les flux d’informations ne cessent d’augmenter : Journaux en continu 24h/24, réseaux sociaux, radios… Nous recevons des centaines d’articles par jour. Il y a tellement d’écrits à lire qu’il en devient difficile de lire un article jusqu’au bout avant d’en passer à un autre. Nous sommes tellement noyés dans un flux d’informations que cela bloque notre capacité à analyser, à réfléchir sur le monde. Le temps de mettre en place une pensée, un nouveau lot d’informations demande au lecteur son attention et son temps.

Avec l’accélération de l’information, puisque en quelques fractions de seconde les bourses du monde entier sont reliées, on ne gère plus des objets mais des flux. C’est donc la course à l’information qui prime puisque l’accélération est un facteur privilégié de la concurrence. La synchronisation globale de l’économie, que permet l’accélération de l’information, enlève la maîtrise tant politique que juridique.

Aujourd’hui (1992) apparaît un nouveau concept, celui de « disruption », propriété d’une agence TBWA\PARIS, la troisième agence de communication sur le marché français. Il s’agit de créer des ruptures, des fractures pour un démantèlement calculé. Bernard Stiegler, en dernière de couverture de son ouvrage « Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? », note : « La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation ; il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est en quelque sorte une stratégie de tétanisation de l’adversaire… ». Le logo de TBWA illustre bien ces intentions : la tête d’un loup prêt à manger dissimulée plus ou moins par divers objets ; la deuxième image est celle d’un animal qui aurait l’arrière-train d’un chien étant prolongé par un corps de poisson sans tête, cette dernière étant faite par un agencement de plumeau et de roue de bicyclette. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Il semblerait qu’il y ait une volonté perverse de supprimer l’homme et de confier l’avenir de la planète aux Big datas.

En conclusion

Nous pourrions penser qu’aux trois exclusions dénoncées par François s’en ajoute maintenant une quatrième, celle de la dépossession de l’humain en pensant réduire sa raison au seul calcul économique et à l’argent. Bernard Stiegler insiste sur l’urgence qu’il y a à redonner sa place à la raison dans toutes ses facultés de désir et de projection dans le futur. Pour lui, une évaluation des techniques est désormais incontournable quand elle est établie sur les besoins réels de l’homme qui n’ont rien à voir avec une satisfaction passagère et vaine. Mais là, on quitte la question du temps pour aborder celle de la toute-puissance.

Les tables rondes qui vont succéder à cette présentation peuvent être l’occasion de prendre du temps, de nous donner du temps, ce qui est déjà un acte de résistance, pour penser à notre situation puisque notre désir n’est pas la pétrification de l’histoire mais une vie bonne pour tous.

Et enfin, pour terminer…

De François, dans ses carnets :

« Je ne suis pas satisfait en effet des prises de notes que je faisais jusqu’à présent, car trop succinctes, elliptiques, mal écrites, elles restaient finalement en rade, trop souvent comme des avortons sans avenir. Il faut prendre le temps de penser : c’est le but essentiel de ce journal. C’est pourquoi je voudrais consacrer un moment (une heure… ?) chaque jour à la mise en forme de ces quelques idées fugaces qui peuvent advenir. ».

1 On peut penser à la peinture des Delaunay, Marcel Duchamp, Klee, Mucha fascinés par le mouvement, la vitesse.

2 Jacques Ellul : Le bluff technologique, Éditions Hachette, 1988. Jacques Ellul, docteur en droit, Professeur émérite de l’université de Bordeaux, prix d’histoire de l’Académie française, prix européen de l’essai.

3 Jean-Pierre Dupuy, né en 1941, ingénieur philosophe français.

4 Hartmut Rosa : « Accélération. Une critique sociale du temps« , La Découverte, 2010.

Bernard Ginisty : « La crise nous invite à inventer le futur »

Conférence de Bernard Ginisty aux Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, Greffeil 12 novembre 2016

Bernard Ginisty.

Bernard Ginisty.

1- Malaise dans nos sociétés.

« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur Le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat actuel dans notre pays. D’une part, des annonces futuristes sur une société de l’internet qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part, des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise du vivre ensemble.

Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement ? La duplicité que nous reprochons aux élites est la nôtre. Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut leur donner corps dans un travail conjoint sur les soi-disant évidences qui nous empêchent de penser et l’engagement militant au quotidien.

2 – L’impasse des deux systèmes qui ont prétendu réguler les rapports entre l’individu et la société.

21 – Dans les sociétés primitives, le « Maître » est le groupe et la tradition. L’individu était défini par sa matrice micro-sociale d’origine. On était d’un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l’hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. Le pire châtiment n’était pas tant l’esclavage, qui maintenait dans le système relationnel, que le bannissement qui rejetait l’individu hors de la communauté. La solidité de cette solidarité avait comme contrepartie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s’imposait à tous.

22 – L’histoire de la modernité est faite « d’atomes sociaux » qui ont rompu avec cette matrice sociologique première. Cet éclatement a été préparé par l’évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l’urbanisation et l’industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l’infrastructure juridique économique qui a permis à chaque individu d’exister hors de son clan. Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.

23 – Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché. Face à l’aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d’origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une « science » du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique. Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois. Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à « la main invisible » du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. « La crise » qui, depuis des décennies, constitue le thème majeur des politiques et de la presse, acte l’échec de ces deux « Maîtres ». Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité à faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande, face à ces deux échecs, de vouloir revenir « au corps d’origine ». C’est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes. Quand on ne sait plus où on va, quand on n’a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.

3 – Quatre chemins complémentaires pour inventer le futur.

Ce que nous devons inventer, c’est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l’individu a découvert qu’il était, naissait et mourrait seul, comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu’en traversant constamment ce que j’appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d’appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels.

Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je suis protégé, mais où ma liberté d’être humain n’est pas reconnue et la célébration de l’individualisme à tout crin régulée soit par une planification décidée au nom d’une « science » économique, soit par le mouvement brownien du marché, il faut retrouver des formes de médiation sociale qui seront toujours provisoires. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire, j’aurai constamment à inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être humain aujourd’hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d’identité, de solidarité, de temps, de communication. Pour cela quatre chemins complémentaires sont fondamentaux.

31 – « L’attitude personne » (Paul Ricoeur).

Dans cette situation de suspicion généralisée contre tous les systèmes qui ont prétendu définir la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur en appelle à « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la crise, la perception de l’intolérable et l’engagement. La crise est « le repère essentiel », c’est le moment où « l’ordre établi bascule » et où « je ne sais plus quelle hiérarchie stable des valeurs peut guider mes préférences ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a de « l’intolérable » : la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la croissance des inégalités, les désastres écologiques… Face à cet intolérable, l’engagement devient un chemin majeur vers la conscientisation éthique et politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant ».

Paul Ricoeur (1913-2005) : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel Mounier : Ecrits sur le personnalisme. Editions du Seuil, Collection Points Essais, 2000, pages 7-14.

32 – De la « révolution » à la « métamorphose » (Edgar Morin)

Ce propos rejoint celui d’Edgar Morin lorsqu’il propose de remplacer l’idée binaire de « révolution » par celle de « métamorphose » comme fil conducteur des évolutions personnelles et sociétales : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. (…) Nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société-monde qui se dégagerait de la métamorphose ».

Dès lors, au lieu de chercher à enclore l’être humain dans des savoirs qui prétendraient l’expliquer, il s’agit de travailler à réveiller en lui ses capacités créatrices et de participer à ce bouillonnement créatif préliminaire à toute « métamorphose » qu’Edgar Morin caractérise ainsi :

« Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, et plus encore qu’elle, l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. Tout, en fait, a déjà commencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade des préliminaires modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne le dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. (…) Le salut a commencé par la base ».

Edgar Morin : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, pages 32-33

33 – Les « Tisserands » du monde qui vient (Abdennour Bidar)

Dans son dernier ouvrage intitulé Les Tisserands, le philosophe Abdennour Bidar développe une réflexion et des propositions concrètes pour « réparer ensemble le tissu déchiré du monde ». Ce livre part d’un constat : « La volonté de tous les politiques et de tous les intellectuels de continuer à « fabriquer du sens », et à « fabriquer de la civilisation » à la mode du XXe siècle, c’est-à-dire de manière totalement plate, sans horizon de sagesse, mais uniquement à coup de considérations géopolitiques, économiques et sociologiques est un anachronisme flagrant ».

Pour notre auteur, toute réflexion pour le renouveau du civisme et de la civilisation doit prendre en compte les trois grandes déchirures que vit l’homme de la modernité : avec son moi le plus profond, avec autrui, et avec la nature. Ce qu’il appelle les « pyramides religieuses », aujourd’hui en crise, ont prétendu traiter ces déchirures. Bien loin de se cantonner aux religions, ces pyramides qui consacrent la division entre des minorités détentrices de l’argent, du savoir ou des cléricatures sont partout : « Laquelle de nos institutions sociales ne fait pas partie de la foule immense des pyramides religieuses ? » Le chemin est à chercher, non plus dans un nouveau « grand discours », mais dans l’attention portée à tous ceux qui tissent à nouveau le lien social : « Nos grands media sous-estiment le phénomène. Nos politiques n’en ont cure. Notre système économique injuste, fondé sur le profit, n’en a pas encore compris la menace pour lui. Mais déjà, un peu partout dans le monde commencent à se produire un million de révolutions tranquilles. J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions ».

Abdennour Bidar : Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde », éditions LLL Les Liens qui Libèrent, 2016 pages 7 et 119)).

34 – « La convergence des consciences » (Pierre Rabhi)

Je voudrais laisser le dernier mot à Pierre Rabhi, acteur de premier plan pour lutter contre l’abandon aux forces de l’argent. Il commence son dernier ouvrage où il fait le bilan de son action et de sa réflexion par ces mots qui ouvrent avec justesse le chemin vers « un autre monde possible » :

« Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir (…) Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir ».

(Pierre Rabhi : La convergence des consciences, éditions Le Passeur, 2016).

Annexe

La langue universelle de l’argent déréalise le monde

Quand on ne sait plus où on va et que l’on n’a plus de projet, la seule langue universelle devient l’argent. Dès le début du 20e siècle, Charles Péguy avait entrevu avec sa lucidité habituelle cette réduction du monde à sa valeur monétaire.

« Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit.

Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu (…). Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger.

Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer.

L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde.

C’est un cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux que si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire) ; et si l’horloge se mettait à être le temps ; et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré ; et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.

De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité ».

(Charles Péguy : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1992 pages 1455-1457. Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914).

Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or, constate Julliard, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans les renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables. »

(Jacques Julliard : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Editions Flammarion 2008, page 30).

Près d’un siècle après Péguy, Emmanuel Faber, le PDG de Danone, l’une des plus grandes multinationales de l’agro-alimentaire, dresse le constat suivant : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (..) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga »

(Emmanuel Faber : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19.)