Temps et partage. « Plus on va vite, plus on va nulle part » (Jacques Ellul)

Clothilde de Ravignan est intervenue sur ce sujet lors de nos Rencontres 2017 :

« 900 secondes se sont écoulées depuis le quart d’heure que nous avons utilisé à nous installer pour cette dernière matinée des rencontres des journées de François de Ravignan. « La seconde« , nous dit Baudelaire, « chuchote, nous souffle quelque chose. » Il semble qu’on n’entend plus ce qu’elle nous dit.

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Il y a quelques années que notre petit groupe organisateur de ces journées tourne autour de ce thème n’osant l’aborder en raison de sa charge polysémique. Ce matin, semble-t-il, c’est le moment de se lancer même si nous savons le sujet inépuisable.

Je me bornerai à rappeler très rapidement la perception qu’on avait du temps aux siècles précédents et comment cette question retrouve son actualité aujourd’hui.

Les enluminures du Moyen Age, avec le découpage des activités saisonnières, évoquent une certaine harmonie entre le monde de l’homme et celui du cosmos. La Renaissance impose en art la perspective, qui signifie également le changement de regard que l’homme porte sur lui-même, c’est-à-dire un homme doué pour les échanges, le commerce, le développement des techniques.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que l’Angleterre voit une concurrence possible avec « les indiennes », ces tissus dont raffolent les cours européennes et la bourgeoisie. La réponse ne tarde pas, c’est en Angleterre que s’inventent les premiers métiers à tisser entièrement mécaniques grâce à l’utilisation de la vapeur et de la navette volante. Il s’agit de faire plus vite, plus grand. Le temps arrive alors où, avec de nouveaux outils, de nouveaux rythmes on peut tisser dans une journée près de 10 cm au lieu de 3 et la largeur des pièces produites augmente de quelques décimètres également. Draps ou cotonnades, ainsi réalisés, conditionnent de nouvelles formes d’enrichissement. Les petits ateliers ruraux disparaissent progressivement avec leurs métiers à tisser plus rudimentaires ; ce sont alors les premières révoltes sociales de ce genre. En France, on se souvient de la révolte des canuts à Lyon avec l’introduction du métier Jacquard qui pourtant améliorait grandement le travail du tisserand alors que dans le même temps de nombreux petits tisserands disparaissaient.

Ce n’est pas pour rien que l’on parle de la révolution industrielle du XIXe siècle, elle concerne les transports, les énergies, tous les moyens de communication, une nouvelle organisation du travail avec le taylorisme, une nouvelle classe sociale, les travailleurs, les ouvriers et une organisation de la production capitaliste. Il s’agira toujours de gagner du temps pour gagner plus d’argent. Ces nouvelles possibilités techniques donnent un sentiment de puissance, d’efficacité qui fascine les contemporains1.

Il y a pourtant une sourde inquiétude. Nietzsche croit apercevoir dans ce développement les germes d’un déclin et d’une décadence. Être moderne, c’est faire partie d’un univers dans lequel, comme il l’écrit, « tout ce qu’il y avait de solidité s’en va en fumée ». Il y a une ambivalence chez Baudelaire dans l’idée de progrès, une fascination tout autant que quelque chose de suicidaire, ne pouvant mener qu’au « désespoir éternel ». La modernité signifie pour lui avant tout une métamorphose de la structure de la personnalité des individus qui réagissent aux exigences excessives que leur impose l’accélération de la modernité par une transformation de leur vie affective, de leur structure mentale, de leur « vie nerveuse » et de la relation entre émotion et intellect.

Du côté des sociologues, Durkheim va parler « d’anomie sociale » comme conséquence des transformations sociales trop rapides. Max Weber va rappeler à son tour non sans inquiétude l’injonction de B. Franklin : « Souvenez-vous que le temps c’est de l’argent ». Il devient alors impératif de bannir systématiquement la perte de temps, l’oisiveté. Weber rappelle que cet impératif, lié à l’éthique protestante, se sécularisera ensuite : toute seconde perdue est perdue à jamais, et perdre son temps est le premier, « le plus mortel de tous les péchés ».

Le corps médical à son tour s’inquiète, le frottement de l’air sur le visage d’un cycliste lancé à vive allure pourrait contribuer à le lui abîmer, voire déformer son visage. A la vitesse de 30 km/h on risque sa vie exclusivement à cause de la vitesse et non pas en raison du mauvais état des routes. La faculté parle de mélancolie qu’elle qualifie comme une forme d’inadaptation à la société qui accélère. On parlera ensuite de neurasthénie toujours pour les mêmes causes (A la fin du XXe siècle on parlera de burn out). Dans cette période d’accélération, qui va en gros de 1890 à 1910, de nouveaux métiers apparaissent : des « conseillers en emploi du temps » ou encore des « aides de vie ». Ils font leurs affaires, dit-on.

Que s’est-il passé pour que ces progrès en continu, censés nous libérer, nous laissent aujourd’hui comme des « affamés de temps » ? Sur les quelque 150 personnes que j’ai pu interviewer lors de ma thèse la plupart me disaient avoir quitté la ville pour avoir du temps. Un temps pour réfléchir, pour penser à leurs pratiques, bref avoir le temps de vivre. Aujourd’hui 30 ans après, retraité ou pas, le temps file entre les mains, ils s’en désolent. François me disait : « Heureusement que je suis tombé malade car je n’arrivais plus à m’arrêter ». Ça laisse rêveur.

Jacques Ellul, dans son ouvrage « Le bluff technologique »2, montre bien le fossé qui se creuse avec la technique qui s’emballe quand elle n’est plus une réponse aux besoins des individus. Il écrit : « Accablés d’informations, les dirigeants s’aperçoivent qu’ils sont constamment sous-informés. À la limite, cela supposerait que l’homme soit exclu : l’ordinateur parle à l’ordinateur, car seuls ils sont capables de tout enregistrer. Mais alors cela voudrait dire que la décision aussi doit être prise par l’ordinateur ! Nous n’y sommes pas. » Nous n’y étions pas en 1988.

La pensée technicienne, dit-il, ne pense jamais que dans le sens des progrès des techniques et ce sont encore les techniques qui répondront aux dysfonctionnements. La technique ne peut se penser elle-même ni se juger. On commence à s’en apercevoir avec les algorithmes et les datas.

Jean Pierre Dupuy3 note que, avec la convergence entre les nanotechnologies et les biotechnologies, l’homme prend la relève des processus biologiques, il participe à la fabrication de la vie. Or celui qui veut fabriquer de la vie ne peut pas ne pas viser à reproduire sa capacité essentielle, qui est de créer à son tour du radicalement nouveau. C’est ce à quoi nous assistons actuellement avec la création de l’utérus artificiel. L’externalisation de la procréation est aujourd’hui envisageable. René Atlan, lors d’une de ses conférences, disait il y a une vingtaine d’années que lorsqu’une intuition technique arrive à la conscience d’un certain nombre de personnes, tout sera fait pour que l’objet soit rendu nécessaire au consommateur. A France Culture, on faisait état il y a deux jours de cette possibilité de mettre les ovocytes au congélateur en attendant que l’on décide d’avoir un enfant. Des femmes pourraient avoir des enfants « externalisés » sans entraver, par grossesses et congés de maternité, leur vie professionnelle, leur forme physique, etc., etc. Cela est pour bientôt, mais aujourd’hui ?

Un éleveur me disait il y a peu : « A la maison nous sommes quatre, il y a huit réveils dans la maison. Nous vivons perpétuellement à flux tendus. Lorsque je fais mes livraisons je sais que je suis à 5 minutes près. Or, le contact avec les gens est aussi important que les poulets que je leur livre. Heureusement, nous maintenons du temps pour la famille mais ma compagne, qui écrit des pièces de théâtre, n’a plus de temps pour rêver, imaginer. Jusqu’où tiendra-t-elle en renonçant à l’usage de sa créativité ? C’est le vécu de beaucoup d’entre nous. »

« Tout va trop vite ! Je n’ai pas le temps de venir te voir, de faire ceci, de faire cela… » Pas le temps, pas le temps, comme le lapin d’Alice au pays des merveilles. Nous avons tous déjà dit ou entendu ces expressions. Elles reflètent le rythme de nos vies. Selon Hartmut Rosa4, la temporalité détermine la qualité de nos vies, l’accélération sociale la détériore.

Il y a plusieurs sortes d’accélérations :

1. L’accélération technique : Cette accélération technique est provoquée dans le seul but de la rentabilité immédiate et la recherche du profit capitaliste. Notre temps libre est contrôlé par le désir de consommation avec son arme absolue : la publicité.

2. L’accélération sociale : « On ne vit qu’une fois ». Il faut donc la remplir un maximum. Il faut faire plus de choses en moins de temps. Une personne est reconnue si elle fait beaucoup de choses en un minimum de temps, pas le temps de se distancier, de penser ; Rosa fait remarquer qu’au début du XXe siècle s’écoulent 38 années entre l’invention du poste de radio et sa diffusion à 50 millions d’appareils. Au XXIe siècle, quatre ans seulement pour la connexion internet.

3. L’abolition des frontières de l’espace : Selon Hartmut Rosa, l’accélération du temps et l’accélération technique ont aboli le rapport que nous avions avec l’espace. Le monde semble de plus en plus petit. Efforts technologiques pour réduire tous les temps de transport.

4 L’accélération de l’information : Les flux d’informations ne cessent d’augmenter : Journaux en continu 24h/24, réseaux sociaux, radios… Nous recevons des centaines d’articles par jour. Il y a tellement d’écrits à lire qu’il en devient difficile de lire un article jusqu’au bout avant d’en passer à un autre. Nous sommes tellement noyés dans un flux d’informations que cela bloque notre capacité à analyser, à réfléchir sur le monde. Le temps de mettre en place une pensée, un nouveau lot d’informations demande au lecteur son attention et son temps.

Avec l’accélération de l’information, puisque en quelques fractions de seconde les bourses du monde entier sont reliées, on ne gère plus des objets mais des flux. C’est donc la course à l’information qui prime puisque l’accélération est un facteur privilégié de la concurrence. La synchronisation globale de l’économie, que permet l’accélération de l’information, enlève la maîtrise tant politique que juridique.

Aujourd’hui (1992) apparaît un nouveau concept, celui de « disruption », propriété d’une agence TBWA\PARIS, la troisième agence de communication sur le marché français. Il s’agit de créer des ruptures, des fractures pour un démantèlement calculé. Bernard Stiegler, en dernière de couverture de son ouvrage « Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? », note : « La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation ; il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est en quelque sorte une stratégie de tétanisation de l’adversaire… ». Le logo de TBWA illustre bien ces intentions : la tête d’un loup prêt à manger dissimulée plus ou moins par divers objets ; la deuxième image est celle d’un animal qui aurait l’arrière-train d’un chien étant prolongé par un corps de poisson sans tête, cette dernière étant faite par un agencement de plumeau et de roue de bicyclette. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Il semblerait qu’il y ait une volonté perverse de supprimer l’homme et de confier l’avenir de la planète aux Big datas.

En conclusion

Nous pourrions penser qu’aux trois exclusions dénoncées par François s’en ajoute maintenant une quatrième, celle de la dépossession de l’humain en pensant réduire sa raison au seul calcul économique et à l’argent. Bernard Stiegler insiste sur l’urgence qu’il y a à redonner sa place à la raison dans toutes ses facultés de désir et de projection dans le futur. Pour lui, une évaluation des techniques est désormais incontournable quand elle est établie sur les besoins réels de l’homme qui n’ont rien à voir avec une satisfaction passagère et vaine. Mais là, on quitte la question du temps pour aborder celle de la toute-puissance.

Les tables rondes qui vont succéder à cette présentation peuvent être l’occasion de prendre du temps, de nous donner du temps, ce qui est déjà un acte de résistance, pour penser à notre situation puisque notre désir n’est pas la pétrification de l’histoire mais une vie bonne pour tous.

Et enfin, pour terminer…

De François, dans ses carnets :

« Je ne suis pas satisfait en effet des prises de notes que je faisais jusqu’à présent, car trop succinctes, elliptiques, mal écrites, elles restaient finalement en rade, trop souvent comme des avortons sans avenir. Il faut prendre le temps de penser : c’est le but essentiel de ce journal. C’est pourquoi je voudrais consacrer un moment (une heure… ?) chaque jour à la mise en forme de ces quelques idées fugaces qui peuvent advenir. ».

1 On peut penser à la peinture des Delaunay, Marcel Duchamp, Klee, Mucha fascinés par le mouvement, la vitesse.

2 Jacques Ellul : Le bluff technologique, Éditions Hachette, 1988. Jacques Ellul, docteur en droit, Professeur émérite de l’université de Bordeaux, prix d’histoire de l’Académie française, prix européen de l’essai.

3 Jean-Pierre Dupuy, né en 1941, ingénieur philosophe français.

4 Hartmut Rosa : « Accélération. Une critique sociale du temps« , La Découverte, 2010.

Le développement contre les paysans

Texte d’une conférence prononcée par François de Ravignan au Cun du Larzac le 24 juin 2005.

Je voulais, en commençant cet entretien, vous adresser une parole de bonheur, en dépit du fait que les sujets dont nous avons à parler ensemble ce soir n’invitent guère à la sérénité. C’est pourquoi j’ai demandé conseil à ma femme, ici présente. Elle m’a suggéré de vous dire que, si nos cœurs s’accordent à notre intelligence, il y aura du bonheur dans notre partage, parce que nous ne nous contenterons pas d’acquérir un savoir, mais que nous ferons un bout de chemin à la rencontre de l’autre, donc du bonheur : c’est donc ce que je souhaite, à vous comme à moi, pour cette soirée.

Nous allons parler d’abord des paysans en élargissant notre regard à l’ensemble de la planète : qui sont-ils, où sont-ils ? Nous parlerons ensuite du développement, cette idéologie du XXe siècle, et de ses conséquences sur la paysannerie, avant de nous demander ce que peut nous suggérer la situation présente.

Qui sont, où sont les paysans dans le monde?

Dans nos pays, les paysans ne sont plus très nombreux. En France, ils ne représentent plus que 3,7 % de la population (alors qu’ils en étaient le quart en 1950 et la moitié un siècle plus tôt). Ils ne sont même plus majoritaires dans la population rurale : sur 15 millions de ruraux, 2,2 seulement vivent de l’agriculture. Dans l’ex-Europe des Quinze, les paysans sont déjà proportionnellement plus nombreux : 5 % ; bien davantage dans les dix pays récemment rattachés à l’Union, à savoir 20 %, avec de fortes variations suivant ces pays.

Mais, dans l’ensemble du monde, les paysans représentent plus de la moitié de la population totale, comme on le voit sur le tableau ci-après. En d’autres termes, un homme sur deux est un paysan du Sud. Qui plus est, en dépit de l’exode rural et de l’énorme expansion des villes du Sud, cette proportion n’a pas changé depuis trente ans. Beaucoup de gens s’imaginent que partout dans le monde l’exode vers les villes fait diminuer la population rurale et agricole comme c’était le cas chez nous de 1850 à 1975. Mais dans les pays du Sud, l’expansion démographique provoque, en dépit de l’exode rural, une augmentation de la population rurale et même agricole (près de 60 % dans les quarante dernières années). Exemple : en Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté jusqu’en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même période 75-95, la population urbaine augmente de près de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s’accroissent de près de 20 millions. En Inde, de 1980 et 2001 la population employée dans l’industrie et les services double ; dans l’agriculture elle augmente de 50  %.

Quels sont les moyens dont disposent ces paysans ? Nous avons distingué, dans le tableau, à la rubrique « moyens de travail », trois catégories de paysans : ceux qui travaillent avec un tracteur (T), ceux qui travaillent en culture attelée avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M) et qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant de voir comment se répartit la production en fonction des catégories précédentes de population active, tractorés (T), attelés (A), manuels (M). Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière, à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit (sur le tableau à la rubrique production) que les « attelés » produisent autant que les « tractorés », mais avec une productivité apparente quinze fois moindre ; les « manuels » produisent moins de la moitié des attelés, mais avec une productivité dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés. Ainsi, non seulement les paysans des pays industrialisés ne sont qu’une très petite minorité des paysans du monde, mais les agricultures qu’ils pratiquent sont un cas très particulier d’agriculture. Nous ne pourrons donc raisonner valablement à l’échelle du monde avec, à l’arrière-plan, le modèle de nos agricultures : il ne faut jamais l’oublier.

Le développement dans l’agriculture

Tant dans les instances gouvernementales que dans les bureaux d’étude et les organismes de recherche, il est vraiment rarissime que l’on ose remettre en question le développement, ce mythe directeur du demi-siècle qui vient de s’achever étant considéré comme universel et atemporel. L’histoire nous apprend pourtant que, dans son acception présente, le développement a pris naissance dans le discours du 20 janvier 1949 sur l’état de l’Union du Président Truman, promesse d’une prospérité pour tous sur le modèle états-unien, dont n’était pas absente une volonté hégémonique face au risque communiste. Rappelons que, dans le même but hégémonique, Truman avait fait détruire, en août 1945, Hiroshima et Nagasaki, alors que le Japon était prêt à capituler sans cela. En d’autres termes, le développement est à la bombe atomique ce que la carotte est au bâton.

Il y a, en amont du développement, l’idée qu’une croissance matérielle rapide est la base essentielle du progrès de l’humanité vers plus de bien-être ; avec pour corollaire le concept de trickle down, à savoir que la croissance de la production est, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population d’un pays. En ce qui concerne l’agriculture, une croissance rapide, cela veut dire la « sainte trinité » semences sélectionnées, engrais, pesticides. Le deuxième postulat lié au concept du développement, c’est la libéralisation des échanges. Alors que les politiques agricoles étaient restées longtemps un domaine réservé des États, elle vont ainsi se soumettre à une concurrence de plus en plus mondialisée, et ceci surtout à partir des années 90. Mais lorsqu’on met en concurrence des paysans du Sud avec d’autres dont la productivité est plus de 100 fois supérieure, ils ne peuvent tenir le choc.
Les partisans du « développement agricole « arguent du fait qu’il faudra nourrir 2 à 3 milliards d’hommes supplémentaires d’ici à une cinquantaine d’années, la plupart dans les pays du Sud de la planète. Certains pensent à solliciter pour cela les pays dont l’agriculture est majoritairement modernisée comme l’Europe de l’Ouest ou les États-Unis. Comment, par exemple, augmenter de 20 % la production céréalière mondiale, soit 400 millions de tonnes (ration de 2 milliards d’hommes en régime végétarien) ? Si l’on compte pour cela sur les seuls  » tractorés « , il leur faudrait augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur nombre décroît et que leurs rendements, déjà très élevés, plafonnent. D’ailleurs, dans les vingt-cinq dernières années, ils n’ont augmenté leur production que de 200 millions de tonnes environ (comme on le voit en bas du tableau). Ils ne sont donc pas en mesure de nourrir le monde entier. Sans parler des conséquences sur le plan des transports et de la pollution.

Deuxième hypothèse : moderniser les paysans du Sud. C’est possible, et c’est déjà largement en cours pour une partie d’entre eux. Dans les dernières vingt-cinq années, la production céréalière du Sud a pratiquement doublé et une partie de cet accroissement est certainement dû à la modernisation des méthodes de production. Le problème c’est la façon dont ça se passe, car ceux qui peuvent acquérir tracteurs, engrais et pesticides sont ceux qui ont déjà des possibilités d’investir. En outre cela ne va pas sans problèmes d’environnement ou de dépendance liée à la monoculture. Les « révolutions vertes », enclenchées à l’instigation des États-uniens et des institutions internationales dans les pays d’Asie du Sud-Est et en Inde, ont enrichi les paysans riches et appauvri encore les pauvres, voire les ont obligés à céder leur terre et à partir dans les bidonvilles. Par exemple, au Tamil-Nadu, à partir de 1970, on a importé des tracteurs. En 2000, il y en avait 700 000. Mais, de 1970 à 90, 60 % de l’emploi agricole salarié a été détruit par cette mécanisation ; on est passé de 180-200 jours de travail/an par journalier à 90-100 jours.

La triple exclusion

Plus généralement, on voit s’étendre, à partir du monde paysan, une triple exclusion : des terres (par exemple au Brésil où les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de morts dans les dix dernières années), du travail (comme on vient de le voir en Inde), du marché (importations céréalières ou de volailles en Afrique). Certains chiffres donnent le vertige : on parle par exemple de 150 à 400 millions de paysans chinois condamnés à quitter la terre dans les décennies qui viennent. Mais, plus près de nous, dans les pays de l’Est récemment rattachés à l’Union européenne, l’idée qui prévaut est que ces pays vont se développer à notre image et que l’agriculture, en particulier va prendre le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les douze PECO ont une population paysanne supérieure d’un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne exploitée par actif agricole est de 6 ha contre 18. La libre concurrence qu’on leur propose comme une panacée sera généralement, sauf pour quelques grandes exploitations qui s’en sortiront, le combat du pot de terre contre le pot de fer.

C’est ainsi qu’aux 7 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles dont, selon les prévisions actuelles, il faudra « dégraisser » l’agriculture des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces pays, la Pologne, le chômage touche 20 % de la population active. Enfin, en Turquie où il y a autant de travailleurs agricoles que dans toute l’ex-Europe des Quinze, soit 7 millions, les experts parlent de réduire l’emploi agricole de quatre ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara n’a, pour l’heure, prévu aucune solution, jugeant sans doute que les problèmes sociaux doivent être résolus par les réseaux d’entraide familiale.

D’autres voies ?

Pourtant, il serait possible d’augmenter de 600 millions de tonnes (soit d’un peu plus de 50 %) la production des paysans « attelés » et « manuels », vu les rendements souvent très bas, avec des moyens beaucoup plus modestes ; cela aurait de plus l’avantage de donner une production mieux répartie, beaucoup moins coûteuse en intrants, donc en consommation énergétique et en pollution. En outre, quand on a affaire à des paysans pauvres, il n’est guère expédient de prétendre leur faire dépenser de l’argent avant qu’il n’en aient gagné !

Un tel enjeu est capital, mais le choix dans ce sens ne sera pas le fait des États, ni des organisations internationales qui penchent généralement de l’autre côté. Il ne peut être conquis que par une forte organisation collective, permettant, par l’établissement d’un réseau de relations, de substituer la coopération et la complémentarité à la concurrence, d’une part directement sur le terrain à travers des expériences localisées (par exemple les AMAP) ; d’autre part à l’échelle internationale, de par une militance organisée. Déjà, beaucoup de paysans l’ont compris, par exemple, pour ne citer que ce que je connais, ceux du SOC en Andalousie, Ekta Parishad en Inde, le MST au Brésil, la Confédération Paysanne en France, qui, tous ensemble ont abouti à la création, en 1993, du premier mouvement mondial de paysans, Via Campesina, qui met au premier rang des revendications les réformes agraires (bien oubliées depuis 1980), la souveraineté alimentaire (à savoir le droit de chaque peuple de produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité culturelle), l’agriculture paysanne respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi et de produits de qualité, la biodiversité, contre les monopoles qui pèsent de plus en plus sur la production des semences.

Ces exemples illustrent je crois suffisamment le fait que la question n’est pas tant, comme on le dit trop souvent, de « nourrir les hommes », mais bien plutôt de leur permettre de se nourrir, et pour cela de ne pas les en empêcher. « Si quelqu’un a faim, ne lui donne pas un poisson, mais un filet et apprends-lui à pêcher ». Que de fois avons-nous entendu citer ce proverbe, notamment à propos des paysans pauvres. Or, tant en Afrique qu’en Inde, j’ai constaté que les pêcheurs traditionnels ne manquent ni de filets ni de savoir-faire, et que je serais tout à fait incapable de leur apprendre à pêcher ! En revanche, ils sont de plus en plus gênés par la concurrence de sociétés qui surexploitent les fonds marins avec de gros moyens et par là les privent peu à peu de leur activité. Je m’inscris donc en faux contre le fameux proverbe, et j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi. Je vous invite par là même à combattre pour l’équité, car il ne faut pourtant pas se bercer d’illusions : l’élimination, déjà en cours, de centaines de millions de paysans, sans aucune contrepartie sur le plan du travail, ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques, non seulement pour ces paysans, mais pour nous tous, car c’est un facteur évident d’instabilité pour les sociétés, y compris celles qui, aujourd’hui, se croient tirées d’affaire.

Documentation

Réseau Solidarité, 10 quai de Richemont, 35 000 Rennes, tél.
02 99 30 60 53, reseau-solidarite@globenet.orgwww.globenet.org/reseau-solidarite

Réseau Agriculture Durable, 97 avenue Bonnin, 35 571 Chantepie cedex, tél. 0299773925 – www.agriculture-durable.org

Immanuel Wallerstein, L’après-libéralisme ­ Essai sur un système-monde à réinventer. L’aube, poche essai 2003.

Revue L’Écologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne, 75 164 Paris cedex 19.

Collectif La Ligne d’horizon, Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.

Robert Linhardt, Le sucre et la faim, Éditions de Minuit 2003.

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud 2003.

Marc Dufumier, Agricultures et paysanneries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.

Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

François de Ravignan, La faim, pourquoi, La Découverte, 2003 (réédition).

François Partant, La fin du développement,naissance d’une alternative, Babel, 1997 (réédition).

Que la crise s’aggrave, Parangon, 2002 (réédition avec préface de José Bové).

Annexes

1-Les paysans dans le monde

Population totale monde          6,1 milliards

Nord                                       1,2

Sud                                        4,9

dont              Chine                 1,3

                     Inde                   1,1

Population active (PA) monde   2,6 milliards

dont              Nord                   0,4

                     Sud                    2,2

dont active agricole (PAA) :

                         1961              2002

         PAA          0,850             1,335 milliard (1)

dont   Nord         0,115             0,045 (11 % de PAN)

          Sud          0,735             1,290 (58,6 % de PAS)

          Inde                               0,270 (1/5e du total mondial)

Moyens de travail :

PAA travaillant avec tracteur     20 millions (2)

                             animaux     300 millions (2)

                                    bras    0,5 (1) ) 1 milliard (2).

1) Chiffres de Jean-Paul Charvet, géographe Université Paris X, pour 2002, publiés par Transrural Initiatives du 25/01/20025 ; 2) Chiffres de Mazoyer.

tableaux-2-et-3