Le développement contre les paysans

Texte d’une conférence prononcée par François de Ravignan au Cun du Larzac le 24 juin 2005.

Je voulais, en commençant cet entretien, vous adresser une parole de bonheur, en dépit du fait que les sujets dont nous avons à parler ensemble ce soir n’invitent guère à la sérénité. C’est pourquoi j’ai demandé conseil à ma femme, ici présente. Elle m’a suggéré de vous dire que, si nos cœurs s’accordent à notre intelligence, il y aura du bonheur dans notre partage, parce que nous ne nous contenterons pas d’acquérir un savoir, mais que nous ferons un bout de chemin à la rencontre de l’autre, donc du bonheur : c’est donc ce que je souhaite, à vous comme à moi, pour cette soirée.

Nous allons parler d’abord des paysans en élargissant notre regard à l’ensemble de la planète : qui sont-ils, où sont-ils ? Nous parlerons ensuite du développement, cette idéologie du XXe siècle, et de ses conséquences sur la paysannerie, avant de nous demander ce que peut nous suggérer la situation présente.

Qui sont, où sont les paysans dans le monde?

Dans nos pays, les paysans ne sont plus très nombreux. En France, ils ne représentent plus que 3,7 % de la population (alors qu’ils en étaient le quart en 1950 et la moitié un siècle plus tôt). Ils ne sont même plus majoritaires dans la population rurale : sur 15 millions de ruraux, 2,2 seulement vivent de l’agriculture. Dans l’ex-Europe des Quinze, les paysans sont déjà proportionnellement plus nombreux : 5 % ; bien davantage dans les dix pays récemment rattachés à l’Union, à savoir 20 %, avec de fortes variations suivant ces pays.

Mais, dans l’ensemble du monde, les paysans représentent plus de la moitié de la population totale, comme on le voit sur le tableau ci-après. En d’autres termes, un homme sur deux est un paysan du Sud. Qui plus est, en dépit de l’exode rural et de l’énorme expansion des villes du Sud, cette proportion n’a pas changé depuis trente ans. Beaucoup de gens s’imaginent que partout dans le monde l’exode vers les villes fait diminuer la population rurale et agricole comme c’était le cas chez nous de 1850 à 1975. Mais dans les pays du Sud, l’expansion démographique provoque, en dépit de l’exode rural, une augmentation de la population rurale et même agricole (près de 60 % dans les quarante dernières années). Exemple : en Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté jusqu’en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même période 75-95, la population urbaine augmente de près de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s’accroissent de près de 20 millions. En Inde, de 1980 et 2001 la population employée dans l’industrie et les services double ; dans l’agriculture elle augmente de 50  %.

Quels sont les moyens dont disposent ces paysans ? Nous avons distingué, dans le tableau, à la rubrique « moyens de travail », trois catégories de paysans : ceux qui travaillent avec un tracteur (T), ceux qui travaillent en culture attelée avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M) et qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant de voir comment se répartit la production en fonction des catégories précédentes de population active, tractorés (T), attelés (A), manuels (M). Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière, à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit (sur le tableau à la rubrique production) que les « attelés » produisent autant que les « tractorés », mais avec une productivité apparente quinze fois moindre ; les « manuels » produisent moins de la moitié des attelés, mais avec une productivité dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés. Ainsi, non seulement les paysans des pays industrialisés ne sont qu’une très petite minorité des paysans du monde, mais les agricultures qu’ils pratiquent sont un cas très particulier d’agriculture. Nous ne pourrons donc raisonner valablement à l’échelle du monde avec, à l’arrière-plan, le modèle de nos agricultures : il ne faut jamais l’oublier.

Le développement dans l’agriculture

Tant dans les instances gouvernementales que dans les bureaux d’étude et les organismes de recherche, il est vraiment rarissime que l’on ose remettre en question le développement, ce mythe directeur du demi-siècle qui vient de s’achever étant considéré comme universel et atemporel. L’histoire nous apprend pourtant que, dans son acception présente, le développement a pris naissance dans le discours du 20 janvier 1949 sur l’état de l’Union du Président Truman, promesse d’une prospérité pour tous sur le modèle états-unien, dont n’était pas absente une volonté hégémonique face au risque communiste. Rappelons que, dans le même but hégémonique, Truman avait fait détruire, en août 1945, Hiroshima et Nagasaki, alors que le Japon était prêt à capituler sans cela. En d’autres termes, le développement est à la bombe atomique ce que la carotte est au bâton.

Il y a, en amont du développement, l’idée qu’une croissance matérielle rapide est la base essentielle du progrès de l’humanité vers plus de bien-être ; avec pour corollaire le concept de trickle down, à savoir que la croissance de la production est, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population d’un pays. En ce qui concerne l’agriculture, une croissance rapide, cela veut dire la « sainte trinité » semences sélectionnées, engrais, pesticides. Le deuxième postulat lié au concept du développement, c’est la libéralisation des échanges. Alors que les politiques agricoles étaient restées longtemps un domaine réservé des États, elle vont ainsi se soumettre à une concurrence de plus en plus mondialisée, et ceci surtout à partir des années 90. Mais lorsqu’on met en concurrence des paysans du Sud avec d’autres dont la productivité est plus de 100 fois supérieure, ils ne peuvent tenir le choc.
Les partisans du « développement agricole « arguent du fait qu’il faudra nourrir 2 à 3 milliards d’hommes supplémentaires d’ici à une cinquantaine d’années, la plupart dans les pays du Sud de la planète. Certains pensent à solliciter pour cela les pays dont l’agriculture est majoritairement modernisée comme l’Europe de l’Ouest ou les États-Unis. Comment, par exemple, augmenter de 20 % la production céréalière mondiale, soit 400 millions de tonnes (ration de 2 milliards d’hommes en régime végétarien) ? Si l’on compte pour cela sur les seuls  » tractorés « , il leur faudrait augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur nombre décroît et que leurs rendements, déjà très élevés, plafonnent. D’ailleurs, dans les vingt-cinq dernières années, ils n’ont augmenté leur production que de 200 millions de tonnes environ (comme on le voit en bas du tableau). Ils ne sont donc pas en mesure de nourrir le monde entier. Sans parler des conséquences sur le plan des transports et de la pollution.

Deuxième hypothèse : moderniser les paysans du Sud. C’est possible, et c’est déjà largement en cours pour une partie d’entre eux. Dans les dernières vingt-cinq années, la production céréalière du Sud a pratiquement doublé et une partie de cet accroissement est certainement dû à la modernisation des méthodes de production. Le problème c’est la façon dont ça se passe, car ceux qui peuvent acquérir tracteurs, engrais et pesticides sont ceux qui ont déjà des possibilités d’investir. En outre cela ne va pas sans problèmes d’environnement ou de dépendance liée à la monoculture. Les « révolutions vertes », enclenchées à l’instigation des États-uniens et des institutions internationales dans les pays d’Asie du Sud-Est et en Inde, ont enrichi les paysans riches et appauvri encore les pauvres, voire les ont obligés à céder leur terre et à partir dans les bidonvilles. Par exemple, au Tamil-Nadu, à partir de 1970, on a importé des tracteurs. En 2000, il y en avait 700 000. Mais, de 1970 à 90, 60 % de l’emploi agricole salarié a été détruit par cette mécanisation ; on est passé de 180-200 jours de travail/an par journalier à 90-100 jours.

La triple exclusion

Plus généralement, on voit s’étendre, à partir du monde paysan, une triple exclusion : des terres (par exemple au Brésil où les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de morts dans les dix dernières années), du travail (comme on vient de le voir en Inde), du marché (importations céréalières ou de volailles en Afrique). Certains chiffres donnent le vertige : on parle par exemple de 150 à 400 millions de paysans chinois condamnés à quitter la terre dans les décennies qui viennent. Mais, plus près de nous, dans les pays de l’Est récemment rattachés à l’Union européenne, l’idée qui prévaut est que ces pays vont se développer à notre image et que l’agriculture, en particulier va prendre le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les douze PECO ont une population paysanne supérieure d’un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne exploitée par actif agricole est de 6 ha contre 18. La libre concurrence qu’on leur propose comme une panacée sera généralement, sauf pour quelques grandes exploitations qui s’en sortiront, le combat du pot de terre contre le pot de fer.

C’est ainsi qu’aux 7 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles dont, selon les prévisions actuelles, il faudra « dégraisser » l’agriculture des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces pays, la Pologne, le chômage touche 20 % de la population active. Enfin, en Turquie où il y a autant de travailleurs agricoles que dans toute l’ex-Europe des Quinze, soit 7 millions, les experts parlent de réduire l’emploi agricole de quatre ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara n’a, pour l’heure, prévu aucune solution, jugeant sans doute que les problèmes sociaux doivent être résolus par les réseaux d’entraide familiale.

D’autres voies ?

Pourtant, il serait possible d’augmenter de 600 millions de tonnes (soit d’un peu plus de 50 %) la production des paysans « attelés » et « manuels », vu les rendements souvent très bas, avec des moyens beaucoup plus modestes ; cela aurait de plus l’avantage de donner une production mieux répartie, beaucoup moins coûteuse en intrants, donc en consommation énergétique et en pollution. En outre, quand on a affaire à des paysans pauvres, il n’est guère expédient de prétendre leur faire dépenser de l’argent avant qu’il n’en aient gagné !

Un tel enjeu est capital, mais le choix dans ce sens ne sera pas le fait des États, ni des organisations internationales qui penchent généralement de l’autre côté. Il ne peut être conquis que par une forte organisation collective, permettant, par l’établissement d’un réseau de relations, de substituer la coopération et la complémentarité à la concurrence, d’une part directement sur le terrain à travers des expériences localisées (par exemple les AMAP) ; d’autre part à l’échelle internationale, de par une militance organisée. Déjà, beaucoup de paysans l’ont compris, par exemple, pour ne citer que ce que je connais, ceux du SOC en Andalousie, Ekta Parishad en Inde, le MST au Brésil, la Confédération Paysanne en France, qui, tous ensemble ont abouti à la création, en 1993, du premier mouvement mondial de paysans, Via Campesina, qui met au premier rang des revendications les réformes agraires (bien oubliées depuis 1980), la souveraineté alimentaire (à savoir le droit de chaque peuple de produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité culturelle), l’agriculture paysanne respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi et de produits de qualité, la biodiversité, contre les monopoles qui pèsent de plus en plus sur la production des semences.

Ces exemples illustrent je crois suffisamment le fait que la question n’est pas tant, comme on le dit trop souvent, de « nourrir les hommes », mais bien plutôt de leur permettre de se nourrir, et pour cela de ne pas les en empêcher. « Si quelqu’un a faim, ne lui donne pas un poisson, mais un filet et apprends-lui à pêcher ». Que de fois avons-nous entendu citer ce proverbe, notamment à propos des paysans pauvres. Or, tant en Afrique qu’en Inde, j’ai constaté que les pêcheurs traditionnels ne manquent ni de filets ni de savoir-faire, et que je serais tout à fait incapable de leur apprendre à pêcher ! En revanche, ils sont de plus en plus gênés par la concurrence de sociétés qui surexploitent les fonds marins avec de gros moyens et par là les privent peu à peu de leur activité. Je m’inscris donc en faux contre le fameux proverbe, et j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi. Je vous invite par là même à combattre pour l’équité, car il ne faut pourtant pas se bercer d’illusions : l’élimination, déjà en cours, de centaines de millions de paysans, sans aucune contrepartie sur le plan du travail, ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques, non seulement pour ces paysans, mais pour nous tous, car c’est un facteur évident d’instabilité pour les sociétés, y compris celles qui, aujourd’hui, se croient tirées d’affaire.

Documentation

Réseau Solidarité, 10 quai de Richemont, 35 000 Rennes, tél.
02 99 30 60 53, reseau-solidarite@globenet.orgwww.globenet.org/reseau-solidarite

Réseau Agriculture Durable, 97 avenue Bonnin, 35 571 Chantepie cedex, tél. 0299773925 – www.agriculture-durable.org

Immanuel Wallerstein, L’après-libéralisme ­ Essai sur un système-monde à réinventer. L’aube, poche essai 2003.

Revue L’Écologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne, 75 164 Paris cedex 19.

Collectif La Ligne d’horizon, Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.

Robert Linhardt, Le sucre et la faim, Éditions de Minuit 2003.

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud 2003.

Marc Dufumier, Agricultures et paysanneries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.

Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

François de Ravignan, La faim, pourquoi, La Découverte, 2003 (réédition).

François Partant, La fin du développement,naissance d’une alternative, Babel, 1997 (réédition).

Que la crise s’aggrave, Parangon, 2002 (réédition avec préface de José Bové).

Annexes

1-Les paysans dans le monde

Population totale monde          6,1 milliards

Nord                                       1,2

Sud                                        4,9

dont              Chine                 1,3

                     Inde                   1,1

Population active (PA) monde   2,6 milliards

dont              Nord                   0,4

                     Sud                    2,2

dont active agricole (PAA) :

                         1961              2002

         PAA          0,850             1,335 milliard (1)

dont   Nord         0,115             0,045 (11 % de PAN)

          Sud          0,735             1,290 (58,6 % de PAS)

          Inde                               0,270 (1/5e du total mondial)

Moyens de travail :

PAA travaillant avec tracteur     20 millions (2)

                             animaux     300 millions (2)

                                    bras    0,5 (1) ) 1 milliard (2).

1) Chiffres de Jean-Paul Charvet, géographe Université Paris X, pour 2002, publiés par Transrural Initiatives du 25/01/20025 ; 2) Chiffres de Mazoyer.

tableaux-2-et-3

Bernard Ginisty : « La crise nous invite à inventer le futur »

Conférence de Bernard Ginisty aux Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, Greffeil 12 novembre 2016

Bernard Ginisty.

Bernard Ginisty.

1- Malaise dans nos sociétés.

« Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ». Ces mots d’Hannah Arendt, dans son ouvrage classique sur Le système totalitaire, me paraissent illustrer le climat actuel dans notre pays. D’une part, des annonces futuristes sur une société de l’internet qui nous assurerait, via la mondialisation heureuse, un avenir merveilleux. D’autre part, des élus qui se renvoient à la figure des affaires en tous genres au gré des sondages qui leur servent de boussole. Cette juxtaposition d’un monde dont les progrès techniques laissent croire que « tout est possible » et d’une classe politique qui laisse de plus en plus au citoyen le goût amer du « rien n’est vrai », contribue à la crise du vivre ensemble.

Comment une société à l’individualisme exacerbé et pour qui l’économie financiarisée est devenue la mesure de toute chose peut-elle fonctionner autrement ? La duplicité que nous reprochons aux élites est la nôtre. Des sociétés ne pourront éternellement survivre à ce double jeu dans lequel Hannah Arendt voyait le lit du totalitarisme. En effet, juxtaposer le « tout est possible » et le « rien n’est vrai » conduit au « tout est permis ». Face à ce risque, il ne suffit plus d’invoquer de façon incantatoire le bien commun, la citoyenneté et la fameuse modernisation. Il faut leur donner corps dans un travail conjoint sur les soi-disant évidences qui nous empêchent de penser et l’engagement militant au quotidien.

2 – L’impasse des deux systèmes qui ont prétendu réguler les rapports entre l’individu et la société.

21 – Dans les sociétés primitives, le « Maître » est le groupe et la tradition. L’individu était défini par sa matrice micro-sociale d’origine. On était d’un village, on avait la religion de son clan, on faisait le métier de ses parents et les relations matrimoniales laissaient de côté les subjectivités pour assurer le but premier de la perpétuation du groupe. Dans cet univers marqué par la pénurie, les lois de l’hospitalité et la solidarité du clan étaient des conditions de survie. Le pire châtiment n’était pas tant l’esclavage, qui maintenait dans le système relationnel, que le bannissement qui rejetait l’individu hors de la communauté. La solidité de cette solidarité avait comme contrepartie la négation de la liberté individuelle. La survie collective s’imposait à tous.

22 – L’histoire de la modernité est faite « d’atomes sociaux » qui ont rompu avec cette matrice sociologique première. Cet éclatement a été préparé par l’évolution philosophique de la pensée du sujet, au niveau religieux en Occident par Luther et la Réforme, au niveau politique par les Lumières, au niveau économique par l’urbanisation et l’industrialisation. Le contrat de travail à durée indéterminée a été l’infrastructure juridique économique qui a permis à chaque individu d’exister hors de son clan. Mais, la disparition des formes traditionnelles de régulation de la vie collective ont laissé les individus de plus en plus à leur solitude. Et l’urbanisation, comme la grande industrie, ont créé ce qu’on a appelé des « masses », mot qui n’avait aucun sens dans une société traditionnelle.

23 – Deux « Maîtres » ont prétendu régir ces « masses » : le socialisme « scientifique » et le marché. Face à l’aliénation des masses urbanisées, déracinées de leur matrice d’origine, il y a eu ceux qui ont demandé à une « science » du développement des sociétés de type marxiste de constituer le référent politique. Il suffisait qu’un parti politique porteur de cette science prenne le pouvoir, et on allait vers les lendemains qui chantent. Or, en guise de lendemains qui chantent, nous avons eu les lendemains de gueule de bois. Le libéralisme a confié la gestion des individus déracinés à « la main invisible » du marché chère à Adam Smith. Les fractures sociales grandissantes, les désastres humanitaires et écologiques démentent chaque jour la capacité du marché à faire face à la situation. « La crise » qui, depuis des décennies, constitue le thème majeur des politiques et de la presse, acte l’échec de ces deux « Maîtres ». Ces deux systèmes manifestent chaque jour leur incapacité à faire face aux crises actuelles. La tentation est alors grande, face à ces deux échecs, de vouloir revenir « au corps d’origine ». C’est la source de tous les intégrismes, de tous les nationalismes, de tous les fondamentalismes. Quand on ne sait plus où on va, quand on n’a plus de projet, on risque d’être tenté par la régression.

3 – Quatre chemins complémentaires pour inventer le futur.

Ce que nous devons inventer, c’est une troisième phase. Au lieu de rechercher le Maître perdu, notre travail est de naître à un nouveau monde. Oui, l’individu a découvert qu’il était, naissait et mourrait seul, comme disait Pascal. Mais il ne se réalisera qu’en traversant constamment ce que j’appelle des espaces micro-sociaux-médiateurs. Son histoire sera faite d’appartenances successives et plurielles. Il va entrer et sortir dans quantité de groupes formels ou informels.

Entre la logique de la matrice originaire dans laquelle je suis protégé, mais où ma liberté d’être humain n’est pas reconnue et la célébration de l’individualisme à tout crin régulée soit par une planification décidée au nom d’une « science » économique, soit par le mouvement brownien du marché, il faut retrouver des formes de médiation sociale qui seront toujours provisoires. Sachant que je suis définitivement sorti de ma matrice originaire, j’aurai constamment à inventer de nouveaux lieux collectifs. Un être humain aujourd’hui se définit par sa capacité à réinventer des espaces d’identité, de solidarité, de temps, de communication. Pour cela quatre chemins complémentaires sont fondamentaux.

31 – « L’attitude personne » (Paul Ricoeur).

Dans cette situation de suspicion généralisée contre tous les systèmes qui ont prétendu définir la totalité de l’humain, le philosophe Paul Ricœur en appelle à « une attitude personne ». Il la caractérise par trois critères distinctifs : la crise, la perception de l’intolérable et l’engagement. La crise est « le repère essentiel », c’est le moment où « l’ordre établi bascule » et où « je ne sais plus quelle hiérarchie stable des valeurs peut guider mes préférences ». Mais, dans ce moment du crépuscule des certitudes et des systèmes, on découvre qu’il y a de « l’intolérable » : la torture, le racisme, la faim, l’exclusion, le chômage, la croissance des inégalités, les désastres écologiques… Face à cet intolérable, l’engagement devient un chemin majeur vers la conscientisation éthique et politique. Ricœur conclut ainsi son analyse : « La conviction est la réplique à la crise : ma place m’est assignée, la hiérarchisation des préférences m’oblige, l’intolérable me transforme de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant ».

Paul Ricoeur (1913-2005) : Préface à l’ouvrage d’Emmanuel Mounier : Ecrits sur le personnalisme. Editions du Seuil, Collection Points Essais, 2000, pages 7-14.

32 – De la « révolution » à la « métamorphose » (Edgar Morin)

Ce propos rejoint celui d’Edgar Morin lorsqu’il propose de remplacer l’idée binaire de « révolution » par celle de « métamorphose » comme fil conducteur des évolutions personnelles et sociétales : « La notion de métamorphose est plus riche que celle de révolution. Elle en garde la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des cultures, du legs de pensées et de sagesses de l’humanité). On ne peut en prévoir les modalités ni les formes : tout changement d’échelle entraîne un surgissement créateur. (…) Nous ne pouvons concevoir encore le visage de la société-monde qui se dégagerait de la métamorphose ».

Dès lors, au lieu de chercher à enclore l’être humain dans des savoirs qui prétendraient l’expliquer, il s’agit de travailler à réveiller en lui ses capacités créatrices et de participer à ce bouillonnement créatif préliminaire à toute « métamorphose » qu’Edgar Morin caractérise ainsi :

« Notre époque devrait être, comme le fut la Renaissance, et plus encore qu’elle, l’occasion d’une reproblématisation généralisée. Tout est à repenser. Tout est à commencer. Tout, en fait, a déjà commencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade des préliminaires modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Il existe déjà, sur tous les continents, en toutes les nations, des bouillonnements créatifs, une multitude d’initiatives locales dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou existentielle. Mais tout ce qui devrait être relié est dispersé, séparé, compartimenté. Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne le dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. (…) Le salut a commencé par la base ».

Edgar Morin : La Voie. Pour l’avenir de l’humanité. Editions Fayard, 2011, pages 32-33

33 – Les « Tisserands » du monde qui vient (Abdennour Bidar)

Dans son dernier ouvrage intitulé Les Tisserands, le philosophe Abdennour Bidar développe une réflexion et des propositions concrètes pour « réparer ensemble le tissu déchiré du monde ». Ce livre part d’un constat : « La volonté de tous les politiques et de tous les intellectuels de continuer à « fabriquer du sens », et à « fabriquer de la civilisation » à la mode du XXe siècle, c’est-à-dire de manière totalement plate, sans horizon de sagesse, mais uniquement à coup de considérations géopolitiques, économiques et sociologiques est un anachronisme flagrant ».

Pour notre auteur, toute réflexion pour le renouveau du civisme et de la civilisation doit prendre en compte les trois grandes déchirures que vit l’homme de la modernité : avec son moi le plus profond, avec autrui, et avec la nature. Ce qu’il appelle les « pyramides religieuses », aujourd’hui en crise, ont prétendu traiter ces déchirures. Bien loin de se cantonner aux religions, ces pyramides qui consacrent la division entre des minorités détentrices de l’argent, du savoir ou des cléricatures sont partout : « Laquelle de nos institutions sociales ne fait pas partie de la foule immense des pyramides religieuses ? » Le chemin est à chercher, non plus dans un nouveau « grand discours », mais dans l’attention portée à tous ceux qui tissent à nouveau le lien social : « Nos grands media sous-estiment le phénomène. Nos politiques n’en ont cure. Notre système économique injuste, fondé sur le profit, n’en a pas encore compris la menace pour lui. Mais déjà, un peu partout dans le monde commencent à se produire un million de révolutions tranquilles. J’appelle Tisserands les acteurs de ces révolutions ».

Abdennour Bidar : Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde », éditions LLL Les Liens qui Libèrent, 2016 pages 7 et 119)).

34 – « La convergence des consciences » (Pierre Rabhi)

Je voudrais laisser le dernier mot à Pierre Rabhi, acteur de premier plan pour lutter contre l’abandon aux forces de l’argent. Il commence son dernier ouvrage où il fait le bilan de son action et de sa réflexion par ces mots qui ouvrent avec justesse le chemin vers « un autre monde possible » :

« Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi – c’est là une certitude – que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociétale et réagir. Mais il faut être clair : il ne s’agit pas de se goberger d’alternatives et de croire naïvement que ce réveil résoudra tout pour l’avenir (…) Il s’agit bien de coopérer et d’imaginer ensemble, en conscience et dans le respect, le monde dans lequel nous voulons évoluer et nous accomplir ».

(Pierre Rabhi : La convergence des consciences, éditions Le Passeur, 2016).

Annexe

La langue universelle de l’argent déréalise le monde

Quand on ne sait plus où on va et que l’on n’a plus de projet, la seule langue universelle devient l’argent. Dès le début du 20e siècle, Charles Péguy avait entrevu avec sa lucidité habituelle cette réduction du monde à sa valeur monétaire.

« Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit.

Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu (…). Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger.

Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer.

L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde.

C’est un cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux que si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire) ; et si l’horloge se mettait à être le temps ; et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré ; et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.

De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité ».

(Charles Péguy : Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914). In Œuvres en prose complètes, Tome 3, Editions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1992 pages 1455-1457. Ce texte posthume est un des derniers écrits de Péguy avant sa mort sur le front le 5 septembre 1914).

Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or, constate Julliard, « L’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans les renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables. »

(Jacques Julliard : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Editions Flammarion 2008, page 30).

Près d’un siècle après Péguy, Emmanuel Faber, le PDG de Danone, l’une des plus grandes multinationales de l’agro-alimentaire, dresse le constat suivant : « Nous sommes à la fin des années 1980, c’est l’explosion de la finance en France. Elle est partout et sa puissance paraît sans limite. Toutes les situations de la vie semblent pouvoir être exprimées sous forme d’équations optionnelles, valorisables à coup d’équations et de formules pour créer des algorithmes de décision irréfutables (..) D’un seul coup, les liens de causalité s’estompent. L’équation est totalisante. Dotée d’une telle puissance rhétorique et de l’invincibilité avérée de l’efficience des marchés, la finance semble avoir le pouvoir de mettre la réalité au monde et de lui indiquer sa visée téléologique. Alpha et Oméga »

(Emmanuel Faber : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement. Editions Albin Michel 2011, page 19.)