Débat final : pour contrer la peur, il y a mille petites choses à faire au quotidien

– Alistair : Pinar, pour toi le courage peut avoir une connotation négative dans le contexte de la violence machiste des révolutionnaires… Cela peut être une façon d’ouvrir le débat.

– Pinar : Il y a plusieurs sens à donner au mot « courage ». Je ne suis pas contre son utilisation, mais je préfère « oser », pour éviter de glorifier le courage. Ce n’est pas une obligation d’être forte ; c’est une obligation de se battre contre le système, mais le courage ne suffit pas à changer le monde. Et ne parlons surtout pas d’héroïsme.

– Je viens aussi de Turquie. Je me souviens, après la tentative de coup d’état de 2017, les rues, le métro étaient occupées que par des mecs, qui soutenaient Erdogan ; dans le métro, nous étions deux femmes au milieu des hommes. J’ai croisé le regard de l’autre femme, elle m’a donné elle aussi beaucoup de force et de courage. Il ne faut pas se laisser décourager par la domination, le courage on peut l’échanger, on peut le créer ensemble.

Mais quand on parle d’héroïsme, ça devient une sorte de mythe où on oublie la personne qu’il y a derrière, qui pourtant peut avoir peur mais ne peut pas le montrer. Ce qu’il faut faire, c’est se comprendre, communiquer, être ensemble, pour continuer malgré la domination et l’oppression.

– Aurélie : Nous avons beaucoup parlé des peurs, de la restriction de nos espaces de décision, de liberté ; la réponse c’est, comme en prison, il y a toujours des marges de liberté et voir comment on se saisit de cela pour créer des résistances imaginatives, intelligentes. Il faudrait axer le débat sur les espaces de liberté qui nous restent, sur les actions de résistance.

– Ce qui peut nous aider, c’est d’inverser les pluriels et les singuliers : on parle des peurs, en effet chacun a les siennes, on ne les partage pas. L’araignée ne me fait pas peur, elle fait peur à d’autres, je respecte ça.

Par contre, on parle du courage. Comme on parle de la journée de LA femme ; je ne l’ai pas rencontrée, j’ai rencontré beaucoup de femmes dans ma vie, mais pas LA femme.

LE courage nous paraît inaccessible, alors que des courages, on en a tous.

Savoir ce que je pourrai faire demain demande du courage, ou bien savoir ne pas faire, des fois il y a des choses qu’il faut refuser de faire.

– La manipulation des média est très étudiée par les systèmes de gouvernement. En 2019 il y a eu 300 000 Gilets jaunes dans la rue, l’État a eu peur, il a mis en place un système pernicieux pour briser la contestation, les gens ne se mobilisent plus, le gouvernement a mis la peur par la violence policière. Les Gilets jaunes ont été stigmatisés, ils sont devenus les méchants. Il faut retrouver une convergence des luttes, nous sommes assez nombreux pour réussir.

– On n’arrive pas à sortir du cadre, je pense à la théorie de l’effondrement. Il est important de cesser d’avoir peur de perdre tous les acquis qui ne nous conviennent pas ; se dire : qu’est-ce que j’accepte de perdre, comment je peux reconstruire la société ? Nous vivons dans un monde tellement complexe, imbriqué : l’effondrement repose là-dessus. Par exemple, sur le plan financier, si tout le monde décide de retirer son argent, ça s’effondre.

– Il ne faut pas oublier les luttes locales, comme celle du collectif citoyen dans la Haute Vallée de l’Aude qui va se battre pour la défense du service public et pour la démocratie directe.

– L’héroïsme est à proscrire plus que le courage, mais dans le cadre d’une action clandestine on valorise l’héroïsme, c’est une question de vie et de mort pour l’organisation.

Pour en sortir, il faut un modèle d’organisation a-hiérarchique, comme internet au départ.

– Alistair : Il faut réfléchir aux espaces de liberté qu’on peut occuper, par exemple l’impact des Gilets jaunes sur la consommation en grande surface : en décembre-janvier ils étaient en panique totale, avec une baisse du chiffre d’affaires jusqu’à 40 %. C’est la cause principale de la réaction de l’État.

Il faut défendre le droit à consommer autrement, ou pas du tout. Il y a un espace énorme.

Ce qui est significatif aussi c’est que, sur les barrages, les camions de livraison bio on les laissait passer.

– Florent : J’ai senti aussi cette panique-là. Bloquer une raffinerie c’est écologique.

– Après la marche partie en octobre 2019 d’Arles vers Genève, il y a une mobilisation pour la marche étalée sur tout 2020 au départ de Montpellier, Lyon, l’Allemagne, la Belgique, Londres. C’est relié aux paysans indiens sans terre, aux paysans sans terre en Europe et aux inégalités sociales.

– Pinar : Nous sommes en train de dire que la peur est quelque chose de multifactoriel (il y a plusieurs raisons) et de multidimensionnel. Les rapports de domination sont articulés, donc il faut lutter contre plusieurs choses, plusieurs mécanismes (le sexisme, le nationalisme, le capitalisme…) sans prioriser, chacun en faisant son possible.

Il faut communiquer pour que les convergences se mettent en place.

J’avais demandé à mon grand-père de m’expliquer la dialectique matérialiste ; il m’a dit : tout change, si l’on met de l’eau à bouillir, elle bout, si on continue elle s’évapore, puis si on arrête le feu, elle se refroidit. Il ne faut jamais éteindre le feu.

– Habib : J’ai été frappé par les éléments suivants :

1) Il y a une crise de transmission et de témoignage intergénérationnels.

2) Il faut passer de la coopération internationale à la solidarité citoyenne internationale : mon pays, le Maroc, joue le rôle de gendarme pour l’UE contre l’émigration, avec un financement important. Que font les citoyens européens engagés ? Nous, citoyens européens, avons voté un budget européen, dont une partie sert à la monarchie marocaine pour garder nos frontières. Nous sommes isolés et ça remue un racisme maghrébin à l’égard des noirs, qui a une histoire.

3) J’ai été très sensible au témoignage d’un maire qui héberge les Gilets jaunes. Parallèlement il y a une crise de l’engagement collectif. Il faut occuper le territoire des petites et moyennes communes, s’engager politiquement.

4) Le devenir du principe de fraternité est en question, le moment est venu de s’en saisir peut-être dans nos réflexions des années à venir.

– Moutsie : Oui il y a eu une baisse de consommation en grande distribution, mais avec une explosion des ventes sur Amazon. Les gens ont eu peur de sortir.

Un acte politique très fort serait d’avoir une réflexion sur notre consommation. Je suis pour les actions de boycott et la réappropriation des savoirs ; en tant que sorcière des Pyrénées, je me bats contre la mainmise du corps médical et du lobby pharmaceutique. Ils nous tiennent par la peur. Je vous invite à lire le livre de Rina Nissim, « Une sorcière des temps modernes ». Elle a milité toute sa vie pour que les femmes se réapproprient leur corps, qu’on ne considère plus la ménopause, la grossesse comme des maladies…

Il est temps de se regrouper entre nous, de s’auto-médiquer ; je ne suis pas en train de dire que le corps médical on n’en a pas besoin mais qu’il faut se réapproprier tout un savoir au niveau de la médecine, se réapproprier les plantes, se re-former. Les plante médicinales subissent de plus en plus de contrôles, on est en train de nous arrêter : depuis l’année dernière les formations en soins médicinaux (avec les plantes médicinales) ne sont plus accordés en formation professionnelle. Au syndicat des simples, on résiste.

– Rina Nissim avait participé à la création d’un centre de santé pour et par les femmes, à Genève. Ça a pris en Suisse, en Allemagne, pas en France (on est restés sur le plan idéologique sans passer à la pratique). Il manque une transmission du savoir par les femmes et pour les femmes ; je vous invite à consulter le « Manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes » de Rina Nissim (Éditions Mamamélis).

– Jean : Il y a une opposition entre confiance et peur. Il faut se positionner pour une réflexion à long terme sur en quoi j’ai confiance, vers quoi je souhaiterais que la société évolue. Tant qu’on en restera à la contestation du système on retombera sur les mêmes écueils. La révolution est souvent suivie du flou, d’une prise de pouvoir par les beaux parleurs. Après la Révolution française, Tocqueville a étudié le système démocratique des États-Unis et l’a présenté à l’Assemblée (désormais constituée essentiellement de bourgeois) : il a fait un tollé, « donner le pouvoir au peuple, vous n’y pensez pas ! ». Il a répondu : « Les gens voteront ce qu’on leur dira de voter. »

– Martine : On vit une période où ce qu’on a travaillé depuis 20-30 ans, on est arrivés à créer des choses comme La Tambouille des Initiatives, Terre de Liens, la formation… on a du mal à passer le cap, il faut travailler de façon à relier tout ça.

– Joël : Je rends hommage à Jean-Claude Pons, le maire de Luc-sur-Aude, qui nous a invités à construire une cabane jaune. On a besoin d’historiens sur les rond-points, de coups de klaxon, arrêtez-vous cinq minutes… Certes ce n’est pas facile : il y a aussi des gens du Front National, ça se construit. On a besoin de Gilets jaunes, c’est un mouvement de convergence, il y a des gens du Front National, il y a des gens de la France Insoumise, on arrive à cohabiter ; la pluralité du mouvement va répondre à certaines de nos interrogations ; ça va prendre du temps.

– Madeleine : Démolissez ces rond-points, il y en a beaucoup trop.

(Photo Bruno Pradès)

– Hélène : Il faut tricoter dans la convergence. Avoir le courage de s’opposer, aller vers la frater-sororité, Clothilde a parlé d’amicalité, il faut creuser la piste de l’individu, de la citoyenneté sans étiquette.

– La Tambouille des Initiatives, le RIHVA (Réseau des initiatives de la Haute Vallée de l’Aude), le Portail de la Haute Vallée, sont nés grâce aux Rencontres des Ami.es de François de Ravignan. Aujourd’hui on n’a plus le temps de parler ; comment réveiller la citoyenneté ? Il y a des gens qui pensent que ce n’est plus la peine de voter. Pour les municipales dans la Haute Vallée, il faut s’impliquer.

– Sébastien : Pour rebondir sur la confiance… certains disent que le RIC (référendum d’initiative citoyenne) est dangereux : « Ils vont revenir sur le mariage pour tous, la peine de mort… » Notre sentiment est que les gens ne feront pas ça, mais qu’est-ce qu’on en sait ?

A Carcassonne, les Gilets jaunes ont diffusé un questionnaire citoyen sur les priorités pour le RIC. Cela s’est fait sur 54 départements, c’était en parallèle au « grand débat » de Macron. On en a tiré les 15 propositions préférées. Ce qui est ressorti en tête c’est que les gens veulent du bien commun : de l’écologie (la taxe carbone pour tous), la transmission des savoirs (20 élèves par classe), des EHPAD à but non lucratif, la TVA sociale. Il n’est pas question d’immigration ni de préférence nationale.

L’erreur qu’on fait c’est qu’on ne se parle plus. Faisons-nous confiance, parlons-nous, ça va marcher.

– Luc : Le Collectif Alternatiba du Narbonnais émet des propositions pour les municipales ; cela nous permet de nous approprier les problématiques locales. Il faut essayer de tisser des liens pour s’alimenter mutuellement, expérimenter une organisation horizontale.

On ne vit pas en dehors de la société, mais on en aimerait une autre.

– Clothilde : Je propose une toute petite expérience : vous avez dû recevoir comme moi le papier de la Sécurité Sociale qui incite à la vaccination anti-grippe. Qu’allez-vous en faire ?

– Dans le public : au panier !

– Clothilde : Je suis soucieuse des fonds de la Sécurité Sociale, mais je vais aller voir Moutsie pour les herbes, pour les tisanes, pour la prévention, je vais aller voir l’homéopathie également ; je ne fais pas rien, je suis consciente. C’est une proposition.

– Pinar : On est déjà impliqués dans plein d’associations. On a besoin de réfléchir ensemble, de faire le plein d’essence, de se donner de la confiance. Je vous remercie beaucoup de faire connaissance et la connaissance est le début de la confiance.

– Hélène : Est-ce qu’on utilise cette dynamique pour mettre quelque chose en place, ou on reste chacun dans son salon ?

– Moutsie : Je crois qu’il n’y a pas grand monde, parmi nous, qui reste au salon. Je crois qu’on est au contraire tous très engagés.

– Clothilde : Nous avons échangé. Maintenant il faut passer à l’action. Nous avons plein d’occasions de faire des petites choses qu’il ne faut pas louper, pour nous engager dans notre espace quotidien.

FIN

(Photo Ph.C.)

Partage du pouvoir : quand les dés sont pipés

Pour Myriam, qui intervenait sur « Partage du pouvoir et démocratie« , plutôt que compter sur notre « démocratie représentative » si peu démocratique, il faut construire des alternatives où l’on exerce le pouvoir tous ensemble.

Myriam à la sortie du Tribunal de Bordeaux lors du procès du DAL.

Poétesse et militante du côté de Bordeaux, Myriam se définit comme « artiviste« . Ses engagements sont multiples, parmi eux l’Orchestre Poétique d’Avant-Guerre, Droit au Logement ou le Collectif Divers Gens aux dernières municipales et présidentielles (voir plus loin).

Lors de cette soirée, Myriam a d’abord posé la question : « La France est-elle un pays démocratique ?« , s’appuyant, pour y répondre, sur la définition du site Toupie.org.

La définition, la voici : « La démocratie est le régime politique dans lequel le pouvoir est détenu ou contrôlé par le peuple, sans qu’il y ait de distinctions dues à la naissance, la richesse, la compétence…« 

Selon ce dictionnaire, les principes et fondements de la démocratie sont : la souveraineté ; l’égalité ; la liberté des individus ; la règle de la majorité ; l’existence d’une « constitution » et d’une juridiction associée (le Conseil constitutionnel en France) ; la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) ; la consultation régulière du peuple (élection et référendum ; la pluralité des partis politiques ; l‘indépendance de la justice.« 

A partir de là, dit Myriam, le monde se scinde en deux : les pays démocratiques, notamment les pays occidentaux, et les pays non démocratiques ou ceux qui sont sur la voie de la démocratie et « que nous encourageons par des tas de moyens, y compris la guerre…« 

Si l’on reprend, point par point, cette définition de la démocratie, on s’aperçoit que la démocratie, en France, n’est pas une réalité : « Le peuple français est-il au pouvoir ? Avons-nous le contrôle sur les gens qui nous gouvernent ? Nous avons certes le droit de vote qui nous permet d’élire des représentants pour défendre finalement leurs idées, leur programme, pas les nôtres. Quant au contrôle, les dernières élections présidentielles on montré que nous ne contrôlons pas grand-chose et que même quand on arrive à dénoncer certaines choses, les puissants continuent à avoir le même comportement.« 

Peut-on parler de liberté individuelle sous un régime d’état d’urgence et après l’adoption de la loi travail ?

Peut-on parler de système électoral démocratique lorsque prévaut la règle majoritaire qui ne tient pas compte de l’abstention et qui donne tous les pouvoirs au parti majoritaire au détriment de la minorité ? Que dire de ces consultations « populaires » (cf. référendum sur le traité de Maastricht) dont les dirigeants ne tiennent pas compte ?

Peut-on dire que la séparation des pouvoirs exécutif, législatif, juridique est réelle ? Myriam cite le procès mené par les institutions contre une action de Droit au Logement à Bordeaux, procès au cours duquel l’avocat de la partie adverse a lui-même déclaré que « pour l’Élysée il n’était pas question de laisser passer ça…« .

Peut-on parler de pluralité politique ou plutôt d’un système de communication qui avantage les grands partis et le discours dominant, « la pensée unique » ?

Les dirigeants de la France mettent pourtant en avant avec fierté ce système « démocratique » et n’hésitent pas à l’exporter… « à coups de canon« , dit Myriam. Peut-on être un pays à la fois démocratique et colonialiste ?

Le système de démocratie représentative majoritaire permet en fait la domination d’un système économique ultra-libéral et d’une élite, qui s’appuient sur une classe de professionnels de la politique.

Myriam parle de « démocratie confiscatoire » qui, sous le prétexte du droit de vote, au lieu de nous donner le pouvoir et le contrôle sur les élus, donne le pouvoir à des politiciens de métier qui font le contraire de ce qu’ils promettent (exemple de François Hollande qui, avant les élections, avait déclaré « mon ennemi c’est la finance« , et qui une fois élu a démenti ses propos par ses actes. Le tout aggravé par le poids de la pensée unique victorieuse depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, celle qui dit qu’ « il n’y a pas d’alternative » au système politico-économique libéral et qui est confortée par la dépolitisation des citoyens alimentée elle-même par le découragement et le sentiment d’impuissance.

Les alternatives montrent que le système actuel n’est pas inéluctable

Devant ce constat faut-il baisser les bras ? Myriam, au contraire, rappelle les nombreuses alternatives qui s’efforcent de construire des moyens d’exercer le pouvoir tous ensemble, dans le contexte de l’agir local et du penser global, en commençant par se changer soi-même.

Elle conseille d’aller voir le blog d’Abstention Consciente qui met en avant un certain nombre d’alternatives existantes :

Puis elle cite, à travers les époques, diverses expériences à commencer par l’expérience zapatiste au Chiapas, qui dure tout de même depuis 30 ans sur un territoire aussi grand que la Belgique. Cette expérience est pleine d’enseignements : assemblées populaires de l’ensemble des citoyens, partage du pouvoir, recherche du consensus, écoute des autres, représentation tournante, pouvoir de contrôle sur ces représentants et possibilité de les révoquer, éducation à la pratique politique…

Autres exemples, la gestion en démocratie directe de la ville de Marinaleda, en Andalousie, les « town meetings » (usage de la démocratie directe dans des villes états-uniennes), la Commune de Paris, la démocratie participative actuelle dans des communes françaises (entre autres à Vandoncourt, dans le Doubs, à Saillans, dans la Drôme, à Trémargat, dans les Côtes d’Armor, à Tordères, dans les Pyrénées-Orientales…), Nuit Debout, les Scop (« on n’a pas besoin d’un patron pour travailler« , souligne Myriam), ou encore, pour revenir à Bordeaux, le Collectif Appel Aux Sans Voix.

Les exemples sont nombreux et porteurs d’espoir. Ils montrent que le système de démocratie manipulé par les élites n’est pas inéluctable.

Au cours du débat qui a suivi cette intervention, Greg, le conteur de Greffeil, a invité les présents à se tourner vers l’inconscient collectif, que le conte fait remonter jusqu’à nous : « On peut puiser une grande force dans les luttes passées« .

Ecouter l’enregistrement audio de la conférence

(cliquer sur le lien, puis sur le fichier et sur « ouvrir »)

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Plus sur Myriam, artiviste

Myriam, alias m., est une poétesse, porte-plume et porte-voix de L’Orchestre Poétique d’Avant-guerre (OPA), collectif artistique et politique basé à Bordeaux.

Elle a contribué au lancement et à la vie de nombreux collectifs : Appel Aux Sans Voix – AASV (organisation d’un tour de France d’assemblées populaires en 2007) -, Droit au Logement de Gironde – DAL 33 (elle fait partie des condamnés pour avoir assisté des familles à la rue et finalement relaxés après l’arrêt de la Cour de Cassation) -, collectif Contre Les Abus Policiers – CLAP 33 (elle vient de remporter un procès contre l’État pour des violences policières dont elle a été victime il y a huit ans) -, Divers Gens (lancement d’une liste citoyenne pour les dernières élections municipales de Bordeaux puis pour les présidentielles 2017), le collectif Abstention Consciente avec un gros travail de recensement et d’information sur les alternatives existantes en France et ailleurs…

Les liens de m. :

Son parcours militant

Le prix de l’engagement : l’oppression

Le site d’OPA

Les vidéos d’OPA

Et encore

Abstention Consciente (2017)

Abstention consciente : une chanson de Myriam avec la fanfare rock La Collectore

Divers Gens (2014)

Appel Aux Sans Voix – AASV (2007)

Contre Les Abus Policiers – CLAP 33

Droit au logement de Gironde – DAL 33

Compléments d’information sur son intervention

Stopper la montée de l’insignifiance de Cornelius Castoriadis (1996)

Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

François et le partage : équité, inclusion, démocratie

La notion de partage de François de Ravignan s’appuyait sur une pensée radicale qui passait par l’accès de chacun aux moyens de production, la critique de la croissance, un monde plus rural organisé beaucoup plus localement…

Pour préparer cette intervention sur « Le partage vu par François de Ravignan », en vue de ces Rencontres 2017, Pascal Pavie a effectué des recherches et a constaté que « François n’en parle pratiquement jamais… Et j’ai compris pourquoi : François parle d’équité, d’exclusion, de démocratie. En cela on retrouve la pensée de François, qui a été très engagé dans le mouvement social et paysan, qui a été à la Confédération Paysanne, a créé l’Adear et qui a fait plein de choses dans le Tiers monde, auprès des exclus ».

« C’était aussi un chrétien engagé, un peu en rupture avec cette pensée de la charité chrétienne qui perdurerait dans une monde où il y a des riches et des pauvres, où les pauvres vivraient de charité chrétienne. »

« Il y a quelque chose de bien plus radical dans la pensée de François qui le rapproche de l’idéal communiste, du vrai partage, de l’équité, une pensée originale qui s’oppose dans notre époque au libéralisme, qui va plus loin que le social, la démocratie. François ne parle pas de partager les richesses mais les moyens de production ; il n’est pas pour autant marxiste ; il parle du partage des moyens de production mais dans chaque pays avec sa façon de vivre. Il ne veut pas d’un modèle à la soviétique ou d’une collectivisation générale de la terre mais il parle de partage de la terre. »

« C’est une pensée en marge des bien-pensants que l’on retrouve dans toutes les institutions internationales, la FAO, etc. qui pensaient qu’il fallait produire, produire, produire et partager après. François avait compris que ce modèle ne pouvait pas fonctionner, que chacun devait retrouver, au niveau des régions, des villages, des pays, la souveraineté alimentaire donc la capacité à produire chacun et non pas faire ce qu’on appelait la charité chrétienne et qu’on appelle aujourd’hui redistribution, quelque chose qui fait sourire aujourd’hui puisque notre cher président Macron parle de théorie du ruissellement : c’est-à-dire que les riches doivent devenir plus riches pour que cela ruisselle sur les pauvres. C’est vraiment opposé à la pensée de François qui dit : il n’y a pas de ruissellement des richesses si elle n’est pas faite de manière autonome par les communauté. Donc ce n’est pas seulement un problème de partage des richesses, c’est aussi le partage du pouvoir économique. François cite souvent Gandhi qui disait : [« Ce que nous voulons, ce n’est pas une production de masse mais une production par la masse. »] Il n’est pas question de produire plus mais de produire chacun. »

« Cette critique de François a été aussi une critique du développement agricole aussi bien dans nos pays que dans les pays pauvres et il s’est opposé aux grands économistes comme Amartya Sen qui était dans les théories d’accroissement de la production. François était quelqu’un d’assez clairvoyant, il voyait que le productivisme, au contraire de régler les problèmes de la pauvreté, allait les accentuer. Le temps lui a donné raison : aujourd’hui, malgré une importante progression de la productivité en 50 ans, les pauvres sont toujours plus pauvres ; d’après Oxfam, les 1 % les plus riches de la planète possèdent 50 % de la richesse mondiale. Jamais on n’a autant produit, jamais il n’y a eu autant de pauvres, et jamais si peu de riches. »

« Cela a amené François à critiquer le développement et la croissance de manière très radicale. Il parlait à un moment de l’idéologie totalitaire de la croissance pour maintenir le système en place, qui a imposé un système de développement qui menait le monde à de plus en plus de pauvreté d’un côté et de plus en plus de richesse de l’autre. »

« Lors d’une conférence de la Confédération Paysanne à Limoux, François avait dit : [« En dépit des constats sur les limites et les dégâts de la croissance, il est évident que la déconstruction de ce système ne se fera jamais chez les riches ; la seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, qui aura pour effet un conflit, une pénurie ou les deux ensemble ; plus nous attendrons, plus les conflits seront dramatiques. »]

« C’était une pensée réellement radicale, pas du tout dans l’angélisme qui croit que par une espèce d’humanisme ambiant dans la société on va arriver à régler le problème de la pauvreté. »

Dans « La Faim pourquoi ? », François de Ravignan décrit l’exclusion que subissent les populations paysannes.

« Une autre citation de Gandhi : [« La vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques uns mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus d’autorité. »] François se méfie aussi de l’État nation, je pense que derrière ça il rêvait d’une société qui revenait sur un monde plus rural, organisée beaucoup plus localement ; dans ce sens, il se démarque aussi des avant-gardes révolutionnaires qui pensent qu’il va y avoir un mouvement révolutionnaire et que c’est par l’État nation que les changements se produiront. Cette pensée très radicale de François s’accompagnait d’une pensée très alternative : c’est là où l’on est que les changements peuvent se faire. Il a toujours soutenu les initiatives locales, les petits projets étaient porteurs de sens pour lui et l’émanation de tous ces petits projets pouvait créer des alternatives, faire modèle. On voit que cela a du sens : localement des choses se sont faites malgré le rouleau compresseur du productivisme. »

« Ce qui est le plus intéressant dans la pensée de François c’est que le partage était dans sa tête, chaque fois qu’il analysait un changement, qu’il visitait une société, par exemple en Andalousie les grandes propriétés étaient en train de s’équiper de machines pour désherber la betterave, les grands propriétaires disaient : [« On va augmenter la productivité ».] Lui, chaque fois, posait le problème : [« Combien de chômage cela va créer ? »] alors que les ouvriers agricoles avaient à peine assez de travail pour survivre. »

« François interroge la modernité, ce n’était pas quelqu’un d’archaïque, il ne voulait pas que les paysans reviennent à la houe. Il demandait : [« Cette modernité, qu’est-ce qu’elle produit ? L’exclusion ou un réel progrès dans la vie de chacun ? »]

« Sur le partage du travail Coluche disait : [« Le travail on vous le laisse, l’argent nous suffira. »] En ce sens, François n’était pas du tout coluchien, pour lui ce n’était pas l’argent qui comptait mais l’intégration par le travail ; il pensait que le partage du travail était quelque chose de très important et ce n’était pas simplement la répartition des richesses qui comptait. »

« François n’était pas un libéral, il pensait qu’il fallait protéger les marchés agricoles. Il n’était pas social-démocrate, il ne pensait pas que la social-démocratie répartirait les richesses entre tout le monde ; c’était plutôt un autogestionnaire et pas du tout un réformiste, il s’intéressait aux changements radicaux que pouvait produire le syndicalisme, il s’intéressait à la réforme agraire, à la répartition des terres, il avait été un participant très actif à un congrès sur le foncier que nous avions organisé dans l’Aude. »

« François s’est engagé politiquement. Proche des Verts (comme René Dumont, avec lequel il avait cheminé), il avait fait partie de leur liste aux élections régionales dans les années 80 ; il adhérait à la Confédération Paysanne et avait applaudi à la naissance de Via Campesina ; il avait soutenu les ouvriers agricoles d’Andalousie, le Mouvement des Sans Terre au Brésil, Ekta Parishad en Inde 1. »

« François pensait aussi que beaucoup de choses passeraient par la culture. Il disait : [« C’est d’abord la parole qu’il faut reconnaître et partager, il faut donc agir dans le domaine politique et culturel avant d’agir sur l’économique. »] Il disait que la pensée démocratique était en panne dans notre pays et qu’il fallait l’approfondir. »

« Il ne croit pas aux lendemains qui chantent et disait : [« Finis les lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui qu’il faut chanter sans attendre demain. »]

« Il critiquait la notion de crise : [« On ne peut pas dire : on va attendre la fin de crise ; non, c’est aujourd’hui qu’il faut faire des choses. »]

« Dans La Faim Pourquoi, il souligne la nécessité de lutter contre la triple exclusion du travail, de la terre et du marché. »

« Enfin, il disait : [« Poser ici et aujourd’hui des actes justes, c’est cela espérer. »]

La nécessité de parler, et de parler juste

Clothilde apporte une autre dimension aux propos de Pascal. « Avec François », dit-elle, « nous avons énormément partagé sur la nécessité de parler et de parler juste ; c’est quelque chose qui nous a construits et l’un et l’autre. Après son départ, je me suis demandé comment j’allais vivre sans François ; au fond, son sens de la justice, de la justesse n’arrête pas de m’accompagner. François croyait profondément en l’Homme, en sa capacité de retrouver la justesse, de sortir de l’endoctrinement. Il citait souvent Simone Weil, la philosophe : [« L’attention à ce qui nous entoure est une forme première de sainteté. »] François me disait : [« Fais attention, va jusqu’au bout de tes gestes. »] Il avait le goût de la chose bien faite, il était très rigoureux, dans l’humour, dans la joie ; il était très grave, j’avais parfois l’impression qu’il portait le monde sur ses épaules et il avait une capacité d’humour extraordinaire, il exprimait la rigueur dans la joie, l’humour et le partage. »

Pascal poursuit pour dire que François savait aussi partager les moments conviviaux comme le travail (aider à transporter les ruches, à tailler la vigne, redresser des clôtures…).

(Pascal) « Après, on peut se poser la question sur la finalité politique : le monde qu’il espérait ne se construit pas, il est en train de se déconstruire j’ai l’impression, en France. Quand je me suis installé comme agriculteur nous étions 15 000 dans l’Aude, aujourd’hui nous sommes moins de 5 000, en l’espace d’une génération on a perdu les deux tiers des exploitations, celles qui restent ce sont surtout les plus grosses, pas celles que François aurait admirées. »

Le maire de Greffeil, Jean-Paul Escande, a un autre avis : « François était un visionnaire. Contrairement au plan économique, sur la vie collective en milieu rural aujourd’hui nous avançons ; beaucoup de petits villages deviennent plus actifs, avec du lien social ; en 1976, il n’y avait pas d’enfants dans le village (…) aujourd’hui il y en a 6 au primaire et des petits en maternelle, cela me donne de l’espoir. »

Pascal : « On a stoppé l’exode rural, pas l’exode paysan. »

Alistair : « Il y a des villages qui bougent, plus ou moins. Le facteur humain est important, on le voit quand le maire et deux, trois, quatre habitants construisent des ponts entre les natifs et les adoptifs. »

Habib : « François attachait de l’importance à mutualiser des espaces communs. Avec 26 associations de Toulouse nous avons créé le Centre d’information pour un développement solidaire (Cides), qui existe toujours (…) François s’était engagé auprès des exclus, dès les années 50 (…) A Greffeil, il disait [« l’universel, c’est le local »] (…) Il appelait aussi les jeunes étudiants à désacraliser les méthodes et disait [« Un questionnaire c’est une fermeture sur une réalité que vous ne comprenez pas encore ; essayez d’observer, de comprendre, parce que les paysans sont plus savants que vous (…) Ce qui est important, c’est la soupe, pas la casserole ; nos méthodes occidentales, si elles ne sont pas adaptées il faut les jeter, adapter tous ces outils pour avoir une bonne soupe. »]

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1 Ekta Parishad : syndicat des sans terre en Inde, d’inspiration gandhienne. François participa là-bas à de longues marches pour reconnaître les droits de ces paysans. Il était proche du leader de ce syndicat, Rajagopal.

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Ce texte rejoint celui que Pascal avait rédigé en présentation de ces Rencontres 2017.