François et le partage : équité, inclusion, démocratie

La notion de partage de François de Ravignan s’appuyait sur une pensée radicale qui passait par l’accès de chacun aux moyens de production, la critique de la croissance, un monde plus rural organisé beaucoup plus localement…

Pour préparer cette intervention sur « Le partage vu par François de Ravignan », en vue de ces Rencontres 2017, Pascal Pavie a effectué des recherches et a constaté que « François n’en parle pratiquement jamais… Et j’ai compris pourquoi : François parle d’équité, d’exclusion, de démocratie. En cela on retrouve la pensée de François, qui a été très engagé dans le mouvement social et paysan, qui a été à la Confédération Paysanne, a créé l’Adear et qui a fait plein de choses dans le Tiers monde, auprès des exclus ».

« C’était aussi un chrétien engagé, un peu en rupture avec cette pensée de la charité chrétienne qui perdurerait dans une monde où il y a des riches et des pauvres, où les pauvres vivraient de charité chrétienne. »

« Il y a quelque chose de bien plus radical dans la pensée de François qui le rapproche de l’idéal communiste, du vrai partage, de l’équité, une pensée originale qui s’oppose dans notre époque au libéralisme, qui va plus loin que le social, la démocratie. François ne parle pas de partager les richesses mais les moyens de production ; il n’est pas pour autant marxiste ; il parle du partage des moyens de production mais dans chaque pays avec sa façon de vivre. Il ne veut pas d’un modèle à la soviétique ou d’une collectivisation générale de la terre mais il parle de partage de la terre. »

« C’est une pensée en marge des bien-pensants que l’on retrouve dans toutes les institutions internationales, la FAO, etc. qui pensaient qu’il fallait produire, produire, produire et partager après. François avait compris que ce modèle ne pouvait pas fonctionner, que chacun devait retrouver, au niveau des régions, des villages, des pays, la souveraineté alimentaire donc la capacité à produire chacun et non pas faire ce qu’on appelait la charité chrétienne et qu’on appelle aujourd’hui redistribution, quelque chose qui fait sourire aujourd’hui puisque notre cher président Macron parle de théorie du ruissellement : c’est-à-dire que les riches doivent devenir plus riches pour que cela ruisselle sur les pauvres. C’est vraiment opposé à la pensée de François qui dit : il n’y a pas de ruissellement des richesses si elle n’est pas faite de manière autonome par les communauté. Donc ce n’est pas seulement un problème de partage des richesses, c’est aussi le partage du pouvoir économique. François cite souvent Gandhi qui disait : [« Ce que nous voulons, ce n’est pas une production de masse mais une production par la masse. »] Il n’est pas question de produire plus mais de produire chacun. »

« Cette critique de François a été aussi une critique du développement agricole aussi bien dans nos pays que dans les pays pauvres et il s’est opposé aux grands économistes comme Amartya Sen qui était dans les théories d’accroissement de la production. François était quelqu’un d’assez clairvoyant, il voyait que le productivisme, au contraire de régler les problèmes de la pauvreté, allait les accentuer. Le temps lui a donné raison : aujourd’hui, malgré une importante progression de la productivité en 50 ans, les pauvres sont toujours plus pauvres ; d’après Oxfam, les 1 % les plus riches de la planète possèdent 50 % de la richesse mondiale. Jamais on n’a autant produit, jamais il n’y a eu autant de pauvres, et jamais si peu de riches. »

« Cela a amené François à critiquer le développement et la croissance de manière très radicale. Il parlait à un moment de l’idéologie totalitaire de la croissance pour maintenir le système en place, qui a imposé un système de développement qui menait le monde à de plus en plus de pauvreté d’un côté et de plus en plus de richesse de l’autre. »

« Lors d’une conférence de la Confédération Paysanne à Limoux, François avait dit : [« En dépit des constats sur les limites et les dégâts de la croissance, il est évident que la déconstruction de ce système ne se fera jamais chez les riches ; la seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, qui aura pour effet un conflit, une pénurie ou les deux ensemble ; plus nous attendrons, plus les conflits seront dramatiques. »]

« C’était une pensée réellement radicale, pas du tout dans l’angélisme qui croit que par une espèce d’humanisme ambiant dans la société on va arriver à régler le problème de la pauvreté. »

Dans « La Faim pourquoi ? », François de Ravignan décrit l’exclusion que subissent les populations paysannes.

« Une autre citation de Gandhi : [« La vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques uns mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus d’autorité. »] François se méfie aussi de l’État nation, je pense que derrière ça il rêvait d’une société qui revenait sur un monde plus rural, organisée beaucoup plus localement ; dans ce sens, il se démarque aussi des avant-gardes révolutionnaires qui pensent qu’il va y avoir un mouvement révolutionnaire et que c’est par l’État nation que les changements se produiront. Cette pensée très radicale de François s’accompagnait d’une pensée très alternative : c’est là où l’on est que les changements peuvent se faire. Il a toujours soutenu les initiatives locales, les petits projets étaient porteurs de sens pour lui et l’émanation de tous ces petits projets pouvait créer des alternatives, faire modèle. On voit que cela a du sens : localement des choses se sont faites malgré le rouleau compresseur du productivisme. »

« Ce qui est le plus intéressant dans la pensée de François c’est que le partage était dans sa tête, chaque fois qu’il analysait un changement, qu’il visitait une société, par exemple en Andalousie les grandes propriétés étaient en train de s’équiper de machines pour désherber la betterave, les grands propriétaires disaient : [« On va augmenter la productivité ».] Lui, chaque fois, posait le problème : [« Combien de chômage cela va créer ? »] alors que les ouvriers agricoles avaient à peine assez de travail pour survivre. »

« François interroge la modernité, ce n’était pas quelqu’un d’archaïque, il ne voulait pas que les paysans reviennent à la houe. Il demandait : [« Cette modernité, qu’est-ce qu’elle produit ? L’exclusion ou un réel progrès dans la vie de chacun ? »]

« Sur le partage du travail Coluche disait : [« Le travail on vous le laisse, l’argent nous suffira. »] En ce sens, François n’était pas du tout coluchien, pour lui ce n’était pas l’argent qui comptait mais l’intégration par le travail ; il pensait que le partage du travail était quelque chose de très important et ce n’était pas simplement la répartition des richesses qui comptait. »

« François n’était pas un libéral, il pensait qu’il fallait protéger les marchés agricoles. Il n’était pas social-démocrate, il ne pensait pas que la social-démocratie répartirait les richesses entre tout le monde ; c’était plutôt un autogestionnaire et pas du tout un réformiste, il s’intéressait aux changements radicaux que pouvait produire le syndicalisme, il s’intéressait à la réforme agraire, à la répartition des terres, il avait été un participant très actif à un congrès sur le foncier que nous avions organisé dans l’Aude. »

« François s’est engagé politiquement. Proche des Verts (comme René Dumont, avec lequel il avait cheminé), il avait fait partie de leur liste aux élections régionales dans les années 80 ; il adhérait à la Confédération Paysanne et avait applaudi à la naissance de Via Campesina ; il avait soutenu les ouvriers agricoles d’Andalousie, le Mouvement des Sans Terre au Brésil, Ekta Parishad en Inde 1. »

« François pensait aussi que beaucoup de choses passeraient par la culture. Il disait : [« C’est d’abord la parole qu’il faut reconnaître et partager, il faut donc agir dans le domaine politique et culturel avant d’agir sur l’économique. »] Il disait que la pensée démocratique était en panne dans notre pays et qu’il fallait l’approfondir. »

« Il ne croit pas aux lendemains qui chantent et disait : [« Finis les lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui qu’il faut chanter sans attendre demain. »]

« Il critiquait la notion de crise : [« On ne peut pas dire : on va attendre la fin de crise ; non, c’est aujourd’hui qu’il faut faire des choses. »]

« Dans La Faim Pourquoi, il souligne la nécessité de lutter contre la triple exclusion du travail, de la terre et du marché. »

« Enfin, il disait : [« Poser ici et aujourd’hui des actes justes, c’est cela espérer. »]

La nécessité de parler, et de parler juste

Clothilde apporte une autre dimension aux propos de Pascal. « Avec François », dit-elle, « nous avons énormément partagé sur la nécessité de parler et de parler juste ; c’est quelque chose qui nous a construits et l’un et l’autre. Après son départ, je me suis demandé comment j’allais vivre sans François ; au fond, son sens de la justice, de la justesse n’arrête pas de m’accompagner. François croyait profondément en l’Homme, en sa capacité de retrouver la justesse, de sortir de l’endoctrinement. Il citait souvent Simone Weil, la philosophe : [« L’attention à ce qui nous entoure est une forme première de sainteté. »] François me disait : [« Fais attention, va jusqu’au bout de tes gestes. »] Il avait le goût de la chose bien faite, il était très rigoureux, dans l’humour, dans la joie ; il était très grave, j’avais parfois l’impression qu’il portait le monde sur ses épaules et il avait une capacité d’humour extraordinaire, il exprimait la rigueur dans la joie, l’humour et le partage. »

Pascal poursuit pour dire que François savait aussi partager les moments conviviaux comme le travail (aider à transporter les ruches, à tailler la vigne, redresser des clôtures…).

(Pascal) « Après, on peut se poser la question sur la finalité politique : le monde qu’il espérait ne se construit pas, il est en train de se déconstruire j’ai l’impression, en France. Quand je me suis installé comme agriculteur nous étions 15 000 dans l’Aude, aujourd’hui nous sommes moins de 5 000, en l’espace d’une génération on a perdu les deux tiers des exploitations, celles qui restent ce sont surtout les plus grosses, pas celles que François aurait admirées. »

Le maire de Greffeil, Jean-Paul Escande, a un autre avis : « François était un visionnaire. Contrairement au plan économique, sur la vie collective en milieu rural aujourd’hui nous avançons ; beaucoup de petits villages deviennent plus actifs, avec du lien social ; en 1976, il n’y avait pas d’enfants dans le village (…) aujourd’hui il y en a 6 au primaire et des petits en maternelle, cela me donne de l’espoir. »

Pascal : « On a stoppé l’exode rural, pas l’exode paysan. »

Alistair : « Il y a des villages qui bougent, plus ou moins. Le facteur humain est important, on le voit quand le maire et deux, trois, quatre habitants construisent des ponts entre les natifs et les adoptifs. »

Habib : « François attachait de l’importance à mutualiser des espaces communs. Avec 26 associations de Toulouse nous avons créé le Centre d’information pour un développement solidaire (Cides), qui existe toujours (…) François s’était engagé auprès des exclus, dès les années 50 (…) A Greffeil, il disait [« l’universel, c’est le local »] (…) Il appelait aussi les jeunes étudiants à désacraliser les méthodes et disait [« Un questionnaire c’est une fermeture sur une réalité que vous ne comprenez pas encore ; essayez d’observer, de comprendre, parce que les paysans sont plus savants que vous (…) Ce qui est important, c’est la soupe, pas la casserole ; nos méthodes occidentales, si elles ne sont pas adaptées il faut les jeter, adapter tous ces outils pour avoir une bonne soupe. »]

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1 Ekta Parishad : syndicat des sans terre en Inde, d’inspiration gandhienne. François participa là-bas à de longues marches pour reconnaître les droits de ces paysans. Il était proche du leader de ce syndicat, Rajagopal.

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Ce texte rejoint celui que Pascal avait rédigé en présentation de ces Rencontres 2017.

PABLO SERVIGNE : De l’effondrement à la résilience

« Trouver des alternatives à la crise » était le thème central de ces rencontres 2015 des Ami.es de François de Ravignan. Nous avons, avec Pablo Servigne, essayé de comprendre les mécanismes de la faillite du système, qui le mènent à l’effondrement ; puis nous avons réfléchi à de nouveaux modes de vie plus viables, en termes environnementaux et économiques, et plus porteurs de dignité humaine.

Pablo Servigne est l’auteur de « Nourrir l’Europe en temps de crise » (Ed. Nature & Progrès, 2014) et le co-auteur de « Comment tout peut s’effondrer » (Ed. Seuil, 2015) ; sa formation d’ingénieur en agronomie tropicale l’a amené à devenir un spécialiste des fourmis avant de se pencher sur la collapsologie (l’étude de l’effondrement) et la transition.

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Il est intervenu d’abord le vendredi soir pour décrire les mécanismes de l’effondrement puis pour proposer des réponses, qu’il a développées le samedi autour du thème de la résilience. D’autres réponses ont été recherchées avec un Forum ouvert (« Se réapproprier l’énergie sur les territoires ») puis avec la présentation du « Scénario Négawatt » ; enfin avec un débat sur « ce à quoi nous sommes prêts à renoncer » (pour commencer à s’adapter à la nouvelle donne décrite par Pablo Servigne).

« Sans lendemain »

Premier support à l’intervention de Pablo Servigne, le film « Sans lendemain » (« There’s no tomorrow »), réalisé par Dermot O’Connor, du Post Carbone Institute avec Pictures Incubation et diffusé en français par le Mouvement politique des objecteurs de croissance (Belgique).

Les combustibles fossiles, pétrole, gaz naturel, charbon, ne sont pas inépuisables, explique ce film. Le pic de production du pétrole semble atteint, même s’il se prolonge un peu du fait de nouvelles découvertes ; nous avons consommé la moitié des réserves connues. Le pic de production du charbon devrait intervenir d’ici 2040 et celui du gaz d’ici 2030. Les découvertes se raréfient mais surtout les nouvelles réserves sont de plus en plus coûteuses à exploiter : le ratio du retour d’énergie (produite) sur l’énergie investie (REEI) était de 100 lors des premières découvertes de pétrole ; il est aujourd’hui de 10 (pétrole en haute mer) voire de 5 à 1,5 (sables bitumineux et pétrole de schiste). Le charbon que l’on trouve actuellement est moins dense, de moindre qualité et plus en profondeur ; le gaz de schiste est très polluant…

Notre société, basée sur la ville, est très dépendante des énergies fossiles : asphalte, chauffage, climatisation, voiture (étalement urbain et zones commerciales)… tout a été construit sur la base d’une énergie abondante et en dépend : les plastiques, l’agriculture, les hôpitaux, l’aviation, la distribution de l’eau, l’armée, l’informatique, les vêtements…

De plus l’économie mondiale repose sur une croissance infinie, exigeant toujours plus d’énergie à bas prix.

On peut alors songer à des énergies de substitution. L’uranium ? Les réserves sont encore importantes mais remplacer l’énergie générée actuellement par les combustibles fossiles demanderait plus de 10 000 réacteurs nucléaires, qui consommeraient les réserves connues d’uranium en 10-20 ans.

L’éolien a un bon REEI, mais il est intermittent ; pour l’hydroélectricité il reste peu de sites pour de nouveaux barrages ; la géothermie pourrait fournir 10 % de l’énergie des États-Unis en 2050 ; l’énergie marémotrice est limitée aux zones côtières ; le bois a une faible densité énergétique ; les agrocarburants sont dépendants du pétrole et ont un REEI proche de 1 ; l’hydrogène n’est pas viable ; le photovoltaïque actuellement installé sur terre représente la production de deux centrales à charbon et par ailleurs il faut 2,5 tonnes de charbon pour fabriquer un panneau solaire ; les centrales solaires sont limitées aux régions ensoleillées (sinon, il faut transporter l’énergie produite)…

Toutes ces alternatives au pétrole dépendent de machines fonctionnant au pétrole et/ou de matériaux à base de pétrole.

Peut-on remplacer un système basé sur les combustibles fossiles par un patchwork d’alternatives ? Cela demande de répondre à beaucoup de conditions : investir massivement, réaliser des avancées technologiques…

Croissance exponentielle, destruction exponentielle

Il y a un autre problème : c’est que la croissance de notre société est exponentielle ; elle ne cesse d’accélérer. Au taux actuel de croissance mondiale, qui est de 3 %, l’économie double tous les 23 ans. La demande d’énergie suit le même rythme.

L’économie est basée sur la création monétaire et la dette. Les banques prêtent de l’argent qu’elles n’ont pas pour permettre d’investir, ce qui entraîne un remboursement de capital et d’intérêts. Sans croissance, impossible de payer les dettes, ce qui amènerait l’économie mondiale à s’effondrer. Le système doit croître ou mourir.

La consommation elle aussi est exponentielle : la consommation d’eau, d’engrais, la déforestation, le développement de véhicules motorisés… Comme est exponentielle la production d’oxydes nitreux et de méthane, d’où la destruction de la couche d’ozone, le dérèglement climatique. La biodiversité baisse très vite…

Mais la croissance est limitée par la ressource la moins disponible. Ce sont en particulier les métaux rares, nécessaires aux nouvelles technologies, mais qui s’épuisent.

Nous utilisons aujourd’hui 40 % de la photosynthèse terrestre, nous ne pourrons pas dépasser 100 %. Il y avait 800 millions de voitures en circulation en 2010, il devrait y en avoir deux milliards en 2025 : la planète ne pourra pas le supporter, quelle que soit l’énergie utilisée.

Comment éviter la crise ? En économisant l’énergie, en cherchant de nouvelles techniques, en recyclant… ? Les nouvelles technologies et le recyclage ont besoin d’énergie. Substituer une énergie à une autre demande du temps.

Il n’y aura donc pas de réforme sans remise en cause de la croissance, conclut le film. Nous serons obligés, bon gré mal gré, de revenir à une vie plus simple, avec davantage de travail manuel agricole, des aliments produits localement, avec beaucoup plus de marche et de vélo, moins de consommation d’électricité, de chauffage, moins de dettes : nous devrons être autosuffisants comme l’étaient nos ancêtres.

Le film est de 2012 : « les nouveaux chiffres sont pires », dit Pablo Servigne.

Le rapport du Club de Rome : déjà en 1972… !

Autre document, le Rapport du Club de Rome (dont Denis Meadows est l’un des co-auteurs), en 1972.

Les auteurs du rapport ont modélisé un certain nombre de paramètres sur lesquels repose notre société : production industrielle, alimentaire, de services, pollution, ressources, population. Ils ont projeté la croissance de chaque paramètre, qui est exponentielle. Le résultat, c’est une trajectoire de notre civilisation vers la croissance puis vers un effondrement rapide, par défaut de ressources, avant 2050. Les tendances de ce modèle ont été confirmées depuis.

Schéma Rapport Meadows 2

« Ce modèle n’est pas une prédiction de l’avenir », prévient Pablo Servigne. « Il teste un système et il nous dit que notre système est très instable : la croissance exponentielle ne peut qu’être suivie d’un effondrement. Ce qui manque, ce sont les très mauvaises nouvelles (un accident nucléaire, une guerre mondiale, un astéroïde) et les très bonnes (un sursaut humaniste, la coopération mondiale ou une Cop 21 où tout va bien, avec une grande transition rapide). » Des nouvelles évidemment imprévisibles.

Il manque aussi, à ce modèle, la dimension climat. Pour l’aborder, il faut se référer aux travaux du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui disent que si l’on arrive à brûler le tiers des réserves restantes d’énergies fossiles, le climat part sur une trajectoire à + 16°C (et + 30 à + 40° aux pôles) : ce serait la fin de la majorité des espèces sur terre.

On peut se rassurer un peu : on n’arrivera pas à extraire toute cette énergie, par manque d’énergie et de puissance financière. Mais là encore, l’effondrement paraît inévitable.

Pablo Servigne cite la métaphore d’une voiture (la voiture de la croissance) lancée à grande vitesse et dont le chauffeur a les yeux bandés ; ou on arrête tout et l’économie s’effondre, ou on continue et on va dans le mur, c’est-à-dire vers l’effondrement inévitable mais aussi la destruction du système terre.

Entrer en transition

Pablo Servigne, qui a décortiqué des centaines d’articles scientifiques et en a réalisé une synthèse, estime ces scénarios plausibles. Certes, la situation est d’une grande complexité : « il est difficile de savoir où se situe le début de l’effondrement ; même après, les analyses divergeront. » Il attribue à ces scénarios une vertu, celle de produire un choc sur celui qui les voit. « Pour entrer en transition, il faut s’être pris un coup dans le ventre ». La réalité n’est pas agréable à regarder mais il faut la voir, en prendre acte, pour y apporter des réponses réalistes.

Les initiatives allant dans ce sens sont multiples, comme le réseau des villes en transition (1 500 villes ou quartiers dans le monde).

« On savait tout cela dans les années 1980 ; depuis 40 ans on n’a rien fait, c’est vraiment trop tard mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire, on peut encore limiter les dégâts. »

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Le cinéma aborde souvent le thème de la catastrophe planétaire. Il le fait tantôt avec beaucoup de pessimisme sur la nature humaine (dans Mad Max, les survivants s’entre-tuent) tantôt avec un optimisme excessif (dans Star Trek, les humains se surpassent en générosité et en intelligence et s’en sortent par la maîtrise providentielle des technologies). Pablo Servigne propose une voie plus réaliste qui fait confiance à l’homme en s’appuyant sur le collectif et l’entraide : « une société individualiste ne peut s’épanouir que dans un système riche en énergie. Dans une société pauvre en énergie, les groupes sociaux les plus solidaires vont survivre ; ça ne veut pas dire que tout le monde jouera le jeu. »

Il propose de « se concentrer non pas sur le grand chêne qui tombe mais sur les jeunes pousses qui émergent par milliers, les initiatives pour la justice sociale et environnementale ».

Au cours du débat, Pascal estime qu’il ne faut « pas oublier de se battre pour changer la société (les puissants auront toujours des moyens de subsistance) ». Pour Moutsie, « si tout s’effondre, les riches auront plus de mal à se passer du pétrole, ils sont complètement dépendants ; les pauvres, nous avons une richesse, ce sont les savoir-faire, les échanges gratuits, nous pouvons vivre dans une sobriété heureuse. »

« La problématique aujourd’hui, » ajoute Alistair, « c’est moins l’énergie que le système économique et politique qui amène l’asservissement de l’homme. »

Agir à l’échelle des territoires

Le Forum ouvert du samedi matin a amené les participants à réfléchir à « comment se réapproprier l’énergie sur les territoires ».

On a travaillé par groupes qui se sont dessinés à partir d’une première discussion : Quelles solutions pratiques ? Agir à l’échelle communale, Répondre aux grandes questions, Comment travailler ensemble ? Puis chaque groupe a énoncé ses propositions ou conclusions.

Les solutions pratiques, cela peut être changer de culture (relocaliser la production et la consommation) ; établir une hiérarchisation usage/énergie (un usage prioritaire pour chaque énergie : par exemple, le bois doit-il servir en priorité à la construction ou au chauffage?) ; prioriser les matériaux naturels dans l’habitat (terre crue, paille…), isoler… ; collectiviser les transports et veiller à la multi-modalité (comment aller de chez nous à la gare) ; remplacer le transport de marchandises en camion par le train ; créer des partenariats avec les collectivités locales…

Au niveau communal, comment sensibiliser les gens à la nécessité de changer les modes de consommation et l’utilisation de l’énergie, comment les fédérer autour d’un projet ? Des réponses : accepter la lenteur des processus, sensibiliser les élus municipaux, souligner l’intérêt économique de l’économie d’énergie, et surtout ne pas arriver avec des solutions toutes faites, procéder par questionnement pour remettre les citoyens face à leur responsabilité.

Grandes questions : deux orientations ont été retenues, d’abord utiliser l’homéopathie citoyenne pour dynamiser la société, mettre les citoyens dans le coup ; puis utiliser l’exemplarité des démarches individuelles (Nef, Enercoop, co-voiturage, coopératives…) et aller vers des démarches collectives (à l’échelle d’une commune, ou encore l’agriculture paysanne).

Comment travailler ensemble : réaliser un diagnostic des besoins, trouver les personnes motrices, monter des activités collectives (sobriété, production d’électricité, de chaleur, mobilité…), travailler dans la convivialité, avoir un processus permanent de formation/information.

Grégoire Albisetti, le conteur de Greffeil, conclut à sa façon : « Tout est exponentiel, le dérèglement climatique mais aussi les actions positives » et il cite Jacques Ellul : « L’espérance consiste à faire de l’Histoire quand il n’y a plus d’Histoire possible. »

Scénario NégaWatt : la sobriété d’abord, les renouvelables ensuite

Le « Scénario NégaWatt 2011 », élaboré par l’association NégaWatt, part du constat d’une situation d’urgence : épuisement des ressources, risques technologiques de plus en plus menaçants, précarité sociale croissante dans l’accès à l’énergie. Pour y remédier, il propose trois axes : sobriété, efficacité, énergies renouvelables.

Un important moyen d’action serait un programme massif de rénovation du bâtiment visant à diviser par deux la consommation d’énergie. Objectif, un gain de 65 % après rénovation de l’existant ; pour le neuf, aller vers un habitat de petit collectif plutôt que la maison individuelle.

Autre piste, maîtriser la demande d’électricité et d’énergie et diviser la consommation par deux d’ici à 2050. Cela en généralisant les équipements basse consommation, par l’aménagement du territoire (réduire la distance d’accès aux services), l’efficacité (transport en commun, co-voiturage, véhicules sobres), les énergies renouvelables (véhicules électriques en urbain, hybrides-gaz en interurbain), l’évolution de l’industrie (sobriété, cogénération, recyclage, supprimer l’obsolescence programmée).

Pour ce qui est des énergies renouvelables, le scénario propose de développer la biomasse (surtout le bois énergie, un peu la méthanisation, très peu les agrocarburants) ainsi que l’éolien terrestre et offshore et le photovoltaïque. Et de sortir progressivement du nucléaire d’ici 2030 et des énergies fossiles d’ici 2050.

Le bilan de ces actions transformerait en profondeur le schéma énergétique français, d’abord en réduisant fortement la consommation (des deux tiers), ensuite en abaissant considérablement la consommation d’énergies fossiles et en remplaçant les besoins restants par des énergies renouvelables.

Le bilan en termes d’émission de CO2 serait une réduction par deux d’ici 2030 et par quinze d’ici 2050.

Cette transition énergétique réduirait par ailleurs la facture énergétique, réduirait la précarité énergétique et créerait des emplois (ils sont évalués à 630 000).

Ce scénario, selon l’association, est tout à fait possible, à condition de mobiliser tous les acteurs de la société dans cette transition.

Voir la vidéo : sur la page d’accueil, sur la colonne centrale, descendre à Vidéos ; la première, intitulée « Présentation du scénario négaWatt, par Yves Marignac (durée : 18 min) » explique bien le sujet.

La résilience, ou stratégie du roseau

Dernière étape de cette démarche de prise de conscience, de réflexion et de débat, une intervention de Pablo Servigne sur la résilience (de l’anglais « resilience » = rebondissement, résistance aux chocs).

« Face à ces mauvaises nouvelles, que pouvons-nous faire ? », demande Pablo Servigne. « Il y a deux comportements, celui du chêne, qui casse, et celui du roseau, qui résiste. Cela ne veut pas dire renoncer à lutter. »

Il prend l’exemple de l’agriculture. « J’ai imaginé l’agriculture d’après les catastrophes : on peut avoir une agriculture sans machines lourdes, avec peu ou pas d’électricité, dans un climat instable et imprévisible. Cela ramène à des pratiques anciennes ; cela demande d’aller vers les principes du vivant : local, diversité, cyclicité (il n’y a plus de déchets). »

Il conseille aussi d’aller vers des systèmes modulaires, c’est-à-dire cloisonnés en sous-parties. Cela leur donne de l’autonomie, avec des limites protectrices (qui ne sont pas forcément des frontières).

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Autre principe intéressant, celui de la transparence, qui est liée au local (on connaît le producteur, on sait que l’on peut lui fait confiance ou non ). Ce qui va de pair avec un lien social fort, à la différence du système alimentaire industriel.

« Le virage va être serré », prévient Pablo Servigne. « Si on veut retrouver de la résilience, il va falloir perdre en efficacité : refaire des stocks (ce qui est plus coûteux que la politique du flux tendu), trouver de la modularité, de l’hétérogénéité, de la diversité (à l’opposé de la rationalisation par la standardisation). D’où baisse du « niveau de vie ».

Pablo énumère les symboles de la résilience : le roseau (qui récupère après la flexion), le caméléon (qui s’adapte), la toile d’araignée (souple et robuste), la fourmi (solidaire, coopérative et capable d’une réponse rapide et auto-organisée), la chenille (qui se transforme en papillon), le cœlacanthe (poisson des profondeurs symbolisant la durabilité).

Revenant à l’agriculture post-pétrole, il souligne la nécessité d’adopter de nouvelles manières de pensée. Cela en s’appuyant sur quatre piliers : « la main », le travail manuel (un plein d’essence = quatre ans de travail humain ; un baril de pétrole = douze ans et demi), avec donc une baisse de niveau de vie ; « la tête » (réfléchir), avec l’exemple de Cuba et du Venezuela, qui ont développé la permaculture pour se nourrir ; « l’arbre », avec la forêt multi-usages et l’agroforesterie ; « les réseaux », l’entraide.

Après cet exposé, pour poursuivre la réflexion, Pablo propose un débat : « à quoi sommes-nous prêts à renoncer » (pour nous adapter à une sobriété inévitable) ?

Les réponses sont diverses. On parle de se déplacer moins, d’expérimenter la vie sans électricité, pour se faire une idée de ce que peut être l’avenir et s’entraîner à de nouvelles pratiques.

Quelqu’un souligne l’esclavage de la voiture, son coût en argent mais aussi en travail (donc en temps, soit une grande partie de la vie), pour l’acheter et financer son usage.

Un autre intervenant insiste sur le lien social (« c’est ça aussi, la résilience ; on peut s’y mettre tout de suite »).

Grégoire le conteur, lui, qui fait des milliers de kilomètres (surtout en train) pour conter et jouer un peu partout, affirme une idée forte : « Même s’il n’est plus possible d’utiliser la voiture, je ne renoncerai pas à la mobilité : j’ai deux jambes, tant qu’elles me porteront je serai mobile. Ce que je porte, c’est la parole, tant que j’ai une langue et deux jambes je la porterait partout où je pourrai. » Il ajoute, malicieux, « j’ai deux ânes pour porter mon sac ».

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Voir la conférence de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, co-auteurs de « Comment tout peut s’effondrer ». En avril 2015 à la Maison des Métallos.

Dans l’ordre d’intervention : Raphaël Stevens, Pablo Servigne et Geneviève Azam (Attac), qui apporte son analyse sur le livre et sur la problématique de l’effondrement.

Voir aussi Pablo Servigne sur Mediapart

Epilogue : à chacun de se faire une opinion

Durant le week-end, des personnes se sont dites secouées, déstabilisées, voire angoissées par le scénario présenté par Pablo Servigne, qui remet en cause des certitudes et implique, si on lui donne du crédit, de revoir nos modes de vie.

Jean-Claude, quelques jours après (mail du 1er/12/2015), a fait part de son scepticisme au-sujet de cette analyse. Il parle de « projections paranoïaques et de prédictions apocalyptiques ». Il dit partager le fond du message (« ce modèle de développement est à bout de souffle ») mais récuse la forme de la réponse (trop affective ?). Surtout, il estime que cet exposé « ignore l’incroyable richesse des initiatives foisonnantes de tous horizons » et selon lui les conclusions font l’impasse sur la responsabilité de la politique : « Le « c’est trop tard » condamne toutes les alternatives qui se construisent mais, pire, implicitement décourage toute tentative pour éviter l’effondrement. »

Quoi que l’on pense de cette réaction, le mérite de l’intervention de Pablo Servigne est sans doute de souligner l’incohérence du système de croissance illimitée, sur lequel est basée notre société, et d’inciter à la réflexion sur un autre système possible.

Le débat reste ouvert.