Clothilde : François, comme tout le monde, a eu peur

En ouverture de la journée de vendredi, Clothilde de Ravignan a évoqué la mémoire de François et son rapport à la peur, rappelant que « nous sommes là (à ces rencontres) par François aussi ».

Clothilde de Ravignan (Photo Ph.C.)

Auparavant, elle rappelle qu’une partie du bénéfice des rencontres sera versé à l’association Aude Réfugiés Solidarité.

« François est comme tout le monde, il a eu peur. Il s’est engagé : à l’époque où il a rédigé sa thèse, dans les années 1980, il n’était pas évident de dire qu’une baisse de productivité (en agriculture) s’amorçait ; c’était un époque où on croyait beaucoup à l’efficacité des intrants et à la mécanisation qui allait se développer ; et dire qu’il y avait une baisse de la productivité au niveau de la France, c’était un petit scandale. Il l’a payé à l’Inra quand il a voulu passer le concours de directeur de recherche ; il a été éliminé à chaque fois. » Quand on s’engage on prend des risques.

« Hier soir Pinar nous a parlé de la peur comme construction sociale, comme moyen de faire plier les gens. Qu’il n’y a pas de frontière entre le courage et la peur. »

« Que peut-on faire, aujourd’hui, dans l’espace de liberté que l’on a ? Même en prison il y a toujours une possibilité d’être libre de soi-même, une liberté psychique malgré la limite de la liberté physique… »

« Pinar a beaucoup insisté sur la nécessité de s’organiser en collectif. » Par exemple, pour les femmes, « se poser ensemble, croire en nos capacités à faire ensemble. »

Elle a terminé sur le fondement de la force, et elle disait : moi, ce qui m’a apporté, c’est l’amour de mes parents ; c’est une famille où on s’aimait…

« Avec François, suite à ses avatars à l’Inra, nous avons beaucoup évoqué cette question-là… Il a dit : finalement, j’en ai peur de tout ça, mais la peur c’est comme un tigre de papier, qui peut faire peur mais qui n’est que du papier… Ce qui rejoint ce que disait Pinar sur l’Enfer, des choses qui sont là pour nous faire peur. »

« J’ai lu le livre de Cynthia Fleury, « La fin du courage »… Elle convoque la personne qui doit donner une réponse personnelle et indépendante à la représentation du monde qu’elle en a. J’aime beaucoup le lien qu’elle fait avec une phrase de Lacan quand elle parle de l’expression prendre soin de soi. Je me pose la question : de quel moi s’agit-il ? Est-ce que c’est : évite les soucis, les peines, fais-toi plaisir ? Mais prendre soin de soi, pour Lacan, c’est prendre soin de son intériorité qui permet de donner des réponses personnelles… »

« Et elle insistait sur le fait que la prise de courage commence par la reconnaissance d’une peur ; ça peut être suivi par une décision. Il y a quelque chose qui pourrait changer en moi, ne serait-ce que le fait d’accepter ma peur et de tirer un rideau pour ne pas la reconnaître… »

Cynthia Fleury fait aussi référence à la pièce de théâtre de Ionesco, « Le Rhinocéros », qui évoque un patron abusif. Tout le monde devient rhinocéros (suit le patron) sauf un, qui se demande si les autres n’ont pas raison. « Je ne veux pas devenir un rhinocéros, c’est ce que disait Pinar. »

« J’entends beaucoup : oui, mais c’est trop dur… Dire oui, mais, c’est déjà construire sa barrière. »

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L’amicalité, un appui pour repenser nos liens

Intervention de Clothilde de Ravignan, le 13/11/2016

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Nous convenions hier, dans un groupe intéressé par la question du sens, que notre devise républicaine liberté, égalité, fraternité ne pouvait qu’aller en trinité faute de quoi toutes les tyrannies peuvent s’installer, et cette fraternité elle-même pose problème comme ses deux auxiliaires du reste.

Dans notre mythe occidental, la première mort est un meurtre, Caïn tue son frère Abel, c’est déjà décourageant. Heureusement que nous ne vivons pas de mythes dirent certains ; pourtant, ils imprègnent, même à notre insu, notre culture, notre entendement de la vie. Donc, et l’histoire nous le montre suffisamment, la fraternité est à la fois une chose riche de promesses en même temps que difficile à vivre. Nous retenons donc qu’elle n’est pas un acquis, mais une construction à faire continuellement. Mais comment ?

Amicalité, le mot est sorti hier dans nos discussions. Le mot est beau. Il s’y glisse quelque chose de facile, de plaisant, une forme de grâce. Peu utilisé, répondrait-il à notre besoin de dépoussiérer les mots et vivifier les sens qu’ils recèlent, de sortir de la routine des mots fatigués ?

L’amicalité d’Aristote (1) peut-elle nous aider à penser nos liens, nos réseaux ? Il y a un petit travail de décryptage à faire avant que la publicité ne s’empare de ce bien joli mot. Bien que n’étant pas philosophe de formation, j’ai eu envie de réfléchir sur ce terme qui me plaît tout simplement. Il contient une forme de fraîcheur, de légèreté que l’on retrouve dans les mots comme convivialité, facilité, intégrité. Pour l’heure je laisserai tomber l’obscénité, tellement consciente qu’avec l’Homme, il y a l’Hommerie qui le suit comme son ombre.

Nous avons évoqué différentes raisons pour lesquelles il était nécessaire de se mettre en réseaux : l’intérêt, l’efficacité, révéler un potentiel, se faire connaître et faire savoir, la protection d’un bien commun. Ces différentes attitudes peuvent se dilater, prendre ensemble un intérêt particulier et un don total, la plus haute excellence de l’amicalité selon Aristote.

Pour lui en effet, quel que soit son niveau de perfection, l’amicalité est communauté et son expression la plus haute est le bien commun en même temps que l’accomplissement de chaque individu dans ce mouvement d’expression de ce bien commun. Il y a amicalité lorsqu’il y a souci de l’autre pour lui-même. Un peu comme Voltaire qui aurait dit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire« . Vraie ou fausse, cette citation me parait, en soi, intéressante. De la sollicitude pour l’être de l’autre et l’être en communauté. On ne peut pas prendre soin ou s’intéresser à tout le monde, s’est-il dit, mais nous pouvons faire un pas de côté comme nous l’avons vu dans le film « L’an 01 » pour nous décentrer de nous-mêmes et observer les choses ordinaires :

Allez dans un magasin, tout le personnel vous souhaite une bonne journée, c’est bienveillant, amical ; quand c’est le matin, cela fait plaisir, si vous répondez tranquillement : je vous la souhaite bonne également à vous aussi, – interrogation dans le regard de la vendeuse, le geste en suspens une fraction de seconde, puis tout repart. En fin de journée lorsqu’arrive la nuit que l’on vous souhaite une bonne journée à la caisse, ce souhait peut devenir insupportable ! La personne n’est pas dans la parole qu’elle dit et cela nous arrive bien évidemment à tous de ne pas être dans ce que nous disons. Le pas de côté ? Décider de faire attention. Décision. Il n’y a pas d’amicalité sans décision, rappelle Aristote, ni sans engagement pour se maintenir dans la durée.

Je reviens à François pour qui la notion d’engagement, de fidélité dans la parole donnée était véritablement un socle à partir duquel il orientait continuellement sa vie. Fidélité, rigueur et engagement se déclinaient dans deux directions qui chez lui, loin de s’opposer se complétaient.

Il éprouvait un besoin sans concession de nourrir sa vie spirituelle, sa vie intellectuelle en se retirant dans le silence et l’étude. Il me disait parfois : « Tu sais Clo, je n’ai qu’un seul sillon que je creuse« .

Rigueur vis-à-vis de son travail de chercheur, de son travail de pédagogue. Sur son bureau j’y ai lu pendant des années la citation de Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » (Albert Camus) (2).

Enfin et par-dessus tout une cohérence de vie qui faisait aller ensemble le cœur et l’intelligence, la bonté et la vie intellectuelle sous bien des formes. Je pense que c’est à cette cohérence tellement forte que l’on peut comprendre les réalisations de François, partout où il est passé. Alliance dynamique porteuse de fruits tellement divers. Combien de fois Fr. m’a fait remarquer que ce n’était pas la peine d’inventer des trucs nouveaux, des choses à faire ; la vie nous proposait déjà plein d’occasions que nous loupions, ces occasions manquées qui le désolaient.

Quant aux formes justes que nous voulons donner à nos élans de solidarité et de fraternité, elles se présenteront naturellement, je ne dis pas facilement, lorsque nous aurons rassemblé les ingrédients de leur manifestation. Faute de quoi, nous resterons toujours dans des dialectiques pouvoirs/contre-pouvoirs dont nous essayons de sortir aujourd’hui puisque nous en voyons les dangers.

1) Aristote, l’Amicalité, in « Éthique à Nicomaque » livres VIII et IX, traduction et postface de Jean Lauxerois, Association À Propos 2002.

2) Albert Camus (1944), essai « Sur une philosophie de l’expression« , publié dans Poésie 44.