Miguel Benasayag : Imaginer un nouveau paradigme qui échappe au pouvoir global

La politique institutionnelle est dominée par des macro-processus, économiques notamment, qui des lieux de pouvoir font des lieux d’impuissance. Vouloir conquérir ce pouvoir n’a donc pas de sens. Il faut plutôt construire des contre-pouvoirs ouverts au monde, de nouvelles formes d’agir et de nouvelles alliances.

Miguel Benasayag (Photo Lina Etchesuri, Lavaca).

Avant les Rencontres 2016 des Ami(e)s de François de Ravignan, Pascal Pavie a rencontré, à Paris, Miguel Benasayag (1). Voici une synthèse de leur conversation.

La question posée au départ par Pascal est : « Comment se fait-il, alors que nous avons tant d’initiatives alternatives en France, qu’il n’y ait pas de traduction politique autour de ces alternatives ? »

« Depuis des années », répond Miguel Benasayag, « je me radicalise par rapport à la question du pouvoir politique : La politique représentative, la politique institutionnelle, est de plus en plus imbriquée, colonisée, dominée par des macro-processus économiques, idéologiques, politiques énormes non maîtrisables. Il y a des gens qui bénéficient de cela, mais personne ne le maîtrise. Je suis absolument convaincu que des macro-processus géopolitiques, macro-économiques, macro-techniques, très imbriqués comme la digitalisation du monde, ont pris une certaine autonomie et se servent du pouvoir. Les multinationales agissent comme des organismes semi-indépendants qui définissent leur propres stratégies. Nous le savons, il n’y a pas une décision macro-économique qui soit prise par des humains, ce sont des machines qui font le calcul de milliards d’algorithmes par seconde, qui tiennent compte de tonnes de macro-données, c’est ce que j’appelle les big data, qui décident s’il faut investir dans le cacao, entrer en guerre, racheter tel groupe… »

Face à cette réalité, « la seule façon d’agir en société, la seule façon de construire quelque chose qui résiste, c’est de construire des contre-pouvoirs, de manière à faire pression sur le pouvoir. »

Miguel Benasayag met tout de suite en garde contre la tentation de la prise du pouvoir : « Nous devons vraiment nous vacciner contre ce torticolis qui nous fait regarder le pouvoir, vers le haut ; je suis convaincu qu’il faut abandonner l’idée qu’il peut y avoir un pouvoir au bout et qu’il peut y avoir une société gérée de la bonne façon. »

Il l’illustre avec sa vision de l’exemple de Podemos (2) : « Je pense que, malheureusement, Podemos a pris le chemin de « no podemos ». La première chose que va dire le premier ministre de Podemos en Espagne, si un jour il y en a un, ce sera « no podemos ». Malheureusement, et avec la bonne intention de beaucoup de gens dans Podemos, certainement la majorité, Podemos va finir par dire « no podemos », parce que les lieux institutionnels centraux sont les lieux de l’impuissance. Il faut regarder les expériences, il n’y a pas des corrompus, des pourris, des traîtres, il n’y a que des gens qui ont compris que « no podemos ». Moi, je pense qu’il ne faut pas abandonner les lieux institutionnels, je pense que si l’on a des députés, si on peut gagner de l’influence c’est bien ; simplement il faut comprendre que les lieux institutionnels ne sont pas les lieux du changement social. »

Il fait le lien avec la situation en Grèce : « Il y a l’illusion de dire « bon, je connais la machine je peux la débrancher ». On peut croire que les copains grecs, ou d’autres, sont bêtes, qu’ils n’ont pas vu où était la prise pour la débrancher. La réalité c’est qu’on est dans un monde au niveau de la globalité, et je crois que l’alternative doit partir de la prise de conscience par rapport à la globalité… »

Miguel Benasayag voit deux possibilités, pour les initiatives alternatives : la première c’est « construire notre petite vie dans notre coin ; là, on nous laisse jouer dans la récré. » Et il cite l’exemple des communautés hippies qui « chez nous en Argentine sont devenues des lieux occultes, avec des gourous, un désastre » et des kibboutz, « qui sont devenus des lieux réactionnaires, de richards ». L’autre possibilité c’est de « construire des expériences alternatives ouvertes au monde ». Il cite le renouveau des coopératives en Argentine, avec notamment l’expérience de Lavaca (voir plus loin), et de nombreuses expériences en Amérique Latine, « écologiques, micro-communautaires, qui petit à petit construisent un nouveau paradigme de façon de désirer, de solidarité, de sociabilité. Ces expériences-là, dans la mesure où elles peuvent rester ouvertes, ne pas se présenter comme des donneurs de leçon mais comme des laboratoires, elles peuvent être les lieux d’où petit à petit émerge ce dont on a besoin tous, c’est-à-dire de savoir comment aujourd’hui on peut assumer les grands défis qui menacent la vie sur la planète, comment on peut répondre au désastre écologique qui est lié probablement aux modes de production, de désir, de consommation. »

« Aucun pouvoir ne peut nous dicter nos désirs »

Cette réponse aux grands défis ne peut être attendue du pouvoir : « Aucun pouvoir ne peut te dire ce tu désires, ce que tu désires consommer ou pas, aucun pouvoir ne peut te dire comment tu vas te sentir heureux. Ce dont on a besoin, ce sont des lieux de sociabilité, des désirs, une esthétique autre qu’une esthétique individualiste de consommation ; ça, ça ne peut se produire que par des expériences multiples, conflictuelles, ouvertes à la base ; on n’a pas besoin aujourd’hui d’un gouvernement qui distribue. »

Et il donne l’exemple du gouvernement néo-péroniste argentin de Cristina Kirchner (qui a perdu les élections présidentielles de décembre 2015 face au libéral Mauricio Macri). Cristina Kirchner, dit-il, « gardait le vieil idéal de gauche de distribuer des subsides à tout le monde. (…) Pour moi, aujourd’hui être de gauche ne veut pas dire produire pour distribuer. Il y a un vrai problème parce que même chez Marx la question c’est de développer les forces productives pour pouvoir changer les rapports de production, c’est-à-dire qu’il y ait beaucoup de pommes de terres pour pouvoir les répartir. Si la gauche garde l’idée de sur-produire pour répartir, elle fait une erreur, c’est ce qu’a fait Cristina Kirchner chez nous : surproduire des OGM, des minerais à ciel ouvert, des automobiles… Mais quel est le problème ? Le problème c’est un gouvernement qui dit, d’en haut, « vous ne devez pas désirer de voitures, vous ne devez pas désirer consommer » ; ça, ça s’appelle la dictature maoïste, la dictature stalinienne, de dire aux gens ce qu’ils doivent désirer ; en plus, ça provoque le contraire ».

« Alors moi, je pense qu’il faut changer l’imaginaire, construire un imaginaire nouveau, il faut construire un paradigme, sans pour autant prétendre dire ce que va devenir le monde d’ici 50 ans. Mais, en quelque sorte la globalité reste toujours du côté de l’ennemi. Nous ne pouvons qu’agir localement, dans la multiplicité, dans la conflictualité. L’idée d’un modèle global qui s’oppose au modèle global actuel est un piège. »

« Il faudrait pouvoir inventer de nouvelles formes d’agir, d‘accumulation de forces horizontales avec d’autres alliances, avec d’autres modes de production, avec d’autres expériences ; j‘en ai rencontré des centaines de fois, des expériences différentes dans divers lieux du monde.« 

Miguel Benasayag en vient à l’expérience de la coopérative Lavaca (de « la vaca » = la vache), dont il fait partie. C’est une expérience « vraiment très puissante, très intéressante. Ils se sont ramifiés horizontalement vers des tas de choses, en fédérant, non pas en fédérant comme un noyau mais en fédérant de façon horizontale, rhizomatique. Tout ce qui est activité artistique, d’édition, sociale, économique, politique, tout passe par Lavaca mais ne converge pas vers Lavaca. Il y a, entre tout cela, un lien organique en même temps très distendu pour qu’il n’y ait aucune centralité ; il y a un lien avec toutes les luttes qui émergent comme les luttes des Indiens, des transsexuels, des prostituées, des enfants de la rue, des syndicats ; il y a un réseau de 200 radios dans lequel chaque programme est diffusé par chaque radio, ce qui permet de faire un journalisme en profondeur, intensif et non pas un journalisme de blabla. »

A ce moment de la conversation, Pascal avance l’exemple de la Coopérative Intégrale Catalane ou celle de Toulouse, dont l’état d’esprit est proche de celui de Lavaca. Miguel Benasayag ne connaît pas ces expériences, ce qui est significatif de la nécessité criante de « relier les initiatives alternatives », le thème de ces Rencontres 2016.

Miguel conclut : « Je pense que c’est cet état d’esprit, qui ne devra jamais aboutir à un modèle, qui va être la puissance suffisante pour que des issues par rapport à ce qui menace la vie à notre époque puissent être créées. Il faut créer les conditions pour que les gens ne puissent pas être absolument colonisés dans leurs têtes, dans leurs corps et dans leurs désirs par le néo-libéralisme, parce que les points gagnés par le néo-libéralisme, contrairement aux militaires et aux dictatures, ils sont gagnés dans nos têtes. »

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1) Miguel Benasayag, né en Argentine en 1953, est philosophe, psychanalyste et chercheur en épistémologie. Il a milité en Argentine (notamment dans la guérilla guévariste des années 60 et, depuis 2010, avec la coopérative Lavaca), en France (il est, par exemple, l’auteur du « Manifeste du réseau de résistance alternatif ») et en Italie (mouvement coopératif).

2) Podemos (« nous pouvons ») : mouvement politique né en Espagne, à la suite des mobilisations de rues en 2011, et qui s’est donné pour objectif de faire accéder les citoyens aux pouvoirs institutionnels.

Des représentants de Podemos ont participé aux Rencontres 2016 : Voir le compte-rendu.

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En savoir plus :

. Sur Miguel Benasayag.

. Sur Lavaca.

. Sur la Coopérative Intégrale Catalane.

Et encore sur la Coopérative Intégrale Catalane.

Initiatives alternatives : des forces éclatées à la puissance des réseaux

Les alternatives sont nombreuses – analyse Michaël Dif, des Amis de François de Ravignan, dans son intervention – mais elles souffrent de lacunes et notamment d’une absence de projet politique. Il fait appel à l’Histoire, en particulier à celle de la « lutte des classes », pour expliquer la nécessité d’un projet politique. S’appuyant sur l’expérience du socialisme utopique, il s’interroge sur les moyens de reconstruire un rapport de forces.

Michaël Dif.

Michaël Dif.

Précisons juste rapidement ce que nous entendons par « alternatives » : toute forme de réalisation concrète dont les valeurs et les pratiques se placent en rupture, en décalage par rapport aux pratiques dominantes du monde néolibéral, que ce soit dans le domaine agricole, financier, artisano-industriel, culturel, éducatif, etc… Ce sont les héritiers des socialistes utopiques du XIXe siècle – nous y reviendrons.

Parler de « forces éclatées » pourrait sembler un peu hors de propos, tant il y a une sorte de renaissance des réseaux depuis 15 ou 20 ans : AMAPs (1), Réseau Semences Paysannes, CIGALES (2), REPAS (3), RELIER (4), Attac (5), Mouvement des Colibris, etc., etc. Et au niveau international aussi : Mouvement pour la Transition, Via Campesina, Forum Social Mondial,…

La conscience de l’importance de ces réseaux se développe et leur intérêt n’est pas à prouver pour la mise en commun d’expériences, de savoir-faire et de savoir-être (ce qu’on nomme souvent l’intelligence collective), pour le partage de moyens humains, techniques, financiers et puis aussi pour l’apprentissage de modes de fonctionnement horizontaux qui sont autant de modes d’entraînement à la démocratie directe. Ils ont aussi leur utilité dans la fédération des forces et des luttes contre les grandes firmes, les gouvernements ou parfois les grands projets inutiles…

Néanmoins, il y a deux manques dans cette dynamique actuelle de mise en réseaux des alternatives concrètes au monde dominant.

Faiblesse des réseaux transversaux et absence de projet politique

Le premier manque concerne la relative absence de réseaux transversaux entre des secteurs différents (comme l’agriculture et les arts-vivants, ou l’artisanat et l’éducation, sans parler du monde de la recherche, qui globalement est assez coupé de tous ces courants…). Ceci est en train d’évoluer néanmoins, et des réseaux comme le REPAS, Sciences Citoyennes ou les Colibris jettent des ponts entre différents milieux et pratiques, mais il y aurait encore beaucoup à faire et à gagner dans ces liens croisés qui élargissent les visions, les compréhensions et souvent la pertinence des pratiques.

Le second manque est lui, par contre, assez criant : Il n’y a pas de projet transversal et fédérateur qui ait un sens politique (« politique » ne doit pas être compris là comme objectif de conquête du pouvoir mais comme réappropriation du pouvoir d’organiser nos vies en commun – nous verrons plus loin que ces deux définitions de « projet politique » ne sont pas nécessairement synonymes). Bien sûr, nous sommes nombreux à penser que la fin des idéologies totalisantes n’est pas une si mauvaise chose. Leur mise en application en tout cas s’est révélée catastrophique. Faute aux hommes ou à des défauts théoriques intrinsèques ? J’aurais plutôt tendance à incriminer en premier lieu la démarche : imposer le bonheur du peuple par le haut ne saurait possiblement fonctionner, en aucun lieu ni aucun temps. Cela pourrait évidemment faire l’objet de très longs débats, mais comme ce n’est pas le sujet ici, ce regard constituera simplement un des postulats de base de ce texte.

Donc, dans le monde des alternatives, en tout cas en France au niveau du concret des pratiques, des relations et des réseaux, il n’y a pas de projet politique. A part éventuellement une pensée assez embryonnaire et très (trop) simple du côté du joli mouvement des Colibris, qui pose comme hypothèse que la multiplication des alternatives concrètes fera un jour basculer le monde, par simple effet de masse critique. La vision politique du mouvement des Colibris semble donc être celle-ci : le jour où 30, 40 ou 50 % des individus seront devenus des petits colibris, alors les sociétés commenceront à basculer naturellement vers une réorganisation où l’écologie, la sobriété, la justice sociale, la solidarité, la démocratie directe, l’évolution intérieure des individus vers le meilleur d’eux-mêmes seront les valeurs dominantes.

Or, cette jolie fable du colibri, où quand chacun fait sa part tout fonctionne au mieux, oublie une dimension fondamentale des mécanismes du monde humain : il existe au sein de l’humanité une ligne de faille profonde, autour de laquelle se cristallisent des conflits d’intérêts qui ne se résoudront absolument pas naturellement. Plus concrètement, observons juste ceci : le monde tel qu’il fonctionne actuellement et depuis bien longtemps profite essentiellement à un ensemble de personnes qui, bien qu’ultra-minoritaires et difficiles à cerner, constituent une élite extrêmement puissante. Comment donc imaginer que, face à 50 % de petits colibris, ces milliardaires, millionnaires, dirigeants de multinationales, notamment bancaires, ou de pays, actionnaires majoritaires divers, membres d’institutions internationales qui vivent dans et de ces milieux… bref, comment même supposer que tous ces gens habitués à ETRE le pouvoir acceptent tout à coup, face à cette montée de revendications citoyennes, d’abandonner tranquillement toutes leurs prérogatives, tous leurs privilèges et progressivement leurs éventuelles, énormes et injustes possessions ?

Et bien non, ça n’arrivera pas. Ces groupes de puissants de part le monde ne baisseront pas les bras gentiment, sans rien faire. Et c’est là que les belles idées du mouvement des colibris trouvent leurs limites et pêchent par manque de vision politique. Cependant, à ce stade de la réflexion, certain-e-s penseront qu’il y a dans cette analyse un relent de complotisme. Il est important de s’arrêter un peu sur ce point.

Intérêts « de classes » très divergents

Tout d’abord, parler des intérêts des élites ne sous-entend pas forcément que les membres de ces élites soient tous interconnectés dans une sorte de grand club secret de maîtres du monde, où tout serait mis en œuvre pour asservir les peuples. J’imagine plutôt cet ensemble de gens comme hétérogène, traversé de rivalités, de tensions et d’idéologies diverses. Bien sûr qu’il est aussi tissé de liens familiaux, amicaux et évidemment d’intérêts commerciaux ou financiers, mais c’est tout sauf un groupe homogène aux intérêts convergents. Et puis concrètement, ils sont bien trop nombreux pour tous se connaître et se réunir. Par contre ce qui me semble certain, c’est que contrairement à nous les peuples, ils ont gardé leur conscience de classe et que tout danger majeur les concernant peut facilement susciter chez eux un front commun pour protéger leurs intérêts fondamentaux.

Un deuxième point sur cette notion de complotisme me semble important. L’économiste Frédéric Lordon a publié un article très intéressant dans Le Monde Diplomatique de juin 2015 : Le symptôme de dépossession. Tout en pointant le fait qu’il existe d’une part des lectures complètement paranoïaques du monde et d’autre part, que néanmoins des complots ont eu lieu dans l’histoire et ont encore lieu de temps à autres, il invitait à un autre regard sur la notion de complotisme. Pour lui en effet cette accusation vise surtout à déposséder les peuples de la faculté de penser le monde en discréditant les regards critiques portés sur certaines des activités des élites.

Et de fait l’accusation fonctionne très bien et on peut une fois de plus voir à l’œuvre la force du langage et des concepts des dominants. A nous peut-être de contre-attaquer aussi sur le registre du langage, en définissant par exemple cette tendance à nier les antagonismes de classes comme du foutagedegueulisme !

Si vous n’êtes pas encore convaincus par la persistance bien réelle de ces conflits d’intérêts marqués parmi les humains, effectuons pour terminer un petit survol historique (en France surtout, mais le tableau vaudra aussi, fondamentalement, pour les autres pays occidentaux. Même aux États-Unis, l’ascension sociale fulgurante de quelques uns servit plus à fonder le mythe du rêve américain qu’à créer un système socialement juste).

Quelques enseignements historiques

Qui a possédé les terres, les richesses et le pouvoir pendant les 1 000 ans qui ont précédé la révolution française (en gros depuis Charlemagne – mais on pourrait remonter à Clovis) ? La réponse est assez simple : Les rois ou empereurs, l’aristocratie et l’église.

Qui a possédé ces mêmes pouvoirs et richesses jusqu’à la première guerre mondiale, pendant que naissait l’État tel que nous le connaissons ? Des ouvriers ? Des paysans ? Pas à ma connaissance… Là encore, c’était toujours l’église, les aristocrates survivants (ceux qui se sont convertis au capitalisme et ceux qui sont restés dans l’ancien monde), quelques gros commerçants et puis des nouveaux venus : les premières dynasties de grands « capitaines d’industries » et les empereurs et premiers dirigeants de la jeune république. En termes de répartition des pouvoirs et surtout des richesses, rien de fondamentalement neuf sous le soleil par rapport aux 1 000 ans précédents. Juste des espoirs et des promesses : la démocratie est née et s’est développée pendant ces 126 années, mais on connaît tous les conditions déplorables du monde ouvrier au XIXe siècle… Et quand on regarde la synthèse qu’a réalisée l’économiste Thomas Piketty (6) sur les répartitions de richesses, il s’avère que de 1870 à 1910 en France (mais aussi en Allemagne et au Royaume-Uni), les inégalités de revenus étaient alors à leur maximum (plus importantes encore qu’elles ne le sont actuellement !)…

Puis vinrent la première guerre mondiale, la grande crise économique de 1929 (causée notamment comme celle de 2008 par les excès de la finance dérégulée), puis la deuxième guerre mondiale. Deux grosses boucheries et une crise économique massive : qui en paya le prix lourd ?… Il faut dire néanmoins qu’un peu de redistribution sociale se fit jour pendant ces années-là (début des retraites par répartition, des congés payés…). De bien maigres consolations si l’on pense aux morts, aux blessés, aux vies traumatisées, aux familles déchirées, à la paysannerie décimée…

Le prix fut justement tellement lourd que, la révolution soviétique et la montée du communisme aidant, la peur monta dans les pouvoirs en place. Suivirent alors les fameuses 30 glorieuses, durant lesquelles du lest fut lâché. Trente années de reconstruction et de faste économique, durant lesquelles enfin les inégalités de répartition de richesses descendirent à des niveaux historiques : jamais elles n’avaient été aussi faibles (aussi bien en France, Allemagne, Royaume-Uni qu’aux États-Unis – voir T. Piketty, pages 50 à 57).

Vint finalement la fameuse crise des années 1970, qu’on nous dit durer encore à présent. Et que constate-t-on pendant ces 40 dernières années ? Ce n’est certainement pas une crise pour tout le monde : Les bénéfices des entreprises cotées en bourse explosent depuis les années 80 alors que parallèlement les inégalités remontent en flèche et que s’organise une casse progressive et méthodique des systèmes sociaux de répartition des richesses mis en place après la seconde guerre mondiale par les États dits « providence ». Et ce n’est pas seulement Thomas Piketty qui montre qu’en 2010, nous avions presque atteint à nouveau les niveaux d’inégalités de 1910. Même des institutions comme l’OCDE (qui n’est pas connue pour être un repère de gauchistes) publiait en 2015 un rapport sur les risques engendrés par ces inégalités croissantes au niveau mondial (7).

Finalement, en 12 siècles d’histoire, a-t-on des raisons d’être optimistes, de se dire que le mouvement de l’histoire penche naturellement vers une belle progression de la justice sociale ? Rien ne le montre malheureusement et les fameuses « trente glorieuses » ressemblent plutôt à un accident de l’histoire qu’à un virage profond vers un monde plus juste…

Alors sur quelles bases pourrait-on affirmer que les élites financières et dirigeantes utilisent leur pouvoir au service des peuples, ou, plus osé, qu’elles n’ont pas de pouvoir du tout ?

Concluons ce point avec une citation de milliardaire qui date de 2006 et commence à être connue maintenant, mais qui n’a rien perdu de sa pertinence : « Il y a une guerre des classes, d’accord, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait la guerre, et nous sommes en train de gagner ». C’est Warren Buffett, un des hommes les plus riches du monde qui confiait cela à un journaliste du New York Times le 26/11/2006 (8)…

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Relier aussi les alternatifs

Alors oui, il faut relier les alternatives, mais pas simplement pour l’intelligence collective que cela permet, ni pour la mutualisation des moyens que cela engendre. Il faut nous relier parce qu’à un moment, nos désirs de justice sociale, de sortie de la vision marchande du monde, d’écologie qui ne soit pas qu’une couche de peinture verte, de démocratie qui soit directe et non un simulacre de consultation populaire, à un moment tous ces désirs vont commencer à entrer en contradiction avec tous les fondements du pouvoir de ces gens qui vivent grassement des inégalités et des aberrations du système que nous contestons. Et pour préparer cela, il faut non seulement nous unir, mais aussi construire ensemble une vision politique de ce monde d’après que nous souhaitons, et une stratégie émancipatrice non-violente pour l’atteindre. Car nous pouvons être sûrs d’une chose, ce vieux monde et ceux qui en tiennent les structures ne céderont pas la place sans résister de toutes leurs forces. D’où la limite de mouvements comme les Colibris, qui n’ont pas de vision politique et stratégique. Nous esquisserons cette vision un peu plus loin, en conclusion.

Mais relier les alternatives dans cette perspective, c’est donc aussi, et peut-être surtout, relier les « alternatifs ». Et là les choses se corsent un peu. Surtout si l’on entend par « alternatif » quelque chose d’un peu large. Par exemple : toute personne pour qui la justice sociale, l’humanisation de l’économie, l’écologie, la solidarité, l’égalité et la véritable démocratie sont des valeurs fondamentales. Car une telle définition englobe alors beaucoup de monde. Il existe dans notre monde militant aussi une grande ligne de fracture. Il y a d’un côté les militants « politisés », pour qui la prise du pouvoir politique est l’objectif central. Pour eux souvent, les alternatives concrètes sont soit une compromission avec le capitalisme, soit même anecdotiques et sans influence, comme les pratiques de « consom’action »… Et puis de l’autre côté il y a les militants des alternatives concrètes, qui souvent ne se disent pas militants d’ailleurs, et pour qui c’est le changement des pratiques, des façons de vivre et d’être en relation qui comptent, et non pas la prise du pouvoir, vis-à-vis de laquelle ils ne nourrissent généralement ni espoir, ni illusion.

Cette scission profonde engendre évidemment une perte énorme en forces de transformation et d’émancipation. C’est un sacré gâchis, en somme. Pour le comprendre, il n’est pas inintéressant là aussi, de faire un petit retour historique (à grands pas et avec quelques raccourcis) sur la naissance du socialisme utopique.

La naissance du socialisme utopique

La révolution industrielle et la naissance du capitalisme, bien qu’ayant commencé au Royaume-Uni dans les années 1750, ont vu leur essor se faire plus large et massif à partir des années 1800. Et c’est dans les années 1820 que sont nées les premières formes d’alternatives à ce nouveau mode de production et à ses conséquences délétères. C’est ainsi en Angleterre que sont nées les premières coopératives de consommation (qui a l’époque s’appelaient des associations), sous l’influence de R. Owen notamment. Il s’agissait de regroupements d’ouvriers qui, entre autres, achetaient en gros des denrées et se les redistribuaient à prix coûtant, pour pallier un peu leurs conditions de misère. Puis dans les années 30, ce sont, notamment en France, les coopératives de production qui virent le jour. Des ouvriers spécialisés se regroupaient pour acheter en commun leur outil de production, organiser le travail d’un commun accord et se répartir équitablement les bénéfices de leur travail. Ces formes d’auto-organisation se développèrent bien sûr dans tout le monde capitaliste, avec diverses variantes, notamment communautaires (comme les Phalanstères de Charles Fourier). Puis c’est dans les années 1850, dans la Confédération Germanique, que naquit la troisième grande forme de coopération, la coopération de crédit (qui dans ses formes premières constitue l’ancêtre du micro-crédit), dans le milieu rural surtout, afin d’aider des paysans à acquérir des animaux et des outils. Puis se développèrent des caisses de crédit, où tout les adhérents contribuaient et qui permettaient à certains d’acquérir des terres par exemple. Ces systèmes de mutualisation financière se développèrent, mais ne connurent pas (en France notamment, comme la Banque du Peuple de Proudhon, en 1848) les mêmes succès que les autres formes de mutualisation et ne permirent pas vraiment au monde coopératif de pénétrer des secteurs productifs plus lourds en investissements, faute de moyens financiers.

Néanmoins, le monde coopératif ne cessa de se développer (dans les secteurs de la pêche, de l’habitat, de la restauration collective, du secours mutualiste), avec pour fondement commun, outre l’entraide et la mutualisation bien sûr, l’éducation populaire. Il s’agissait entre autres dans chaque structure de développer en chacun les capacités nécessaires à l’autogestion et de sensibiliser à la force de la coopération sur la compétition. L’objectif ultime de ce vaste courant était la réalisation d’une « république coopérative », qui aurait renversé les fondements du capitalisme.

En parallèle à ces aspirations, souvent nommées socialisme « utopique », se sont développées d’autres approches, plus théoriques, de l’État, de la production, de la propriété, de la plus-value, de la transformation sociale, de la prise de pouvoir… Notamment le socialisme « scientifique », qui devait devenir le communisme, avec Marx et Engels comme figures de proue, et l’anarchisme, avec Proudhon, Bakounine, Kropotkine…

C’est dans une forme d’entrelacement fait de rivalités et de coopérations que ces deux grands courants du militantisme (le pratique et le théorique – ce qui est bien sûr schématique, les praticiens étaient souvent aussi des théoriciens et à l’inverse, les théoriciens visaient la conquête concrète du pouvoir) se sont développés pendant un demi-siècle. Les militants de l’un étaient aussi souvent investis dans l’autre et les débats étaient incessants. Ceci avec une relative égalité entre eux, quant à la reconnaissance de leurs capacités réciproques à pouvoir changer en profondeur les sociétés capitalistes.

Et puis dans les années 1860 surtout, les choses ont commencé à basculer. Tout d’abord, en France, le Second Empire de Bonaparte s’est mis à soutenir de plus en plus le monde coopératif (alors qu’il s’y était opposé vivement par le passé, comme les pouvoirs des républiques précédentes d’ailleurs), y voyant notamment un moyen efficace de développer la production et d’atténuer les misères du monde ouvrier. Ce fut un baiser empoisonné, accentué par le soutien nouveau, à la même période, des adeptes du libéralisme qui y voyaient une façon de lutter contre la subversion socialiste dans le monde ouvrier. Et François Espagne d’en résumer les conséquences : « que la coopération soit ainsi apparue comme un contre-feu, un facteur de paix sociale, un moyen de détourner les énergies ouvrières des dangereuses séductions du socialisme, explique en partie le discrédit dans lequel elle était tombée auprès de nombreux socialistes » (9).

Quoi qu’il en fût des motivations des politiciens et des bourgeois de l’époque de soutenir le monde de la coopération, ce qu’ils réussirent fort bien, c’est à diviser le monde ouvrier. Les plus militants se tournèrent vers des activités politiques puis syndicales plus virulentes. Et ceci fut accentué par des divisions internes, et notamment par la position de Marx. Voici ce qu’il dit du monde coopératif en 1864, lors de son adresse inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs à Londres : « La valeur de ces grandes expériences sociales ne saurait être surfaite (…). Elles ont montré par des faits, non plus par de simples arguments, que la production sur une grande échelle et au niveau des exigences de la science moderne pouvait se passer d’une classe de patrons employant une classe de salariés ; elles ont montré qu’il n’était pas nécessaire pour le succès de la production que l’instrument de travail fut monopolisé et servît d’instrument de domination et d’extorsion contre le travailleur lui-même ». Mais après ces quelques louanges il continua ainsi : « En même temps, l’expérience de cette période (1848-1864) a prouvé jusqu’à l’évidence que, si excellent qu’il fût en principe, si utile qu’il se montrât dans l’application, le travail coopératif, limité étroitement aux efforts accidentels et particuliers des ouvriers, ne pourra jamais arrêter le développement, en proportion géométrique, du monopole, ni affranchir les masses, ni même alléger un tant soit peu le fardeau de leur misères ». Ajoutant ensuite un peu perfidement que c’est peut-être pour cette raison, justement, que certains grands seigneurs, certains philanthropes bourgeois et certains économistes s’étaient mis à louer ce système qu’ils avaient auparavant en vain essayé d’écraser…. Et il concluait ce point par un vibrant : « La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière » (10).

Tout était dit. La bataille idéologique durera en France une quinzaine d’années encore pour se terminer au Congrès des Ouvriers de Marseille de 1879, où le mouvement coopératif perdit finalement, sous l’estocade de Jules Guesde. La tendance associationniste fut mise en minorité et les ouvriers décidèrent que le mouvement coopératif comme outil serait totalement subordonné désormais à la révolution politique. « La coopération n’est plus (alors) un moyen de transformation sociale pour la classe ouvrière et la plupart de ses organisations » (11).

Bien sûr, les coopératives n’ont pas cessé d’exister après cette rupture de 1879, elles ont même continué de se développer (en 1922, il y avait 2,3 millions de personnes membres de coopératives de consommation en France), mais elles sont devenues bien plus molles politiquement. Certains penseurs du mouvement, comme Charles Gide, ont même cru en la vertu du fait de rester « neutres » politiquement… Quelle drôle d’idée que de penser le monde de l’économie et de l’argent comme « neutre », c’est-à-dire dénué de choix idéologiques… Ainsi le mouvement coopératif a perdu progressivement la conscience du contenu hautement politique de ses objectifs, pour arriver à ce qu’il est maintenant, un courant qui, au-delà de sa mise en avant de la gestion démocratique des scops, revendique surtout sa capacité à créer de l’emploi, du chiffre d’affaires et de la stabilité économique…

Quoi qu’il en soit, on pourrait aussi s’interroger sur la pertinence des choix de lutte des syndicats du tournant du XIXe siècle, focalisés sur les combats des salariés au sein des entreprises capitalistes et pensant, à l’origine, pouvoir renverser l’ordre existant par le moyen de la grève générale. Il y a quelque chose d’étrange dans le fait d’accepter d’être nourri par la main que l’on veut mordre en permanence. Dit autrement, n’y a-t-il pas eu quelque chose d’assez adolescent dans le fait de critiquer en permanence l’entreprise patronale (qu’on pourrait voir comme un symbole parental, car nourricier) sans être prêt à la quitter et assumer ses propres valeurs (comme tentaient de le faire les ouvriers coopérateurs)… ?

Reconstruire un rapport de force

Quelles que furent les éventuelles erreurs historiques des uns et des autres, l’intérêt du regard dans le passé n’est cependant pas de condamner qui que ce soit, mais bien d’essayer de tirer des leçons pour le présent. Et l’une de ces leçons, c’est que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de la division. De plus et surtout, à quoi bon rêver d’un monde meilleur si entre gens qui ont à peu près les mêmes valeurs, nous ne sommes déjà pas capables de nous entendre et de coopérer… ?

Facile à dire, bien sûr… Mais ces rapides survols historiques nous montrent que ces clivages (entre les héritiers du socialisme utopique – souvent en marge de ce qu’on appelle maintenant l’économie sociale et solidaire – et les milieux des syndicats et des partis politiques) ont façonné des générations et qu’ils ne seront pas simples à dépasser. La première étape semble d’évidence de reconstruire un projet politique qui puisse jouer un rôle de catalyseur des énergies militantes éclatées. Mais la grande différence de ce projet avec ceux des vieilles idéologies et des partis politiques, c’est qu’il devra à mon sens viser, non pas tout d’abord la conquête du pouvoir, mais la reconstruction d’un rapport de force, élément indispensable à la confrontation (qui sera un jour futur incontournable) à l’objet politique et fantasmé qu’est l’État.

Pourquoi repousser la prise de l’État ? Jusqu’à présent, l’histoire a montré que la prise du « pouvoir » politique se révèle systématiquement néfaste aux idéalistes qui y parviennent. Car le pouvoir politique est une citadelle qui ne se prend pas seulement par les urnes. Les urnes ne permettent que de franchir une porte. Une fois dans l’arène, il faut être capable, non seulement de résister aux multiples forces qui s’y exercent, mais en plus de les dominer. Et un petit groupe d’individus n’est pas capable de cela. Pensez au gouvernement de Mitterrand et aux deux petites années seulement qui se sont écoulées avant qu’il ne change radicalement le cap fixé par son programme politique de 1981. Virage à 180° en 1983 et voilà l’équipe de socialistes prétendument quasi-révolutionnaires (ils nationalisaient à l’époque, quand même…) se mettant au service de l’économie libérale et du pognon roi. Et encore, dans les années 80, l’ultralibéralisme et ses adeptes n’avaient pas encore retrouvé toute la puissance qu’ils ont à présent…

Pour prendre et tenir la citadelle, il faut donc déjà un solide projet de société humaniste, écologique, économique et institutionnel. Mais il faut avant tout des millions de personnes convaincues et prêtes à s’investir fortement pour faire advenir ce projet et surtout pour le protéger des tempêtes qu’il soulèvera. Car comme nous l’avons évoqué précédemment, il n’y aura pas de transformation possible du pouvoir politique sans rapport de force. Or les forces militantes sont peut-être à leur plus bas niveau historique. Et celles qui sont face à nous sont bien trop puissantes pour imaginer un quelconque bras de fer victorieux. Car il ne faut pas confondre colère et maturité politique. Nombreux nous sommes à être en colère, effectivement, mais être prêt à donner vraiment de son temps et puis ensuite à prendre des risques pour défendre un projet sociétal, c’est une tout autre affaire… Je crains que nous n’en soyons absolument pas là. Quand viendrait le temps de défendre la citadelle, face aux contre-attaques et aux manipulations de celles et ceux qui ne voudraient pas d’une société égalitariste, combien seraient encore là et surtout, qu’est-ce qui leur donnerait la très grande cohérence et cohésion nécessaires (encore plus) au combat non-violent ? Trop peu, bien trop peu à coup sûr. Des périodes beaucoup plus propices de l’histoire ont vu des échecs cuisants : la Commune de Paris (pour commencer un peu loin), la révolution russe des soviets, le Front Populaire, la guerre civile espagnole, les multiples courants révolutionnaires des années 1960 (et notamment en Italie), le Chili de Salvador Allende, le Venezuela d’Hugo Chavez…

Parler de ces échecs, ce n’est pas faire œuvre de pessimisme, ni chercher à montrer que rien n’est possible. C’est juste regarder notre passé pour en tirer les leçons : ces frères de cœur n’étaient pas prêts, et nous le sommes encore moins de nos jours. Tout bagarreur que vous soyez, imaginez-vous monter sur un ring face au champion du monde en titre des poids lourds, avec en plus des bras et des jambes que vous n’arriveriez pas à synchroniser… Et bien à un niveau collectif, c’est la même chose. Nous ne sommes pas préparés du tout, humainement, politiquement. Quelques illustrations…

…Nous avons généralement besoin d’une ou plusieurs tête(s) pour nous guider : alors nous sommes facilement décapitables.

…Pour les raisons évoquées précédemment, beaucoup de militants ont rejeté les pratiques concrètes au profit d’une culture de la théorie et de l’obsession de l’accès au pouvoir. Bilan : une bien maigre remise en question du pouvoir centralisé, une autonomie plus que minime (nous sommes dépendants des subventions, des banques et des grandes entreprises capitalistes pour beaucoup trop de choses) et, dans les cas d’accès au pouvoir, une incapacité à résister à ce dit pouvoir et aux attaques des détracteurs en conservant les valeurs d’origine d’un mouvement.

…Nous avons repoussé du revers de la main les connaissances de la psychologie et l’importance pour chaque individu de prendre en charge sa propre (r)évolution intérieure : au final, nos milieux sont souvent disloqués par les luttes intestines, les querelles d’égos et de chapelles… et faciles à disloquer par les moindres infiltrés… Comment construire ainsi une force durable ?…

Cette (re)construction comporte à mon sens plusieurs dimensions qui doivent se développer en parallèle.

En premier lieu, il faut donc réinventer un projet de société et ce projet passe nécessairement par la reprise du pouvoir économique. Nous ne pouvons pas laisser aux entreprises libérales le pouvoir de nous tenir par l’emploi, ni le pouvoir de l’argent. C’est un énorme chantier, mais nous ne pouvons y échapper. Quel sens à continuer d’être dépendants de ceux que nous critiquons ? C’est un peu comme si nous avions 16 ou 18 ans et que nous étions en conflit permanent avec nos parents. Nous pourrions partir et tenter de créer notre propre réalité, mais nous restons dans le confort très relatif de ce foyer étouffant…

Par ailleurs, si nous voulons un jour maîtriser l’attrait que l’argent a sur nous, alors il faut nous y confronter. Il faut mettre les mains dans le cambouis et réussir à transformer nos attirances pour la possession et le pouvoir. Alors nous serons non seulement sobres matériellement, mais incorruptibles. Et le rapport de force commencera à s’inverser. Nos frères militants du XIXe ont cru qu’il fallait avant tout conquérir le pouvoir politique, mais c’est le pouvoir économique qu’il faut viser en premier. Ils avaient peur qu’il corrompe les cœurs et les esprits, mais comment faire advenir d’autres mondes possibles si nous n’apprenons pas à résister à son pouvoir de corruption ? Et si nous n’atteignons pas l’autonomie qu’il permet ?

Vous n’avez pas foi en l’Homme ? Alors souvenez-vous que cette vision de l’Homme étant juste un loup pour l’Homme est en partie idéologique. Cette appropriation capitaliste des idées de Darwin a servi et sert encore le développement de l’économie de marché. Or les sciences de l’Homme nous montrent depuis quelques décennies que nous sommes aussi capables de bien d’autres choses que de nous étriper (12). Si vous avez un minimum foi en vous, alors commencez le travail, comme d’autres le font ou l’ont fait. D’autres encore suivront, puis l’éducation populaire, la force de l’exemple et le temps feront le reste.

En parallèle, il est bien sûr fondamental aussi de nous approprier le pouvoir politique local, le seul à ce stade de la démocratie qui soit encore à échelle humaine. Le seul où un vrai contrôle citoyen du pouvoir est possible. Celui-là nous prépare pour les étapes suivantes. Tant que nous ne serons pas capables de créer massivement de la vraie démocratie locale vivante (13), comment oser prétendre pouvoir la générer à l’échelle d’un pays ? Comment même pouvoir concevoir les formes qu’elle pourrait avoir à plus grande échelle ?

Par ailleurs et dans le même temps, il nous faut aussi travailler à nous rassembler, à coopérer au-delà des vieilles frontières idéologiques. Comment recréer du rapport de force sans que les « alternatifs », les syndicalistes et les militants de partis (re)trouvent progressivement des moyens de réunir leurs énergies et leurs idées ? Comment résister aux puissants et à ceux qui trouvent de l’intérêt à les servir si nous restons désunis ? Tiraillés, éparpillés, nous n’avons paradoxalement aucune chance de sortir de la condition de troupeau. Nous sommes différents, mais nous avons aussi beaucoup de valeurs en commun. Notre diversité n’est pas notre tombeau, elle est notre richesse. A condition d’accepter de lâcher les ambitions de contrôle, de pouvoir. Une démocratie vivante ne peut pas être pyramidale. Et si elle ne l’est pas, elle ne peut être qu’en perpétuel mouvement, dans une dynamique dont le fil conducteur commun est un ensemble de valeurs. Définissons ensemble ces valeurs, ce socle commun, et développons notre puissance d’agir, de créer, de matérialiser ces valeurs. Et apprenons de nos erreurs.

Enfin, ne négligeons pas nos parts d’ombres intérieures, nos contradictions et nos blessures personnelles. Le chaos du monde n’est-il pas en partie le reflet de nos chaos intérieurs à chacun ? Comment créer un monde meilleur si nous ne cherchons pas aussi personnellement à développer le meilleur de nous ? Ce travail qu’on dit « sur soi » peut sembler ingrat, car il est long et invisible (bien à l’opposé du bling-bling ambiant), mais il est politique, n’en doutons pas, et surtout incontournable. Et malgré les urgences, ne soyons pas trop pressés. Le monde industriel s’imagine que tout doit aller vite, que tout peut aller vite. Mais la construction de vrais projets de société alternatifs ne peut s’inscrire que dans le temps long…

Michaël Dif

1) Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne.

2) Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Épargne Solidaire.

3) Réseau d’Échange sur les Pratiques Alternatives et Solidaires.

4) Réseau d’Expérimentation et de Liaison des Initiatives en Espace Rural.

5) Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne.

6) Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2013. C’est le premier grand état des lieux, basé sur des données réelles (impôts sur les sociétés, déclarations d’impôts des individus, actes notariés…) sur les inégalités de revenus dans de multiples pays au cours des 150 dernières années.

7) Voir le rapport.

8) Citation extraite du livre de François Ruffin, La guerre des classes, éditions Fayard, 2008, p.20.

9) Texte de François Espagne, Histoire, problèmes et projets de la coopération ouvrière de production en France, Paris, Éditions C.G.-SCOP/SCOP.EDIT, mai 1996, p.19. F. Espagne fut secrétaire général de la Confédération Générale des SCOP de 1981 à 1990.

10) Karl Marx, « Adresse Inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs, 28 septembre 1864 », dans Le Conseil Général de la Première Internationale, 1864-1866, Moscou, Éditions du Progrès, p.240.

11) Collectif, La Coopérative, une Autre Façon d’Entreprendre; d’Hier à Aujourd’hui, Paris, Éditions Scopédit, 2001, p.22.

12) Lire sur ces sujets le très intéressant ouvrage du docteur en psychologie Jacques Lecomte : La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité, éditions Odile Jacob, Paris, 2012.

13) Voir sur ce point le fonctionnement des municipalités de Saillans, dans la Drôme, du Séquestre dans le Tarn, de Silfiac dans le Morbihan ou encore, bien sûr, de Marinaleda en Andalousie…

Projet d’une « Encyclopédie pour un changement de cap »

Guy Roustang, l'une des personnes à l'initiative du projet d'Encyclopédie pour un changement de cap.

Guy Roustang, l’une des personnes à l’initiative du projet d’Encyclopédie pour un changement de cap.

Lors des Rencontres, Guy Roustang a présenté le projet, qu’il explique ci-dessous :

Ce projet rejoint bien, me semble-t-il, les intentions qui ont présidé aux rencontres des ami.es de François de Ravignan « Relier les courants alternatifs pour une puissance continue » du 10 au 13 novembre 2016, à Greffeil.

Une idée partagée me semble-t-il lors de ces journées est bien que, pour changer de cap, il faut compter d’abord sur des réalisations qui vont à l’encontre du système dominant (des alternatives) et ne pas s’illusionner sur les changements qui pourraient résulter d’une conquête du pouvoir central.

L’encyclopédie aurait une visée de culture populaire. Accessible sur internet et en évolution permanente, rendant possible les échanges, elle aurait pour visée d’analyser les impasses de nos sociétés actuelles : destruction de la nature, atteintes à la biodiversité, changement climatique, énergie nucléaire comme technologie insoutenable, l’emprise croissante de l’argent sur nos économies et dans nos vies, la mondialisation pilotée par les multinationales, les inégalités croissantes, les méfaits de l’agriculture industrielle, la situation des banlieues, la mise en danger de nos démocraties… Et en face quelles sont les initiatives, les réalisations censées y mettre fin ou les contrarier efficacement. L’éducation serait au cœur du projet. Chaque initiative, expérience ferait l’objet d’une note courte, rédigée dans un style sobre et concis, de façon à éclairer le citoyen, à lui servir de modèle d’action et à le pousser dans un cercle vertueux. Le site pourra aussi reproduire des articles jugés remarquables et utiles.

Nous chercherons à avoir sur les différents thèmes des contributeurs compétents et partageant les mêmes valeurs démocratiques et républicaines. Ce ne sera pas l’auberge espagnole. La vocation de l’encyclopédie sera de serrer au plus près la recherche du bien commun. Dans ce projet sont investis principalement pour l’instant Jean-François Hutin, Bernard Ginisty, Guy Roustang, prêts à passer la main à de plus jeunes dès que le projet serait sur orbite. Nous espérons poursuivre les échanges avec les participants à la rencontre de Greffeil.

Contact : guy.roustang@wanadoo.fr

Site du projet

CHAMBRE D’AGRICULTURE DU PAYS BASQUE : « Relocaliser c’est prendre en main la réflexion, l’élaboration de projets »

La création, en 2005, de la chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara, est à la fois la suite de trente ans de construction d’outils alternatifs et le passage à une nouvelle étape.

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Sainte-Engrâce, dans la Soule. Photo Lefrancq, Wikipédia, CC BY-SA 2.5

Née il y a dix ans, Euskal Herriko Laborantza Ganbara a réussi son pari d’apporter au monde paysan du Pays Basque des services, la mise en place en commun de projets de fond mais aussi une liaison avec l’ensemble de la société civile. Son président, Michel Berhocoirigoin, est venu présenter cette démarche lors des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, le dimanche 23 novembre 2014 à Greffeil.

« Le mouvement paysan du Pays Basque », dit-il, « est lié à un mouvement social plus large. Depuis 40 ans il y a un processus de construction d’outils alternatifs adaptés au territoire, avec une finalité et un fonctionnement différents de ce qui existe. »

Le choix du territoire contre le productivisme

Michel Berhocoirigoin insiste sur un choix stratégique au départ, dans les années 70, qui s’est fait autour de la filière brebis laitière, un choix qui a été par la suite confirmé régulièrement. Cette filière est l’activité principale d’environ la moitié des paysans du Pays Basque et de plus de 90 % des fermes de montagne. Les termes du choix étaient les suivants : Aller dans la logique productiviste, avec des races exogènes plus productives ? C’était l’option de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles, le syndicat « majoritaire » en France), qui disait : il faut rattraper le retard (de productivité) par rapport aux Aveyronnais en brebis et par rapport aux Bretons pour les autres productions. Ou bien fallait-il faire un choix lié au territoire, aux races locales, à l’Appellation d’origine contrôlée, aux cahiers des charges, c’est-à-dire à une stratégie de qualité, de valeur ajoutée, de territoire… C’est cette deuxième option qui l’a emporté, non sans une « grande bagarre » au sein du monde paysan.

Cela s’est traduit notamment par la mise en place de l’AOC Ossau-Iraty (fromage de brebis du Pays Basque et du Béarn). Puis par la construction, « toujours avec des mouvements conflictuels », de cahiers des charges plus exigeants, plus rigoureux, sur les systèmes alimentaires (des brebis).

Des outils alternatifs et une cohérence globale

L’axe choisi, celui du territoire, « sera la référence pour tout ce qui va se faire après ; notre histoire récente prend sa racine là. Ce choix a structuré jusqu’à aujourd’hui, et on l’espère durablement, le paysage et l’agriculture du Pays Basque. »

Et Michel Berhocoirigoin énumère les réalisations qui ont suivi :

– L’Afog (Association de formation à la gestion), centre de gestion autogéré par les paysans, où chacun maîtrise sa comptabilité, avec beaucoup d’échanges entre adhérents et un suivi en groupe de la comptabilité-gestion. A l’opposé, donc, des centres de gestion classiques du réseau chambres d’agriculture où les clients sont consommateurs d’un service, et où on leur dit, de façon dirigiste, « faites ça ».

– Le GFAM (Groupement foncier agricole mutuel). Créé au début des années 80 pour acheter une ferme et y installer un paysan, il s’est perpétué et développé : il est aujourd’hui propriétaire d’une vingtaine de fermes, ce qui a permis d’installer autant d’agriculteurs, en majorité des jeunes. Avec l’appui de Terres de Liens, le GFA a changé ses statuts pour devenir une SCA (Société en commandite par actions).

– L’Association des Producteurs Fermiers du Pays Basque, avec la charte de qualité Idoki (« montre les cartes ») qui a pour principe de base la transparence, l’ouverture de l’exploitation.

– Le Civam Bio, qui accompagne techniquement les agriculteurs bio.

– Le syndicat ELB (Euskal Herriko Laborarien Batasuna), membre de la Confédération Paysanne et qui a fêté ses trente ans en 2013.

Participer d’une institution officielle

« Il y a tout », commente Michel Berhocoirigoin : « les outils de développement, les outils syndicaux, avec les mêmes objectifs, souvent les mêmes gens. C’est clair chez nous : l’avancée vers l’agriculture paysanne doit investir plusieurs terrains. »

EHLG BILTZAR NAGUSIA 2013 05 24

L’assemblée plénière d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara.

« Il y a un débat », poursuit-il : « Il y a ceux qui disent « le combat essentiel est le combat politique. Permettre aux paysans de s’adapter et de trouver des solutions à l’intérieur d’un système qu’on ne veut pas, c’est être un peu réformistes, voire collaborateurs du système. » Et, il y a ceux qui disent que le combat politique est inefficace et que l’essentiel est de rechercher des solutions possibles ici et maintenant. La seule réponse, à notre avis, c’est d’investir les deux terrains ! Si on n’est que sur le cadre politique, le jour où éventuellement on aura changé de système, les paysans qu’on voulait défendre auront disparu… Et si on exclut la dimension politique, tout ce qu’on peut faire sera récupéré et recyclé par le système. Il faut les deux ! Il faut résister et construire des alternatives. Ces alternatives doivent préfigurer le système qu’on souhaite et, en même temps, permettre aux paysans de tenir le coup. »

Michel Berhocoirigoin en vient à la chambre d’agriculture : « Par rapport à toutes ces créations, il nous semblait qu’il manquait une pièce maîtresse. La chambre d’agriculture est un outil public, que nous devions nous réapproprier ; elle est la voix du monde paysan, elle doit être au-dessus des intérêts privés et individuels ; elle est financée par tous les paysans, c’est notre outil. (…) Et puis on s’est dit : il ne faut pas que les démarches alternatives restent confinées au secteur associatif et militant. Elles doivent aussi faire partie du socle d’une institution officielle ; il ne faut pas laisser l’officiel à l’agriculture industrielle. »

La chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt Euskal Herriko Laborantza Ganbara, a été mise en place en 2005 (voir l’encadré ci-dessous sur les péripéties du processus de mise en place).

Elle s’est tout de suite mise à travailler, à partir de deux axes : du service, individuel ou collectif, pour répondre aux problèmes concrets des paysans ; et la mise en place de projets de fond sur l’agriculture paysanne.

Avec quatre principaux chantiers, quatre conditions pour aller vers l’agriculture paysanne :

– Le cadre politique.

– La transmission et l’installation.

– Les systèmes de production (autonomie, économie d’intrants, biodiversité…) et la construction de valeur ajoutée (accompagnement des démarches collectives : mise en place d’une filière bovins viande « né, élevé et abattu au Pays Basque » ; blé panifiable ; huile végétale alimentaire ; cerise).

– Le territoire, le développement rural, l’aménagement du territoire, la montagne, l’eau.

Euskal Herriko Laborantza Ganbara fonctionne avec une assemblée plénière de tous les collèges (exploitants, anciens exploitants, salariés, associations de consommateurs, associations de défense de l’environnement, associations impliquées dans le développement local, association des Amis de EHLG) chaque deux mois. Il y a recherche de consensus, puis un vote « pour acter le consensus ».

Le budget est d’environ 700 000 € par an ; il s’appuie sur des « cotisations volontaires non obligatoires », en fait sur un millier de personnes qui soutiennent la démarche et qui versent au total entre 180 000 et 200 000 € par an ; le reste des recettes provient de prestations de services et d’appels à projet avec les collectivités.

Le nouvel organisme, qui vient de fêter ses dix ans, a gagné sa légitimité : lors des appels à projet, il l’emporte souvent face à la Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Par ailleurs, dit Michel Berhocoirigoin, il y a dans l’administration, les collectivités territoriales (Région, Département), lagence de bassin, des gens, parfois issus du milieu paysan, « qui en ont ras la casquette du pouvoir des chambres d’agriculture, de leur discours borné, corporatiste, et de leurs blocages par exemple en matière de qualité de l’eau, de biodiversité, de Natura 2000, et qui veulent avancer. »

* * * *

Une stratégie de construction d’un pays

La bagarre pour la mise en place de la chambre d’agriculture du Pays Basque s’est située dans une « stratégie de construction du pays », souligne Michel Berhocoirigoin. Lui et ses amis ont commencé par créer un mouvement social autour du projet, avec les paysans, les consommateurs, les élus… Il fallait englober les diverses problématiques : l’alimentation, l’agriculture, la nature, les paysages, les relations paysans-citadins. « ça a pris, les gens ont adhéré. »

Vis-à-vis des pouvoirs publics, les choses bien sûr étaient moins simples : « L’État français, on le sait, il n’entend rien, il ne cède jamais ».

Les diverses propositions ont essuyé, chaque fois, un refus, « dans l’espoir d’étouffer la chose ; mais au contraire, ça l’a renforcée. »

A un moment, en 2002, « on a failli gagner » : le gouvernement a nommé une mission de hauts fonctionnaires, qui a étudié le projet ; mais l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture, contrôlée par la FNSEA) a fait blocage.

« Alors on a dit : on va la créer ». Les partisans du projet de chambre d’agriculture du Pays Basque (l’ELB étant le noyau dur) ont mis en place des groupes de travail, ouverts à tous, et ont rendu publics leurs travaux. Pas de réaction des institutions ; elles pensaient peut-être que cela n’aboutirait pas.

Le projet a bénéficié de la solidarité basque : le syndicat ouvrier Ela (Eusko Langileen Alkartasuna), du Pays Basque du Sud, a dit « vous avez la bonne stratégie, celle de la confrontation démocratique » et a soutenu le projet en achetant le local et en le mettant à disposition.

Le moment venu de l’inauguration, prévue le 15 janvier 2005, les invitations ont été lancées, y compris au sous-préfet, aux maires, aux élus. Le préfet a alors décrété la démarche illégale, a écrit aux maires pour leur demander de ne pas aller à l’inauguration ; le Parti Socialiste a demandé à ses élus de ne pas y aller. Mais le jour de l’inauguration, de nombreux maires du Pays Basque étaient présents (les deux tiers avaient pris position favorablement) ainsi que des élus socialistes (certains ont été exclus du PS puis réintégrés…).

Lors de la construction du projet, un travail juridique avait conclu qu’il ne fallait pas utiliser le terme « chambre d’agriculture », qui est protégé. C’est pourquoi a été simplement utilisée la traduction basque, Euskal Herriko Laborantza Ganbara (chambre d’agriculture du Pays Basque) : « puisque l’État français ne reconnaît pas la langue basque, il ne peut pas nous reprocher cette appellation. » Les paysans et les citoyens basques, eux, en connaissent tout à fait la signification.

Le préfet a porté plainte contre un organisme qu’il estimait illégal et créant la confusion avec une institution publique. Les responsables d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara se sont défendus en argumentant que ce qu’ils construisaient était différent : ils faisaient de la formation et de l’accompagnement des paysans, ce qui n’est pas un monopole des chambres d’agriculture ; leur organisation était différente, avec une représentation des paysans, mais aussi des consommateurs, des défenseurs de l’environnement… L’État a perdu ses procès, au tribunal correctionnel puis en appel, et il a abandonné les poursuites.