Le développement contre les paysans

Texte d’une conférence prononcée par François de Ravignan au Cun du Larzac le 24 juin 2005.

Je voulais, en commençant cet entretien, vous adresser une parole de bonheur, en dépit du fait que les sujets dont nous avons à parler ensemble ce soir n’invitent guère à la sérénité. C’est pourquoi j’ai demandé conseil à ma femme, ici présente. Elle m’a suggéré de vous dire que, si nos cœurs s’accordent à notre intelligence, il y aura du bonheur dans notre partage, parce que nous ne nous contenterons pas d’acquérir un savoir, mais que nous ferons un bout de chemin à la rencontre de l’autre, donc du bonheur : c’est donc ce que je souhaite, à vous comme à moi, pour cette soirée.

Nous allons parler d’abord des paysans en élargissant notre regard à l’ensemble de la planète : qui sont-ils, où sont-ils ? Nous parlerons ensuite du développement, cette idéologie du XXe siècle, et de ses conséquences sur la paysannerie, avant de nous demander ce que peut nous suggérer la situation présente.

Qui sont, où sont les paysans dans le monde?

Dans nos pays, les paysans ne sont plus très nombreux. En France, ils ne représentent plus que 3,7 % de la population (alors qu’ils en étaient le quart en 1950 et la moitié un siècle plus tôt). Ils ne sont même plus majoritaires dans la population rurale : sur 15 millions de ruraux, 2,2 seulement vivent de l’agriculture. Dans l’ex-Europe des Quinze, les paysans sont déjà proportionnellement plus nombreux : 5 % ; bien davantage dans les dix pays récemment rattachés à l’Union, à savoir 20 %, avec de fortes variations suivant ces pays.

Mais, dans l’ensemble du monde, les paysans représentent plus de la moitié de la population totale, comme on le voit sur le tableau ci-après. En d’autres termes, un homme sur deux est un paysan du Sud. Qui plus est, en dépit de l’exode rural et de l’énorme expansion des villes du Sud, cette proportion n’a pas changé depuis trente ans. Beaucoup de gens s’imaginent que partout dans le monde l’exode vers les villes fait diminuer la population rurale et agricole comme c’était le cas chez nous de 1850 à 1975. Mais dans les pays du Sud, l’expansion démographique provoque, en dépit de l’exode rural, une augmentation de la population rurale et même agricole (près de 60 % dans les quarante dernières années). Exemple : en Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté jusqu’en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même période 75-95, la population urbaine augmente de près de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s’accroissent de près de 20 millions. En Inde, de 1980 et 2001 la population employée dans l’industrie et les services double ; dans l’agriculture elle augmente de 50  %.

Quels sont les moyens dont disposent ces paysans ? Nous avons distingué, dans le tableau, à la rubrique « moyens de travail », trois catégories de paysans : ceux qui travaillent avec un tracteur (T), ceux qui travaillent en culture attelée avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M) et qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant de voir comment se répartit la production en fonction des catégories précédentes de population active, tractorés (T), attelés (A), manuels (M). Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière, à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit (sur le tableau à la rubrique production) que les « attelés » produisent autant que les « tractorés », mais avec une productivité apparente quinze fois moindre ; les « manuels » produisent moins de la moitié des attelés, mais avec une productivité dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés. Ainsi, non seulement les paysans des pays industrialisés ne sont qu’une très petite minorité des paysans du monde, mais les agricultures qu’ils pratiquent sont un cas très particulier d’agriculture. Nous ne pourrons donc raisonner valablement à l’échelle du monde avec, à l’arrière-plan, le modèle de nos agricultures : il ne faut jamais l’oublier.

Le développement dans l’agriculture

Tant dans les instances gouvernementales que dans les bureaux d’étude et les organismes de recherche, il est vraiment rarissime que l’on ose remettre en question le développement, ce mythe directeur du demi-siècle qui vient de s’achever étant considéré comme universel et atemporel. L’histoire nous apprend pourtant que, dans son acception présente, le développement a pris naissance dans le discours du 20 janvier 1949 sur l’état de l’Union du Président Truman, promesse d’une prospérité pour tous sur le modèle états-unien, dont n’était pas absente une volonté hégémonique face au risque communiste. Rappelons que, dans le même but hégémonique, Truman avait fait détruire, en août 1945, Hiroshima et Nagasaki, alors que le Japon était prêt à capituler sans cela. En d’autres termes, le développement est à la bombe atomique ce que la carotte est au bâton.

Il y a, en amont du développement, l’idée qu’une croissance matérielle rapide est la base essentielle du progrès de l’humanité vers plus de bien-être ; avec pour corollaire le concept de trickle down, à savoir que la croissance de la production est, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population d’un pays. En ce qui concerne l’agriculture, une croissance rapide, cela veut dire la « sainte trinité » semences sélectionnées, engrais, pesticides. Le deuxième postulat lié au concept du développement, c’est la libéralisation des échanges. Alors que les politiques agricoles étaient restées longtemps un domaine réservé des États, elle vont ainsi se soumettre à une concurrence de plus en plus mondialisée, et ceci surtout à partir des années 90. Mais lorsqu’on met en concurrence des paysans du Sud avec d’autres dont la productivité est plus de 100 fois supérieure, ils ne peuvent tenir le choc.
Les partisans du « développement agricole « arguent du fait qu’il faudra nourrir 2 à 3 milliards d’hommes supplémentaires d’ici à une cinquantaine d’années, la plupart dans les pays du Sud de la planète. Certains pensent à solliciter pour cela les pays dont l’agriculture est majoritairement modernisée comme l’Europe de l’Ouest ou les États-Unis. Comment, par exemple, augmenter de 20 % la production céréalière mondiale, soit 400 millions de tonnes (ration de 2 milliards d’hommes en régime végétarien) ? Si l’on compte pour cela sur les seuls  » tractorés « , il leur faudrait augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur nombre décroît et que leurs rendements, déjà très élevés, plafonnent. D’ailleurs, dans les vingt-cinq dernières années, ils n’ont augmenté leur production que de 200 millions de tonnes environ (comme on le voit en bas du tableau). Ils ne sont donc pas en mesure de nourrir le monde entier. Sans parler des conséquences sur le plan des transports et de la pollution.

Deuxième hypothèse : moderniser les paysans du Sud. C’est possible, et c’est déjà largement en cours pour une partie d’entre eux. Dans les dernières vingt-cinq années, la production céréalière du Sud a pratiquement doublé et une partie de cet accroissement est certainement dû à la modernisation des méthodes de production. Le problème c’est la façon dont ça se passe, car ceux qui peuvent acquérir tracteurs, engrais et pesticides sont ceux qui ont déjà des possibilités d’investir. En outre cela ne va pas sans problèmes d’environnement ou de dépendance liée à la monoculture. Les « révolutions vertes », enclenchées à l’instigation des États-uniens et des institutions internationales dans les pays d’Asie du Sud-Est et en Inde, ont enrichi les paysans riches et appauvri encore les pauvres, voire les ont obligés à céder leur terre et à partir dans les bidonvilles. Par exemple, au Tamil-Nadu, à partir de 1970, on a importé des tracteurs. En 2000, il y en avait 700 000. Mais, de 1970 à 90, 60 % de l’emploi agricole salarié a été détruit par cette mécanisation ; on est passé de 180-200 jours de travail/an par journalier à 90-100 jours.

La triple exclusion

Plus généralement, on voit s’étendre, à partir du monde paysan, une triple exclusion : des terres (par exemple au Brésil où les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de morts dans les dix dernières années), du travail (comme on vient de le voir en Inde), du marché (importations céréalières ou de volailles en Afrique). Certains chiffres donnent le vertige : on parle par exemple de 150 à 400 millions de paysans chinois condamnés à quitter la terre dans les décennies qui viennent. Mais, plus près de nous, dans les pays de l’Est récemment rattachés à l’Union européenne, l’idée qui prévaut est que ces pays vont se développer à notre image et que l’agriculture, en particulier va prendre le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population presque quatre fois inférieure à celle des Quinze, les douze PECO ont une population paysanne supérieure d’un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne exploitée par actif agricole est de 6 ha contre 18. La libre concurrence qu’on leur propose comme une panacée sera généralement, sauf pour quelques grandes exploitations qui s’en sortiront, le combat du pot de terre contre le pot de fer.

C’est ainsi qu’aux 7 millions de chômeurs de l’Europe des Quinze risquent de s’ajouter sans grand délai les 4 millions d’actifs agricoles dont, selon les prévisions actuelles, il faudra « dégraisser » l’agriculture des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces pays, la Pologne, le chômage touche 20 % de la population active. Enfin, en Turquie où il y a autant de travailleurs agricoles que dans toute l’ex-Europe des Quinze, soit 7 millions, les experts parlent de réduire l’emploi agricole de quatre ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara n’a, pour l’heure, prévu aucune solution, jugeant sans doute que les problèmes sociaux doivent être résolus par les réseaux d’entraide familiale.

D’autres voies ?

Pourtant, il serait possible d’augmenter de 600 millions de tonnes (soit d’un peu plus de 50 %) la production des paysans « attelés » et « manuels », vu les rendements souvent très bas, avec des moyens beaucoup plus modestes ; cela aurait de plus l’avantage de donner une production mieux répartie, beaucoup moins coûteuse en intrants, donc en consommation énergétique et en pollution. En outre, quand on a affaire à des paysans pauvres, il n’est guère expédient de prétendre leur faire dépenser de l’argent avant qu’il n’en aient gagné !

Un tel enjeu est capital, mais le choix dans ce sens ne sera pas le fait des États, ni des organisations internationales qui penchent généralement de l’autre côté. Il ne peut être conquis que par une forte organisation collective, permettant, par l’établissement d’un réseau de relations, de substituer la coopération et la complémentarité à la concurrence, d’une part directement sur le terrain à travers des expériences localisées (par exemple les AMAP) ; d’autre part à l’échelle internationale, de par une militance organisée. Déjà, beaucoup de paysans l’ont compris, par exemple, pour ne citer que ce que je connais, ceux du SOC en Andalousie, Ekta Parishad en Inde, le MST au Brésil, la Confédération Paysanne en France, qui, tous ensemble ont abouti à la création, en 1993, du premier mouvement mondial de paysans, Via Campesina, qui met au premier rang des revendications les réformes agraires (bien oubliées depuis 1980), la souveraineté alimentaire (à savoir le droit de chaque peuple de produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité culturelle), l’agriculture paysanne respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi et de produits de qualité, la biodiversité, contre les monopoles qui pèsent de plus en plus sur la production des semences.

Ces exemples illustrent je crois suffisamment le fait que la question n’est pas tant, comme on le dit trop souvent, de « nourrir les hommes », mais bien plutôt de leur permettre de se nourrir, et pour cela de ne pas les en empêcher. « Si quelqu’un a faim, ne lui donne pas un poisson, mais un filet et apprends-lui à pêcher ». Que de fois avons-nous entendu citer ce proverbe, notamment à propos des paysans pauvres. Or, tant en Afrique qu’en Inde, j’ai constaté que les pêcheurs traditionnels ne manquent ni de filets ni de savoir-faire, et que je serais tout à fait incapable de leur apprendre à pêcher ! En revanche, ils sont de plus en plus gênés par la concurrence de sociétés qui surexploitent les fonds marins avec de gros moyens et par là les privent peu à peu de leur activité. Je m’inscris donc en faux contre le fameux proverbe, et j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi. Je vous invite par là même à combattre pour l’équité, car il ne faut pourtant pas se bercer d’illusions : l’élimination, déjà en cours, de centaines de millions de paysans, sans aucune contrepartie sur le plan du travail, ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques, non seulement pour ces paysans, mais pour nous tous, car c’est un facteur évident d’instabilité pour les sociétés, y compris celles qui, aujourd’hui, se croient tirées d’affaire.

Documentation

Réseau Solidarité, 10 quai de Richemont, 35 000 Rennes, tél.
02 99 30 60 53, reseau-solidarite@globenet.orgwww.globenet.org/reseau-solidarite

Réseau Agriculture Durable, 97 avenue Bonnin, 35 571 Chantepie cedex, tél. 0299773925 – www.agriculture-durable.org

Immanuel Wallerstein, L’après-libéralisme ­ Essai sur un système-monde à réinventer. L’aube, poche essai 2003.

Revue L’Écologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne, 75 164 Paris cedex 19.

Collectif La Ligne d’horizon, Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.

Robert Linhardt, Le sucre et la faim, Éditions de Minuit 2003.

Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud 2003.

Marc Dufumier, Agricultures et paysanneries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.

Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

François de Ravignan, La faim, pourquoi, La Découverte, 2003 (réédition).

François Partant, La fin du développement,naissance d’une alternative, Babel, 1997 (réédition).

Que la crise s’aggrave, Parangon, 2002 (réédition avec préface de José Bové).

Annexes

1-Les paysans dans le monde

Population totale monde          6,1 milliards

Nord                                       1,2

Sud                                        4,9

dont              Chine                 1,3

                     Inde                   1,1

Population active (PA) monde   2,6 milliards

dont              Nord                   0,4

                     Sud                    2,2

dont active agricole (PAA) :

                         1961              2002

         PAA          0,850             1,335 milliard (1)

dont   Nord         0,115             0,045 (11 % de PAN)

          Sud          0,735             1,290 (58,6 % de PAS)

          Inde                               0,270 (1/5e du total mondial)

Moyens de travail :

PAA travaillant avec tracteur     20 millions (2)

                             animaux     300 millions (2)

                                    bras    0,5 (1) ) 1 milliard (2).

1) Chiffres de Jean-Paul Charvet, géographe Université Paris X, pour 2002, publiés par Transrural Initiatives du 25/01/20025 ; 2) Chiffres de Mazoyer.

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Notre assiette dessine le paysage

Présentation par Pascal Pavie (2008).

Texte (plus bas) par François de Ravignan, à qui nous avons demandé de nous préfacer notre livre « Manger bio. Pourquoi ? Comment ? Le guide du consommateur éco-responsable » (Pascal Pavie et Moutsie, Editions Edisud, 2008) et à qui nous avons demandé de faire un article avec ce titre !

COUV MANGER BIO

François de Ravignan est agro-économiste mais il est avant tout l’ami des petits paysans. Ces quelques décennies ont été particulièrement tristes pour la paysannerie de terrain : elle a perdu les cinq sixièmes de ses effectifs en cinquante ans, la dimension moyenne des exploitations est passée dans le même temps de 17 hectares à plus de 54 hectares de nos jours. Mais peut-être pire que cela c’est toute la civilisation paysanne de notre société qui a presque disparu. Dans ces moments difficiles, quand tout le gotha intellectuel de l’agriculture courait après le productivisme et la modernité, raillant les archaïsmes de la ruralité, il en fut un (et peu d’autres) qui alertait aux dangers de cette destruction, qui critiquait le modèle de développement aussi bien ici que dans les pays dits du tiers monde. (« La faim pourquoi ?« , Editions La Découverte). En avance sur notre temps, François comprit que la technique ne résout en rien les problèmes de la faim et de la pauvreté. Il fut et il est un soutien intellectuel et moral à ce petit peuple qui, contre vents et marées, désire s’installer à la campagne sur de petites unités, il participe ainsi à l’Adear (Association pour le développement de l’emploi agricole et rural), compagnon de route de la Confédération Paysanne, ses études de terrain nous ont permis de comprendre les ravages de l’agriculture industrielle sur le paysage (« Comprendre un paysage« , Editions de l’Inra) et dans la société (« L’avenir d’un désert« , Editions de L’Atelier du Gué) et donc l’importance d’installer. Fondamentalement il récuse le mythe des bienfaits du productivisme y compris sur la production (« L’intendance ne suivra pas« , Ed. La Découverte) et participe activement à La Ligne d’Horizon qui vient d’organiser (27-30 novembre 2008) le colloque international d’Albi sur l’agro-écologie avec un succès étonnant (400 participants) et réconfortant.

Le texte ci-dessous doit nous faire comprendre que la politique agricole d’un pays dessine le paysage mais il est aussi le reflet d’une société et des membres qui le composent. Ainsi, acheter du mouton d’Australie implique bien la disparition de l’élevage ovin en France, l’enfrichement des garrigues ou d’autres régions, la disparition de nombreux éleveurs et ce qui s’ensuit dans l’aménagement du territoire. Il en est de même pour tous nos achats, si nous n’achetons plus de Banyuls les terrasses de cette région disparaîtront, tout aussi bien si nous ne consommons plus de poulets et bœufs industriels la monotonie des champs de maïs béarnais et des plaines céréalières s’estompera. Ainsi les Amap, les marchés locaux ont toute leur importance non seulement pour notre santé mais aussi pour celle de la terre (devise de Nature et Progrès).

Un paysage dans mon assiette ?

Par François de Ravignan

Photo JMW_20 09 2006 la fête à Monsanto à carcassonne

Une spécialiste de permaculture de ma région avait intitulé un de ses ouvrages « Paysages édibles des Pyrénées audoises« , trouvant peut-être que l’adjectif anglais edible exprimait mieux que le français comestible ou mangeable le caractère appétissant d’un paysage. Le projet de la permaculture était, selon elle, de réaliser des micro-paysages où tout était utilisable par l’homme et, de plus, spontanément reproductible. Lorsque l’on se trouve, par exemple, dans un lakou haïtien, à savoir l’espace complanté qui entoure une habitation, on découvre, à l’abri de grands arbres d’ombrage créant un microclimat et produisant parfois eux-mêmes des fruits comestibles, des bouquets de bananiers, des caféiers… et à l’étage inférieur, haricots, patates, manioc, ignames, piments… ; enfin des animaux tels que cabris ou porcs s’abritent dans cet espace nourricier…

Plus près de nous, mon jardin avec ses marges constitue, lui aussi, un paysage édible : je puis y descendre cueillir une soupe d’herbes et légumes verts, voire mettre un point d’honneur à la composer au printemps de dix espèces différentes. Mais s’il subsiste ainsi, dans nos Corbières désertifiées, quelques jardins capables de solliciter l’appétit, ce n’est plus le cas du paysage d’ensemble, qui exprime plutôt la déréliction. Ce caractère nous a poussés, un collègue et moi, à engager une recherche qui montre que les labours ont diminué des deux tiers depuis le milieu du XIXe siècle et que l’agriculture produit 40 % de calories alimentaires de moins qu’à cette époque. La petite région ne pourrait même plus se nourrir avec ses productions agricoles et ne présente guère d’excédent notable, sinon en vin.

C’est encore davantage le cas de la plaine languedocienne, de part et d’autre de Carcassonne, où l’on pourrait à la rigueur parler d’un paysage buvable, puisque la monoculture viticole s’y est affirmée depuis plus d’un siècle. Mais l’agriculture diversifiée qui y prévalait autrefois n’est même plus un souvenir. Un ami originaire d’Argeliers nous a parlé de la faim qui y régnait au temps de la seconde guerre mondiale, faute de production alimentaire locale. Aujourd’hui, ce paysage de vignes est mité de parcelles abandonnées ou en voie d’arrachage, révélant la fragilité congénitale de toute monoculture.

Autre  « horreur économique » que ce paysage du Béarn, aux alentours de Pau, que je traverse lorsque je visite mon pays d’origine, devenu hélas un bloc de maïs. Des amis, pèlerins de Compostelle, m’ont dit l’ennui profond qu’ils ont éprouvé à cheminer des journées entières dans un tel environnement, où plus rien n’évoque la spontanéité de la nature et où seule la laideur des silos métalliques vient rompre la monotonie des cultures. Nulle envie de goûter de ce maïs d’ailleurs destiné au bétail : où sont nos vieilles cruchades, escautons et autres mesturons 1? Un tel paysage ne révèle plus que la médiatisation de la nourriture par l’argent : nous voilà bien loin de l’assiette !

Vous me direz que lorsque je vais acheter des œufs chez ma voisine (non calibrés bien sûr !) je sors aussi mon porte-monnaie. Oui, mais là n’est pas l’essentiel : ici l’achat est prétexte à conversation, échange de nouvelles, voire de recettes, à travers lesquelles se noue une relation. C’est ce que redécouvrent aujourd’hui les partenaires des Amap2, dont les maîtres mots pourraient être justement relation, mais aussi enracinement et proximité. Est-ce cela que recherchent aussi, parfois confusément, ces si nombreux ménages qui viennent aujourd’hui s’installer dans les campagnes françaises 3? Au-delà des inconvénients qu’un tel mouvement peut présenter sur le plan des disponibilités foncières, de l’esthétique des villages ou de la circulation automobile, n’est-il pas aussi une chance pour l’établissement de circuits courts d’échanges alimentaires, tendant peu à peu à remettre le paysage dans son assiette… et dans la nôtre ?

1 Respectivement, bouillie de maïs blanc ; pâte de maïs moulée que l’on consomme soit frite, soit arrosée de lait ; petit pain à base de maïs.

2 Amap : associations pour le maintien de l’agriculture paysanne, à savoir groupes de consommateurs en relation avec un ou plusieurs paysans qui les approvisionnent régulièrement.

3 En Languedoc-Roussillon, du fait de l’immigration principalement d’origine française, la population rurale se renouvelle plus vite que l’urbaine, d’environ un tiers tous le dix ans.

La longue et mouvementée genèse du Carnet de campagne en Turquie

En février 2009 nous avions le grand plaisir de partir avec François de Ravignan pour un voyage d’approche de l’agriculture en Turquie. Nous étions loin d’imaginer que ce petit périple serait un des tout derniers de François alors qu’il s’inscrivait dans un programme d’études sur l’évolution de l’agriculture dans l’ensemble des pays nouvellement entrés dans l’Union Européenne ou désirant y rentrer. Notre ami avait commencé en 2007 par un tour en Pologne dont nous avons le témoignage dans son livre « Carnet de voyage en Pologne« 1.

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Le choix de la Turquie était de mon fait, la Confédération Paysanne m’avait demandé en 2003 de me rendre au congrès d’un tout nouveau syndicat paysan « çiftçi sen » et d’établir un rapport préalable à l’adhésion de ce syndicat au mouvement Via Campesina2. Au-delà des contacts avec un mouvement de défense des petits agriculteurs, j’avais découvert l’agriculture d’un pays passionnant et dans une inquiétante mutation.

Le gouvernement de la Turquie frappait aux portes de l’UE et personne ne se souciait du devenir des millions de paysans dans cet avenir supposé radieux. Pourtant la Turquie compte à elle seule environ 9 millions d’agriculteurs, presque autant que les 25 pays de l’Union Européenne, soit environ dix millions. L’entrée dans l’Union Européenne n’était qu’une étape sur l’autoroute du libéralisme qu’avait décidé d’emprunter la Turquie dès le coup d’état de 1980. La destruction de l’édifice agricole, mis en place lors de la révolution de Mustapha Kemal (Atatürk) en 1924, commençait à produire ses effets sur la société et l’économie turque.

Ce ne fut pas chose facile de dégager une dizaine de jours dans l’emploi du temps de François, tant ses engagements par monts et par vaux étaient multiples et tant les sollicitations étaient nombreuses. Notre chercheur était partie prenante de la Confédération Paysanne, de l’Adear3 où il occupait pleinement sa fonction d’administrateur, il encourageait également l’émanation d’une maison paysanne à Limoux dans l’Aude. Membre fondateur de l’association La ligne d’horizon4, il a participé pleinement au colloque international sur l’agroécologie d’Albi en 2008. Le sort des paysans sans terre en Inde lui tenait aussi à cœur et il participa aux marches d’Ekta Parishad5 et aux formations agricoles de l’association Solidarité en Inde avec Jean-Louis Bato notamment. Il est impossible de citer toutes les interventions de François, les aides qu’il apportait aux uns et aux autres, ainsi que ses engagements de chrétien. Toujours est-il qu’il décida de se rendre en Turquie et qu’il assuma pleinement l’organisation et le suivi de ce voyage d’étude jusqu’à la rédaction du rapport qui devait devenir les « Carnets de campagne en Turquie« , faisant suite à la Pologne. François ne faisait pas les choses à moitié, je l’avais déjà constaté en 1988 lors d’un voyage en Andalousie où nous avions pu découvrir la réalité des ouvriers agricoles et les luttes d’un syndicat ignoré à l’époque : le SOC6. Il est peu de dire l’intérêt d’un voyage avec François tant son regard sur le pays, le paysage, les paysans et les gens était multidimensionnel dans l’espace et le temps. Il n’est nullement gênant de confier qu’au-delà de l’aspect intellectuel et militant parfois fastidieux de toutes nos rencontres, ce fut un véritable bonheur de traverser un petit bout de ce pays avec lui. Entourant l’observation des paysages, l’écoute de nos interlocuteurs, François poussait la compréhension des choses par sa propre culture de l’histoire, des civilisations, de la géographie, de la sociologie rurale apprises dans ses voyages et ses lectures. Sans oublier sont écoute pour les « petites gens », l’épicière, le paysan, l’étudiant… Pas de bavardage, des échanges, de ceux qui apprennent et enrichissent. Entre deux étapes, la joie pouvait s’installer, l’agro-économiste nous entraînant à chanter une chanson française et poussant nos amis turcs à faire de même.

En novembre 2010, nous apprenions que François avait une tumeur maligne au cerveau. Peu à peu une partie de notre ami disparaissait, la mémoire défaillait et il fallut suspendre la rédaction de ce carnet de campagne qu’il nous avait soumis pour relecture et complément. Le 10 juin 2011, dans un immense chagrin, nous devions faire nos adieux à François. Ce petit village des Corbières, sa petite église, son petit cimetière, ses amis résumaient au fond la vie de cet homme.

Depuis cette date nous sommes toute une équipe qui désire continuer le travail entrepris par lui. Des rencontres furent organisées en juin 2012 dans l’Aude durant lesquelles nous avons rencontré Jean-Marc Luquet, éditeur et militant avec François de Ravignan à La Ligne d’Horizon. Jean-Marc nous a demandé si nous pouvions achever l’ouvrage entrepris sur la Turquie. Les carnets de campagne en Turquie devaient paraître…

Dans ce contexte nous avons décidé de ne pas toucher au corps du manuscrit mais d’y adjoindre quelques informations et annexes dans une double préoccupation : ne pas changer l’écriture de François et ses observations, mais aussi ne pas en faire un ouvrage posthume. L’intérêt premier de ces carnets est la découverte de l’agriculture turque, ce fut le but de ce voyage ensemble et nous voulons que cela le reste.

Bien sûr, certains chiffres concernant l’agriculture sont actualisés car le temps a passé… mais cela ne change en rien les tendances observées et une nouvelle lecture des paysages turcs en 2013 ne ferait que confirmer les observations de François. Il s’agit finalement pour nous d’une grande satisfaction de terminer le travail engagé en 2009. Les perspectives d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne semblent s’éloigner, mais les traités de libre-échange pour les produits agricoles n’ont pas changé pour autant. Les volumes importés et exportés restent sensiblement identiques. Les destinations évoluent peu à peu avec une réorientation du commerce vers le Moyen Orient, mais les effets sur l’agriculture turque sont sensiblement les mêmes.

Au-delà, finir ce carnet de campagne en Turquie représente une marque d’amitié pour un petit homme qui restera pour nous parmi les grands. Car François de Ravignan était petit par son affabilité, proche des gens, il a toujours refusé de rester perché sur son piédestal de chercheur. Il refusait de s’enfermer dans un bureau, dans une université ou dans les locaux de l’Inra, institution où il passa une grande partie de sa carrière. Ainsi il obtint l’autorisation de l’Institut pour travailler dans son petit village des Corbières où il repose actuellement. Son intérêt pour les exclus n’était pas celui de la charité distante, il voulait vivre avec eux leurs difficultés, leurs projets et leurs espoirs. L’agro-économiste se considérait bizarrement comme paysan ! De son point de vue « est paysan celui qui habite le pays ». Pour l’anecdote je pourrai confier qu’il a ferraillé avec la Confédération Paysanne pour obtenir son adhésion à ce syndicat qui, dans ses statuts, n’acceptait que les agriculteurs patentés. Il fut accueilli par son département sans problème tant il paraissait évident que la présence de François sur le terrain de nos luttes était manifeste. Pour ma part, François était un homme proche. Il participait volontiers aux travaux agricoles, pour tailler la vigne, visiter les ruches, tout était digne d’intérêt. Il était par exemple un des premiers pour aider un éleveur après une tempête à relever les clôtures. Cette proximité était aussi intellectuelle. Il donnait une valeur au travail des paysans, au travail quotidien de ceux qui nourrissent les hommes, à leurs projets, à leurs luttes. Ainsi je peux me permettre de dire qu’il a redonné du sens au métier de paysan, des petits paysans. A l’époque de la modernité et du matérialisme triomphant, ce fut pour nombre d’entre nous un encouragement essentiel.

Photo JMW Marche 07 08 2005 Larzac(4)

Valorisant les actions et l’importance économique d’une petite agriculture qui s’accroche à la terre, à la néo-ruralité en France, François fut souvent qualifié d’archaïque, de passéiste, d’utopiste. Pour nous il était tout le contraire. Prédisant les crises économiques et écologiques, notre chercheur avait une longueur d’avance sur les réflexions à court terme des économistes et des agronomes. François, à travers ses voyages dans le monde, avait vite compris que le système agricole qui s’impose presque dans tous les pays ne peut durer longtemps à cause des limites écologiques et de la casse sociale entraînée par l’exode paysan. Nous ne pourrions que conseiller de lire « La faim pourquoi ?« 7 où François explique bien les limites du productivisme. L’exemple de la Turquie en est une illustration ; il ne suffit pas d’augmenter la production, il faut donner aux habitants les moyens de l’acquérir. L’industrialisation de la production agricole a comme conséquence à court terme d’augmenter certaines productions, mais le plus souvent aussi de chasser les petits paysans. A moyen terme elle provoque donc généralement du chômage, l’épuisement des ressources, la destruction du patrimoine matériel et intellectuel des campagnes.

François n’est plus là mais la justesse de son analyse parait chaque jour plus évidente. Le chômage s’accroît inexorablement en Europe et dans de nombreux pays à tel point qu’en Grèce et en Espagne commence à poindre un phénomène d’exode urbain, de retour vers les campagnes où des liens se retissent vers les cousins paysans, vers le village de la famille qui réapparaît « nourricier » face à la crise. De ringard et d’arrière-garde dans de nombreux pays, le village et le paysan reprennent quelques allures de noblesse.

Une des personnes rencontrées en Turquie, parlant de la place du paysan dans la société turque lors de la révolution de 1924, citait une déclaration du vénéré chef Atatürk : « le paysan est maître parmi les citoyens ». Toute démagogique qu’elle soit, cette phrase marque que les temps ont bien changé durant le XXe siècle. Mais ce qui s’annonce ne remettrait-il pas au devant de la scène la petite agriculture et ses paysans ? Ce n’est pas encore le cas en Turquie bien que quelques signes précurseurs apparaissent. On constate le retour de marchés paysans et même bios à Istanbul, l’agriculture biologique turque réservée à l’exportation commence à intéresser nombre de citadins. Quelques intellectuels « d’avant-garde » que nous avons rencontrés cherchent à construire des réseaux entre citadins et ruraux, à revaloriser les semences et variétés locales, tous les savoirs paysans et, comme le faisait François en France, à reconsidérer la valeur de ce qui se vit en milieu rural. Face aux économistes qui, sur les rapports de l’agriculture turque, considèrent tous qu’il y a trop de paysans en Turquie, que les propriétés sont trop petites, trop morcelées, que le budget de l’État pour l’agriculture doit toujours s’alléger, qu’il y a 20 % d’agriculteurs de trop en Turquie, quelques courageux osent contester ces chiffres. Ils répliquent contre la pensée dominante que la Turquie est riche des ses agricultures, de ses paysans et qu’il faut au contraire leurs redonner les moyens pour qu’ils vivent de leur travail. Ils critiquent le libéralisme, ils demandent à l’État de consacrer de nouveau un budget conséquent à l’agriculture, ils pensent qu’il faut arrêter la baisse des prix agricoles et qu’il faut reconnaître le rôle et la place des petits paysans dans la société. Rien d’autre que ce que François a développé dans ses ouvrages et ses interventions.

Nous ne devions pas arrêter les carnets de campagne sur la Turquie ; François voulait continuer les rencontres avec les pays nouvellement entrés dans l’Union Européenne ; la Hongrie était dans son agenda, nous espérons pouvoir continuer ce projet.

Pascal Pavie

Sur le voyage de François, avec Pascal et Moutsie, en Turquie, lire l’article du Paysan du Midi « Union européenne, quel bénéfice pour l’agriculture turque ? ».

1 Carnet de voyage en Pologne, À Plus d’un titre éditions, 2007.

2 Via Campesina est un regroupement mondial de syndicats paysans. En France, la Confédération paysanne y est adhérente.

3 Association pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural créée par la Confédération Paysanne pour favoriser l’installation et la formation de petits agriculteurs.

4 La Ligne d’Horizon, Les Amis de François Partant est une association qui tente de poursuivre la réflexion de François Partant, économiste critique du développement, notamment par l’organisation périodique de colloques (Voir son site).

5 Ekta Parishad est un mouvement d’inspiration gandhienne fondé en 1991 en Inde par son leader actuel Rajagopal, qui se donne pour buts de défendre les communautés rurales les plus marginalisées et les plus pauvres. De grandes marches sont organisées comme à l’époque de Gandhi pour le droit à la terre et aux ressources naturelles réunissant des milliers de personnes. François de Ravignan participa à l’une d’elles dans la province du Chhattisgharh.

6 cf François de Ravignan, L’espoir déçu des paysans andalous, in Le Monde Diplomatique, mai 1988. Le SOC (Sindicato de Obreros del Campo) est un syndicat défendant les ouvriers agricoles dans le Sud de l’Espagne et réclamant une réforme agraire.

7 François de Ravignan, La faim, pourquoi ?, La Découverte, 2009 (6e édition).