Pinar Selek : la peur permet la domination, la force s’origine dans l’amour

Pinar Selek est intervenue lors de ces 8es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan les 31 octobre et 1er novembre à Alet-les-Bains sur le thème « De la peur individuelle au courage collectif : créer ensemble face aux dominations ».

Moutsie (à droite) présente le livre sur Pinar, elle-même à gauche (Photo Ph.C.)

« Je vais vous expliquer comment Pinar a accepté de venir dans un coin paumé de l’Aude », dit Moutsie : « Tout à démarré par un coup de cœur pour un livre, « L’Insolente. Dialogues avec PInar Selek », par Guillaume Gamblin, Ed. Cambourakis et Silence). C’est grâce à ce livre que nous nous sommes rencontrées ».

Ce livre, que Moutsie recommande de lire, raconte l’histoire de Pinar, « une histoire assez extraordinaire, assez intense. Malgré toutes les difficultés de ton parcours tu as toujours eu cette force, tu as toujours continué, et tu t’es redressée et tu es allée de l’avant… »

Les Ami.es de François avaient décidé de travailler sur cette thématique de la peur il y a deux ans, après avoir évoqué notamment la peur de la montée de l’extrême droite, des violences financières, de la catastrophe écologique. « Quand on s’est retrouvés cette année avec cette idée de parler de la peur, j’ai dit : s’il y a une personne qui peut en parler, c’est Pinar ».

Moutsie parle ensuite de grande rencontre entre sorcières. Elle se qualifie elle-même de « sorcière des Pyrénées » (on connaît son action autour des plantes avec L’Ortie) et a invité « beaucoup de sœurs sorcières ».

Pinar, pour sa part, est turque, exilée en France depuis 2012. Elle avait fui la Turquie en 2009 : en raison de son activité militante, l’État l’avait accusée de terrorisme, bien sûr à tort, et voulait l’emprisonner. Depuis, plusieurs procès par contumace lui ont valu une condamnation à la prison à perpétuité ; elle a fini par obtenir son acquittement mais un appel est en cours à la Cour Suprême, depuis plusieurs années.

Pinar Selek est sociologue, écrivaine, militante de la poésie, conteuse, féministe, très engagée en faveur des minorités et contre l’oppression patriarcale.

La parole à Pinar

Pinar Selek (Photo Ph.C.)

Pinar, qui est donc en France depuis sept ans, vit maintenant à Nice. Elle continue pourtant à écrire en turc, « parce que mon cœur ne peut pas parler français », mais plusieurs de ses livres ont été traduits en français.

Pour en venir à la peur et au courage, elle évoque ce qu’elle a vécu : « Lorsque j’avais 9 ans, en 1980, il y a eu un grand coup d’État, un million de personnes ont été emprisonnées, plus de 10 000 personnes ont été tuées. Mon père a été emprisonné, j’ai grandi avec ma mère. A 12 ans, j’étais au collège, je me sentais très courageuse. Aragon, Eluard, Orwell, Nâzim Hikmet étaient interdits ; je vivais dans ce contexte, mais moi je mettais des affiches de poésie partout, dont certaines de Nâzim Hikmet, même ça c’est un acte militant. »

Elle parle de cette époque dans un de ses livres, « Parce qu’ils sont Arméniens », son livre préféré. A la maison de Pinar, les gens se réunissaient et parlaient de la situation. Kenan Evren, « le Pinochet turc », pourchassait les opposants, qu’il traitait tous de « communistes » et d’« Arméniens ».

« Au collège, j’avais des copines arméniennes, elles ne disaient rien, elles avaient peur. Ma famille était contestataire, on parlait de tout ça, on critiquait le génocide, le nationalisme… Mais je croyais que les Arméniens étaient peureux. Avec le temps, j’ai compris que le courage et la peur ne tombent pas du ciel, que ce sont des constructions sociales ; il n’y a pas de frontière entre le courage et la peur ; j’ai commencé à réfléchir sur la peur à partir de ça. Et j’ai compris que moi, la personne qui se croyait très courageuse, je devais me déconstruire. Et j’ai fait un travail de déconstruction parce que j’ai commencé à comprendre que mon père en prison c’était une chose, et que le génocide c’était autre chose. »

« Dans ma jeunesse, j’ai essayé de comprendre pourquoi ils avaient peur et j’ai compris qu’on n’est pas égaux, la peur n’est pas quelque chose de personnel mais une construction sociale et politique. »

Pinar raconte ensuite que quand elle est allée en prison il y a 21 ans, elle a été torturée. Elle recevait des lettres d’un homme qui l’appelait à résister, qui lui donnait du courage. Quand elle est sortie, au bout de deux ans et demi, il est venu la voir, c’était un monsieur de 77 ans, qui était sonneur de cloches à l’église arménienne d’Istanbul. « Nous sommes devenus très amis. Il m’a raconté l’histoire du génocide. »

Plus tard, elle a reçu la visite de Hrant Dink, journaliste et écrivain arménien turc, qui lui a proposé de lutter ensemble. « C’est le premier Arménien qui m’a dit ça… Il était très courageux ; au début, il demandait où étaient passés les Arméniens, il ne prononçait pas le mot génocide. » S’il avait prononcé le mot génocide, il n’aurait pas pu continuer à écrire.

Hrant Dink disait : « Avant de changer l’État turc, on doit changer l’espace militant ; si vous ne parlez pas (entre militants) de génocide, vous n’êtes rien. »

Pinar a compris qu’être arménien ou turc, en Turquie, ce n’est pas la même chose (« Moi, j’appartenais à un groupe social dominant. »). En 2007, Hrant Dink a senti le danger monter, il a incité Pinar à être plus prudente ; trois jours après, il a été assassiné. « Il avait raison d’avoir peur. Deux ans après j’ai dû quitter la Turquie parce qu’on voulait me mettre en prison. Tout en étant peureux, il était plus courageux que moi. Cette histoire de peur est très compliquée. »

(Photo Claire M.)

Pinar revient au titre des rencontres, la peur et le courage collectif. « C’est un très large débat, qui recouvre des questions très différentes. »

D’une part, la peur est une construction sociale : « On n’a pas les mêmes peurs, ni les femmes ni les hommes, ni les Kurdes, les Maghrébins, les réfugiés, les Français… En même temps je sais très bien que la peur c’est un ciment de la domination… La nuit quand je sors, en tant que femme j’ai peur… Et même si j’ai été très forte en prison, je suis fragile comme un coquelicot. Et en tant que femme, je le sais, dans mon corps, dans ma peau, la peur c’est vraiment une question de domination. »

« Et il n’y a pas seulement des peurs personnelles, il y a aussi des peurs collectives. » Toutes les structures de domination créent cette peur collective. « Je dis domination, pas coercition. » La domination s’appuie sur la légitimité et sur la peur. Dans les villes, il y a de grandes structures du passé, de la religion, de la politique, qui marquent la domination. Au musée de Pergame à Berlin, le musée des antiquités de Mésopotamie (le pays qui, le premier, a construit un État), il y a la reconstitution de grands palais : « On se sent broyés ; la domination te fait croire que tu es tout petit. C’est quelque chose d’imaginaire, ce n’est pas vrai. »

La religion aussi fait peur, « on te dit que si tu fais une bêtise tu iras en Enfer. On nourrit la peur, mais c’est fictif, ce n’est pas la réalité. »

« Et là vous ressentez une sorte d’impuissance que j’ai ressentie quand j’étais en prison. »

Quand Pinar était en prison, elle a pensé y rester toute sa vie. A cette époque-là, les prisonniers politiques n’étaient pas en cellules mais dans de grands dortoirs, tous ensemble, les antimilitaristes, les militants kurdes… Pinar se demandait comment faire pour ne pas être atteinte d’une maladie typique des prisonniers qu’elle appelle « impuissance d’après » et qui se manifeste par une insensibilité aux catastrophes et une grande sensibilité aux petites choses, la dépression et le repli sur soi. Ses co-détenus lui ont dit : « Oublie ton procès et vois ce que tu peux faire au jour le jour ». Elle a participé aux diverses activités possibles, aux discussions, elle a appris le kurde, les danses kurdes… « pour déplacer les murs ». Pendant ce séjour en prison elle a appris à dire : « Qu’est-ce que je peux faire, aujourd’hui, maintenant ? » Ce qui l’a beaucoup renforcée.

Cette expérience lui a servi plus tard. En 2009, lorsqu’elle est partie de Turquie, elle ne voulait pas rester dans la nostalgie de l’exil et elle s’est dit : qu’est-ce que je peux faire chaque jour ?

« Je n’aime pas beaucoup parler du courage », poursuit Pinar : « Je viens d’un contexte où le courage est glorifié. En prison, il n’y avait pas beaucoup d’antimilitaristes, d’écologistes ni d’anarchistes, il y avait beaucoup de révolutionnaires armés ; ils parlaient sans cesse du courage ; j’ai été bien accueillie parce que j’étais turque, que je m’étais battue pour les Kurdes et que je résistais à la torture. Mais moi je résistais par hasard… Les filles qui avaient parlé sous la torture étaient exclues par les autres, c’était une deuxième destruction. Mes deux ans et demi en prison ont été vraiment difficiles, pas à cause de l’État mais à cause de ces organisations gauchistes très militaristes… C’était très dur de voir cette glorification du courage. On est des êtres humains, on peut être faibles aussi. Plutôt que de glorifier le courage je préfère parler de comment on peut dépasser la peur en commun. »

Pinar parle ensuite de « Mein Kampf », de Hitler, qu’elle a lu en prison. Hitler y explique comment donner du courage aux soldats : en mettant la nation au-dessus de tout ; si la nation est plus importante que l’individu il peut se sacrifier. Pinar dit : « Ce que j’ai vu des révolutionnaires de gauche en prison, c’est la même chose. Avoir le courage pour sauver quelque chose c’est bien, mais en même temps ça peut être manipulé très facilement. »

« Les frontières entre le courage et la peur c’est quelque chose qui se construit dans les différents contextes. Je ne suis pas pour sur-valoriser le courage mais il faut apprendre à dépasser nos peurs parce que les structures dominantes existent grâce à nos peurs, individuelles et collectives. » Pour dépasser ces peurs, il faut se rendre compte que ces dominations, ces constructions sociales, sont fictives, que l’Enfer est fictif, que le pouvoir de certains régimes repose avant tout sur la peur : on croyait Kadhafi, Saddam Hussein immortels, en RDA on croyait le mur immuable…

Alors, comment dépasser nos peurs individuelles ? « Plutôt que de parler de courage, je préfère parler d’oser. J’ai toujours eu peur ; j’ai beaucoup dormi dans les rues, mais j’ai trouvé des ressources, j’avais des amis (les enfants des rues) qui m’ont protégée. »

Pinar estime que, parfois aussi, il faut avoir peur parce que la peur amène à la prudence. « Il y a une peur, fictive, qui a été créée pour nous dominer, mais il y a une peur d’un risque réel, comme la domination masculine, la violence sexiste. » Elle cite le cas d’une militante violée et assassinée. Dans ce cas, plus que l’action individuelle, l’action collective peut être une réponse.

(Photo Christine Lhande)

Débat : l’amour donne du courage / peur et manipulation / créer c’est résister / « militantisme acrobatique »…

– Il faut faire la différence entre les peurs qui ont une raison d’être et celles liées à la société de consommation : il y a un « trip » sécuritaire en France ; il y a quelques décennies on tolérait certains risques, puis on a imposé les ceintures de sécurité, on a interdit les colonies près des lacs sans maître nageur…

– La psychologie de groupe abaisse la responsabilité individuelle : on voit des agressions en public, des viols, sans que personne ne réagisse.

– La non-violence ce n’est pas rien faire ; c’est pas avec des mous qu’on fait des non-violents.

– J’ai lu le livre qui parle de toi : tu as été entourée de beaucoup d’amour par ta famille et tes amis ; je me rends compte que ma force me vient de l’amour que je me donne.

– Pinar : J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, j’ai vécu beaucoup d’amour ; dans notre maison, il y avait beaucoup de monde et beaucoup d’affection. Être révolutionnaire c’est que du bonheur : tu aimes et tu penses aux autres ; cela m’a donné beaucoup de force.

J’ai rencontre Moutsie au téléphone, je l’ai aimée tout de suite, j’ai senti de l’émotion.

En Allemagne mes avocats m’ont demandé de faire un rapport sur la torture que j’avais subie, surtout sur le plan psychologique ; ils m’ont demandé si je me sentais folle. J’ai dit : « non, parce que je sais les causes de mes souffrances et que je peux partager avec mes amis. Faire du bien autour de soi évite d’aller chez le psychologue. »

– Moutsie : J’ai beaucoup travaillé sur la peur ; je suis très peureuse, je me donne un défi, la peur me nourrit et me force à traverser l’épreuve.

– D’accord par rapport à ce que vous avez dit sur le courage guerrier, machiste ; mais il faut quand même du courage pour affronter le risque : en France pendant la 2e guerre mondiale il y a eu peu de résistants. Il y a une forme de courage qu’il faut développer.

Miguel Benasayag, qui a été torturé en prison, a dit qu’il n’y a pas de grands actes de courage mais souvent un enchaînement de petits actes de courage qui nous amène, dans des circonstances dures, à faire le choix de ne pas vouloir se laisser dominer par la peur.

(Photo Bruno Pradès)

– J’ai vécu à Istanbul. En 2009-2010 il y avait beaucoup de vie culturelle, de militantisme. J’ai vu changer la politique turque. Deux ans après, j’ai vu une ville silencieuse, avec l’interdiction de se rassembler, des militaires partout ; les artistes ont quitté la ville, beaucoup sont partis en Europe.

L’art et la musique donnent une voix au courage collectif.

– Pinar : Le coup d’État de 1980 a exterminé toute la gauche révolutionnaire. A partir de 1982 j’ai vu émerger des mouvements : féministes, anarchistes, LGBT, écologistes, avec une autre façon de faire, très pragmatique : c’est un militantisme acrobatique, l’État ne l’a pas compris.

Ce militantisme acrobatique fait des choses tout le temps, pas pour la révolution de demain. On est comme des fleurs qui sortent du béton. Le courage ne suffit pas pour changer les choses, il faut de l’intelligence.

Hannah Arendt disait : la politique c’est pouvoir créer des miracles.

– Je pense qu’il y a plusieurs niveaux de courage : le courage stupide, destructeur, du guerrier ; et avoir du cœur à l’ouvrage. Il y a plusieurs niveaux de peur aussi.

Il y a la théorie du figement : l’antilope poursuivie par la lionne éprouve d’abord de la crainte, puis de la peur, de la terreur et enfin un figement ; elle s’arrête, elle intègre déjà la mort qui va arriver, c’est une anesthésie pour la douleur. Si, par aventure, le lion est détourné, l’antilope se met à danser, pour libérer son stress.

– Pinar : Je me pose des questions. J’ai vécu dans le contexte des Kurdes qui glorifient le courage ; Öcalan disait : « vous les femmes, pour être libres, apprenez à faire les kamikazes ». Elles sont devenues des déesses de la nation kurde. Je suis très critique par rapport à ça : il y a une grave utilisation du courage individuel (bien sûr, je soutiens la cause kurde).

– Pour parler du figement des femmes par rapport à une agression sexuelle, l’état de sidération, l’incapacité à réagir : j’ai été agressée, j’ai cru à un viol et j’ai perdu toute force ; quand le gars m’a demandé mon porte-monnaie, toute ma force est remontée, je lui ai foutu un grand coup de genou dans les couilles et un grand coup de poing dans la gueule.

Je suis pour que l’on apprenne les techniques de défense aux filles.

– Pinar : Comme la peur, le courage se construit. Il faut voir comment nous apprenons ensemble.

– Jean : La peur, en tant qu’émotion, nous protège mais comme elle fait partie de notre personnalité elle est utilisée en permanence par le système politique et médiatique.

– Pinar : Dans le système de domination en général.

(Photo Bruno Pradès)

– Jean : C’est la stratégie du choc en Amérique du Sud, pour conquérir les pays les uns après les autres (Chomsky). Les médias sans arrêt nous imposent la peur pour obtenir notre consentement.

La difficulté est de mettre un filtre entre nous et ce qui nous touche ; de ne pas avoir une réaction instantanée.

– Pinar : Le film « Le colis suspect » montre comment l’industrie de la sécurité (les caméras, etc.) utilise la question des réfugiés pour faire peur ; ils deviennent un colis suspect. On a besoin de déconstruire ce discours et de mener des actions contre ça.

– Jean : Comment prendre de la distance par rapport à la peur ? La fabrication de la peur est une neuroscience : on met en avant tout ce qui rassure pour faire passer l’intérêt commercial, c’est le cas des nanotechnologies pour lesquelles on met en avant l’aspect positif pour la santé tout en cachant les atteintes aux libertés dans le monde numérique.

– Une Chilienne : Les médias parlent peu de ce qui se passe au Chili. Les Chiliens ne se laissent pas faire, ils veulent que Piñera s’en aille et qu’il y ait une nouvelle Constitution. C’est une révolution qui fait suite au colonialisme de l’Espagne. Ici, en tant que pays coloniaux, vous êtes privilégiés.

– Aurélie : Il y a des ressources collectives à créer pour l’action. Nous avons participé à ça autour de l’art.

– Pinar : Avant d’aller en prison, depuis l’âge de 16 ans, j’étais très présente dans les rues ; beaucoup de mes amis du collège vivaient dans les rues, nous avons créé un atelier de rue, nous avons squatté un bâtiment au centre d’Istanbul. En 1989 il y a eu un mouvement de rue avec du théâtre, du recyclage des poubelles, un journal de rue (« L’Invité »). Depuis qu’il y a la télé, il y a moins d’invités.

C’était un grand réseau de vécu. Quand je suis allée en prison, les premiers à me soutenir ont été les gens de la rue. L’État ne l’avait pas prévu. Ils sont venus au tribunal témoigner.

Quand j’ai été torturée, leur ordre du jour c’était que je donne des noms. J’ai décidé de créer ce qu’ils ne veulent pas : j’ai résisté. Ce système a beaucoup peur qu’on crée des choses. C’est bien de dire non, mais il faut aller plus loin.

– Benasayag a écrit « Résister c’est créer » avec Florence Aubenas.

– Nous avons beaucoup torturé en Algérie. Et le viol des femmes était courant.

– Qu’est-ce que le mouvement Amargi (liberté) ?

– Pinar : C’est un mouvement féministe qui a pris un nom sumérien, ni turc, ni arménien, ni grec, neutre, pour faire un féminisme nouveau, critiquer toutes les dominations (l’armée, la guerre…), pas que les violences sexuelles. On est devenues très nombreuses.

L’État turc n’a pas réussi à créer la nation turque à 100 %. Les Kurdes ont gardé leur culture, les Arméniens résistent. Je ne suis pas turque, je suis de Turquie.

La France, par la violence, a réussi à imposer un État monoculturel, il a créé une France qui n’existe pas vraiment. C’est la domination hégémoniste, nationaliste la plus réussie.

La France est l’un des trois ou quatre responsables de tous les malheurs sur la planète. Nos privilèges s’appuient sur les malheurs des autres.

En Turquie mon courage s’appuyait sur la peur des Arméniens ; je me sentais courageuse parce qu’ils avaient peur. Quand vous avez une appartenance à un groupe social dominant, c’est très difficile de se déconstruire parce que vous croyez que c’est impossible.

– Qu’est-ce qui va se passer pour les Kurdes de Syrie ?

– Pinar : La question kurde demande une discussion très large. Je soutiens leur cause mais j’ai d’importantes critiques sur le mouvement kurde. Il y a des femmes kurdes qui sont critiques par rapport au PKK et à l’État turc. Le PKK n’est pas paradisiaque, il travaille avec les États pour avoir des armes. J’invite la LDH, Amnesty à aller là-bas (en Syrie) pour créer une chaîne de paix, de solidarité, éviter les massacres. L’Iran, la Turquie, la Syrie ne veulent pas des Kurdes, je ne suis pas étonnée que les États-Unis les aient lâchés.

Au milieu des loups, ils essaient de danser avec les loups. Aujourd’hui il faut les défendre, pas ici (la Turquie s’en fout) mais sur le terrain. Je fais appel à la LDH ou d’autres pour prendre l’initiative, sinon l’État turc peut faire un vrai massacre.

Les États-Unis ont reconnu le génocide arménien il y a deux jours. Il y a les Russes. On est obligés d’attendre que les grands pourris interviennent. Je demande au contraire à Amnesty d’intervenir.

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Clothilde : François, comme tout le monde, a eu peur

En ouverture de la journée de vendredi, Clothilde de Ravignan a évoqué la mémoire de François et son rapport à la peur, rappelant que « nous sommes là (à ces rencontres) par François aussi ».

Clothilde de Ravignan (Photo Ph.C.)

Auparavant, elle rappelle qu’une partie du bénéfice des rencontres sera versé à l’association Aude Réfugiés Solidarité.

« François est comme tout le monde, il a eu peur. Il s’est engagé : à l’époque où il a rédigé sa thèse, dans les années 1980, il n’était pas évident de dire qu’une baisse de productivité (en agriculture) s’amorçait ; c’était un époque où on croyait beaucoup à l’efficacité des intrants et à la mécanisation qui allait se développer ; et dire qu’il y avait une baisse de la productivité au niveau de la France, c’était un petit scandale. Il l’a payé à l’Inra quand il a voulu passer le concours de directeur de recherche ; il a été éliminé à chaque fois. » Quand on s’engage on prend des risques.

« Hier soir Pinar nous a parlé de la peur comme construction sociale, comme moyen de faire plier les gens. Qu’il n’y a pas de frontière entre le courage et la peur. »

« Que peut-on faire, aujourd’hui, dans l’espace de liberté que l’on a ? Même en prison il y a toujours une possibilité d’être libre de soi-même, une liberté psychique malgré la limite de la liberté physique… »

« Pinar a beaucoup insisté sur la nécessité de s’organiser en collectif. » Par exemple, pour les femmes, « se poser ensemble, croire en nos capacités à faire ensemble. »

Elle a terminé sur le fondement de la force, et elle disait : moi, ce qui m’a apporté, c’est l’amour de mes parents ; c’est une famille où on s’aimait…

« Avec François, suite à ses avatars à l’Inra, nous avons beaucoup évoqué cette question-là… Il a dit : finalement, j’en ai peur de tout ça, mais la peur c’est comme un tigre de papier, qui peut faire peur mais qui n’est que du papier… Ce qui rejoint ce que disait Pinar sur l’Enfer, des choses qui sont là pour nous faire peur. »

« J’ai lu le livre de Cynthia Fleury, « La fin du courage »… Elle convoque la personne qui doit donner une réponse personnelle et indépendante à la représentation du monde qu’elle en a. J’aime beaucoup le lien qu’elle fait avec une phrase de Lacan quand elle parle de l’expression prendre soin de soi. Je me pose la question : de quel moi s’agit-il ? Est-ce que c’est : évite les soucis, les peines, fais-toi plaisir ? Mais prendre soin de soi, pour Lacan, c’est prendre soin de son intériorité qui permet de donner des réponses personnelles… »

« Et elle insistait sur le fait que la prise de courage commence par la reconnaissance d’une peur ; ça peut être suivi par une décision. Il y a quelque chose qui pourrait changer en moi, ne serait-ce que le fait d’accepter ma peur et de tirer un rideau pour ne pas la reconnaître… »

Cynthia Fleury fait aussi référence à la pièce de théâtre de Ionesco, « Le Rhinocéros », qui évoque un patron abusif. Tout le monde devient rhinocéros (suit le patron) sauf un, qui se demande si les autres n’ont pas raison. « Je ne veux pas devenir un rhinocéros, c’est ce que disait Pinar. »

« J’entends beaucoup : oui, mais c’est trop dur… Dire oui, mais, c’est déjà construire sa barrière. »

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Les ateliers

Atelier 1 : La peur et ses multiples visages

A partir de nos peurs nous avons réfléchi sur leurs causes, et sur la façon de les combattre.

Nous avons mis toutes les formes d’ignorance, toutes les désinformations, illusions, dénis, clivages. Nous avons mis ensuite la peur de l’engagement personnel et de l’engagement collectif. Pourquoi sommes-nous inhibés, en difficulté, chaque fois que nous devons parler en public, essayer de nous faire entendre ?

Nous nous sommes rendu compte que les représentations que nous nous faisions des choses, des personnes avaient un poids très important. Et nous nous sommes livrés à un petit exercice : lors d’une promenade botanique, banale, dans un parc éolien, arrivent trois gendarmes ; nous avons demandé à chacun d’entre nous comment il réagissait ; nous nous sommes rendus compte qu’il y avait de la colère, de la peur, mais que tout cela était guidé par des représentations et par nos histoires personnelles.

Ce que nous voulions faire ressortir c’est que ça se passe dans l’émotion, mais en même temps qu’est-ce que c’est que cette émotion ? Il y a plusieurs possibilités : la prise de conscience, la distance. Après, il y a des façons de travailler avec des questionnements, les liens, le dialogue : l’autre, qu’est-ce qu’il est, qu’est-ce qu’il veut, pourquoi il m’interroge, sur quoi suis-je profondément agressé ? Nos peurs, on a d’abord à en prendre conscience, puis à les accepter et enfin à les transformer.

Nos peurs sont des émotions qui empêchent beaucoup d’entre nous (et on peut penser aux parents et aux grands-parents que nous sommes) de transmettre nos valeurs. Et il a été évoqué, par une jeune, que ce n’était pas le refus de communiquer ensemble, c’était d’abord les occasions qui manquaient, qu’on ne savait plus faire ensemble et qu’il y a une méconnaissance de l’implication des jeunes. Notre génération avait une culture de l’engagement, les jeunes ne l’ont plus, il faut bien qu’ils l’apprennent quelque part mais on ne sait pas la transmettre…

Or, selon comment on regarde la peur, soit on l’investit dans l’extérieur soit on se replie sur soi-même. D’où l’importance de la relation avec l’autre qui permet de créer un cercle vertueux.

Atelier 2 : Convergence des luttes et expérience des gilets jaunes

Il y a eu beaucoup de partage d’expérience.

On a essayé de faire des catégories dans les peurs.

Il y a les peurs qui sont liées à soi-même : peur de l’autre, de la violence physique et morale, de la marginalisation, des effets de l’engagement, la peur de la remise en cause de notre mode de vie.

La peur de s’engager dans un groupe : peur de l’inconnu, de la différence, de perdre son identité.

La peur de s’engager dans une cause : peur de la répression et de l’instrumentalisation (avec l’exemple des Gilets jaunes et la peur d’une récupération par l’extrême-droite).

On a ensuite parlé du courage :

Il peut être lié à la prise de conscience : passer d’une posture idéologique à une réflexion pour construire la société, nécessité de résister à la violence d’État, modes de résistance (Nuit Debout, Gilets jaunes…).

Le courage c’est aussi passer d’un engagement local à un engagement plus large.

Créer du lien.

Écouter la parole des minorités, solidarité.

Mettre en action les valeurs de François de Ravignan.

Expérimenter la démocratie directe (municipalisme libertaire).

Le courage peut être lié à la réussite d’une action. Exemple de Stop Bitume.

Atelier 3 : Peur et violence d’État

On a d’abord cherché à circonscrire les formes et les évolutions des violences d’État puis on a réfléchi à comment leur résister.

Il y a plusieurs formes de violence, ce qui vient tout de suite en tête c’est la répression physique sur les corps, les coups de matraque, les gaz lacrymogènes, la mise en détention ; mais il y a aussi une autre forme de violence plus insidieuse, avec par exemple la surveillance, la reconnaissance au faciès (les vidéos, etc.), la judiciarisation (de plus en plus de militants qui sont condamnés, les montagnes de loi liberticides), l’asservissement visible et invisible de la population.

Il y a aussi l’injonction à la consommation, les outils comme Linky et la collaboration entre l’État et les grandes entreprises pour mettre la population tout le temps sous surveillance.

Nous considérons que le but de cette violence de l’État c’est de créer la peur pour tétaniser les populations.

Il y a une violence économique très organisée, c’est celle du chômage ; les gens ont peur de perdre leur emploi et il y a un grand débat entre l’écologie, le bien-être local et l’emploi. Les petits salaires qui empêchent les gens de faire grève ou de se révolter.

La mise en œuvre en 2015 de l’état d’urgence, sous prétexte du terrorisme, pour limiter les libertés.

Le logement, la peur de le perdre ou de ne pas en obtenir.

Ensuite, on a discuté de notre rapport à l’État ; on n’est pas arrivés à un consensus. Il y a ceux qui considèrent que c’est avant tout une force d’oppression et ceux qui disent : l’État est aussi en nous, il y a un gouvernement qui a été élu et l’État génère 56 % du PIB, il y a les routes, les écoles, donc on est tous utilisateurs des bienfaits ou des malfaisances de l’État. Ça nous oblige à réfléchir à notre collaboration, voire notre soumission.

On a noté que la répression est aussi un marché, où la France est bien placée.

On assiste à la multiplication des attaques du gouvernement contre les citoyens et le bien public : la réforme des retraites, la privatisation de l’aéroport de Paris… Il y a une stratégie de multiplier les attaques sur les acquis sociaux.

Nos actions et réactions par rapport à ça :

Il faut de la continuité dans les actions. Il y a plusieurs formes de radicalité qui s’inscrivent soit dans la violence, soit dans la désobéissance civile, dans la non-violence.

Il faut renverser la peur, que l’État commence à avoir peur. C’est ce que les Gilets jaunes ont réussi ; ça a poussé Macron à quelques concessions.

Il faut inventer de nouvelles formes de contestation : Linky, les Gilets jaunes, sortir des manifestations traditionnelles, aller vers la désobéissance civile, le fauchage d’OGM, les pisseurs volontaires… et les black blocs, qui ont des formes d’action violentes, qui surprennent l’État, certes les média s’occupent de les discréditer, mais c’est une forme de réaction. Ou alors les clowns activistes, l’humour, les décrochages des portraits de Macron.

Il faut se battre contre l’entrave au droit de grève, pour le droit de retrait.

On a aussi tendance à fonctionner dans un entre-soi. C’est important de prendre en compte le niveau d’implication de chacun ; le courage, ça peut-être simplement de signer une pétition ; tout est important.

Il faut faire de l’éducation populaire, déconstruire le langage dominant.

Quand l’État cherche à concentrer, à contrôler, nous nous cherchons à relocaliser, à décentraliser et à être le plus proches possible des centres de décision nous concernant. C’est aussi une réflexion sur la démocratie.

Atelier 4 : la domination masculine

La domination masculine et la peur.

– Pourquoi les violences masculines sont politiques.

Construction d’un système de domination : hiérarchie, verticalité, patriarcat, religion, médecine (contraception féminine), l’État et ses lois, famille, éducation.

– Quels types de peurs génèrent ces violences masculines ?-

Rejet social, agression, violence (verbale, physique et psychologique), harcèlement, peur de l’autre par nos différences (masculin et féminin).

– Comment lutter ?

Prise de conscience des rôles (féminin, masculin), changer d’attitude, déconstruire ces rôles.

Méthodes de lutte non-violentes, écriture inclusive

Se regrouper : à plusieurs on est plus fortes.

Acception par les hommes de perdre leurs privilèges.

Lutte sur tous les fronts.

Conclusion : il faut du respect de l’humain, du vivant, de la nature pour qu’il n’y ait pas de domination.

Au-delà de cette synthèse, quelques réflexions :

– La domination masculine est violente parce qu’elle est intégrée (dans les mentalités), même si on vit avec quelqu’un de très gentil.

– Pinar : 2 % des naissances en France sont intersexe. On est dans la binarité : il faut absolument que ces bébés soient fille ou garçon.

– Luc : Le fait d’être homme ne protège pas de la violence masculine. « Moi-même, j’en ai peur ».

– Pinar : Je ne me sens pas dominée par les hommes en France ; c’est peut-être une question d’attitude (de ma part).

– Il y aura des dominants tant qu’il y aura des dominées. Ce sont souvent les femmes qui font l’éducation et transmettent des valeurs de domination masculine.

* * * * *

Aude Réfugiés Solidarité : faire reculer la peur par la solidarité

Un grand moment a été réservé à la présentation par Odile de l’association Aude Réfugiés Solidarité et au témoignage d’immigrants que cette association accueille.

L’Aude à Alet (Photo MJS)

Celle-ci accompagne des migrants demandeurs d’asile adultes déplacés de la jungle de Calais dans l’Aude sous la supervision de la préfecture et hébergés par un Centre d’accueil et d’orientation (CAO), plus concrètement dans des appartements de Quillan et d’Espéraza. Elle a choisi de se concentrer plus sur un accueil amical, humain que sur un accueil juridique et administratif (elle s’appuie sur d’autres associations pour cela).

Elle fonctionne avec une dizaine de personnes actives plus un important réseau autour.

Elle met en œuvre notamment « des moments de français », un apprentissage « en vivant », à travers le cinéma, des repas, des sorties en montagne…

Puisque l’on a beaucoup parlé de peur pendant ce week-end, Odile aborde le sujet : « Nous avons senti dans la population locale un émoi, des regards aussi bien de la part de gens en difficulté sociale, que de gens bien installés, ou d’autres qui sont venus s’installer ici. »

Pour l’instant 153 personnes sont passées par le centre et l’association depuis début 2016. Beaucoup ont obtenu le droit d’asile mais en ce moment il y a de plus en plus de rejets. Dans ce cas, les migrants se retrouvent dans la clandestinité.

Odile a passé la parole à plusieurs réfugiés, de jeunes adultes, qui ont raconté leur périple depuis leur pays d’origine. Ils ont dit leurs peurs, leurs craintes et aussi ce qui leur donne de l’énergie. Certains ont raconté, sans détours, la persécution politique dans leur pays puis, au cours du voyage, les violences, les sévices dont ils ont été victimes, l’extorsion d’argent, l’esclavage, le voyage en mer… Un récit dur à entendre, qui reflète une réalité très dure.

Un court débat, ensuite, a été l’occasion de rappeler la responsabilité de la France dans les déboires économiques de nombre de pays d’Afrique, le soutien de notre gouvernement aux groupes franco-multinationaux tels que Bolloré, qui exploitent les richesses africaines sans vergogne. On peut ajouter le soutien de la France aux régimes antidémocratiques.

Bien sûr, à côté de l’action politique, qui ne peut être qu’à long terme, nous avons la possibilité de mettre en œuvre notre solidarité, immédiate celle-là.

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Pour contacter Aude Réfugiés Solidarités : Association ARS, chez O Calvet, 24 Barry de la Paouso, 11340 Roquefeuil, Tél. 06 71 02 87 89.

Débat final : pour contrer la peur, il y a mille petites choses à faire au quotidien

– Alistair : Pinar, pour toi le courage peut avoir une connotation négative dans le contexte de la violence machiste des révolutionnaires… Cela peut être une façon d’ouvrir le débat.

– Pinar : Il y a plusieurs sens à donner au mot « courage ». Je ne suis pas contre son utilisation, mais je préfère « oser », pour éviter de glorifier le courage. Ce n’est pas une obligation d’être forte ; c’est une obligation de se battre contre le système, mais le courage ne suffit pas à changer le monde. Et ne parlons surtout pas d’héroïsme.

– Je viens aussi de Turquie. Je me souviens, après la tentative de coup d’état de 2017, les rues, le métro étaient occupées que par des mecs, qui soutenaient Erdogan ; dans le métro, nous étions deux femmes au milieu des hommes. J’ai croisé le regard de l’autre femme, elle m’a donné elle aussi beaucoup de force et de courage. Il ne faut pas se laisser décourager par la domination, le courage on peut l’échanger, on peut le créer ensemble.

Mais quand on parle d’héroïsme, ça devient une sorte de mythe où on oublie la personne qu’il y a derrière, qui pourtant peut avoir peur mais ne peut pas le montrer. Ce qu’il faut faire, c’est se comprendre, communiquer, être ensemble, pour continuer malgré la domination et l’oppression.

– Aurélie : Nous avons beaucoup parlé des peurs, de la restriction de nos espaces de décision, de liberté ; la réponse c’est, comme en prison, il y a toujours des marges de liberté et voir comment on se saisit de cela pour créer des résistances imaginatives, intelligentes. Il faudrait axer le débat sur les espaces de liberté qui nous restent, sur les actions de résistance.

– Ce qui peut nous aider, c’est d’inverser les pluriels et les singuliers : on parle des peurs, en effet chacun a les siennes, on ne les partage pas. L’araignée ne me fait pas peur, elle fait peur à d’autres, je respecte ça.

Par contre, on parle du courage. Comme on parle de la journée de LA femme ; je ne l’ai pas rencontrée, j’ai rencontré beaucoup de femmes dans ma vie, mais pas LA femme.

LE courage nous paraît inaccessible, alors que des courages, on en a tous.

Savoir ce que je pourrai faire demain demande du courage, ou bien savoir ne pas faire, des fois il y a des choses qu’il faut refuser de faire.

– La manipulation des média est très étudiée par les systèmes de gouvernement. En 2019 il y a eu 300 000 Gilets jaunes dans la rue, l’État a eu peur, il a mis en place un système pernicieux pour briser la contestation, les gens ne se mobilisent plus, le gouvernement a mis la peur par la violence policière. Les Gilets jaunes ont été stigmatisés, ils sont devenus les méchants. Il faut retrouver une convergence des luttes, nous sommes assez nombreux pour réussir.

– On n’arrive pas à sortir du cadre, je pense à la théorie de l’effondrement. Il est important de cesser d’avoir peur de perdre tous les acquis qui ne nous conviennent pas ; se dire : qu’est-ce que j’accepte de perdre, comment je peux reconstruire la société ? Nous vivons dans un monde tellement complexe, imbriqué : l’effondrement repose là-dessus. Par exemple, sur le plan financier, si tout le monde décide de retirer son argent, ça s’effondre.

– Il ne faut pas oublier les luttes locales, comme celle du collectif citoyen dans la Haute Vallée de l’Aude qui va se battre pour la défense du service public et pour la démocratie directe.

– L’héroïsme est à proscrire plus que le courage, mais dans le cadre d’une action clandestine on valorise l’héroïsme, c’est une question de vie et de mort pour l’organisation.

Pour en sortir, il faut un modèle d’organisation a-hiérarchique, comme internet au départ.

– Alistair : Il faut réfléchir aux espaces de liberté qu’on peut occuper, par exemple l’impact des Gilets jaunes sur la consommation en grande surface : en décembre-janvier ils étaient en panique totale, avec une baisse du chiffre d’affaires jusqu’à 40 %. C’est la cause principale de la réaction de l’État.

Il faut défendre le droit à consommer autrement, ou pas du tout. Il y a un espace énorme.

Ce qui est significatif aussi c’est que, sur les barrages, les camions de livraison bio on les laissait passer.

– Florent : J’ai senti aussi cette panique-là. Bloquer une raffinerie c’est écologique.

– Après la marche partie en octobre 2019 d’Arles vers Genève, il y a une mobilisation pour la marche étalée sur tout 2020 au départ de Montpellier, Lyon, l’Allemagne, la Belgique, Londres. C’est relié aux paysans indiens sans terre, aux paysans sans terre en Europe et aux inégalités sociales.

– Pinar : Nous sommes en train de dire que la peur est quelque chose de multifactoriel (il y a plusieurs raisons) et de multidimensionnel. Les rapports de domination sont articulés, donc il faut lutter contre plusieurs choses, plusieurs mécanismes (le sexisme, le nationalisme, le capitalisme…) sans prioriser, chacun en faisant son possible.

Il faut communiquer pour que les convergences se mettent en place.

J’avais demandé à mon grand-père de m’expliquer la dialectique matérialiste ; il m’a dit : tout change, si l’on met de l’eau à bouillir, elle bout, si on continue elle s’évapore, puis si on arrête le feu, elle se refroidit. Il ne faut jamais éteindre le feu.

– Habib : J’ai été frappé par les éléments suivants :

1) Il y a une crise de transmission et de témoignage intergénérationnels.

2) Il faut passer de la coopération internationale à la solidarité citoyenne internationale : mon pays, le Maroc, joue le rôle de gendarme pour l’UE contre l’émigration, avec un financement important. Que font les citoyens européens engagés ? Nous, citoyens européens, avons voté un budget européen, dont une partie sert à la monarchie marocaine pour garder nos frontières. Nous sommes isolés et ça remue un racisme maghrébin à l’égard des noirs, qui a une histoire.

3) J’ai été très sensible au témoignage d’un maire qui héberge les Gilets jaunes. Parallèlement il y a une crise de l’engagement collectif. Il faut occuper le territoire des petites et moyennes communes, s’engager politiquement.

4) Le devenir du principe de fraternité est en question, le moment est venu de s’en saisir peut-être dans nos réflexions des années à venir.

– Moutsie : Oui il y a eu une baisse de consommation en grande distribution, mais avec une explosion des ventes sur Amazon. Les gens ont eu peur de sortir.

Un acte politique très fort serait d’avoir une réflexion sur notre consommation. Je suis pour les actions de boycott et la réappropriation des savoirs ; en tant que sorcière des Pyrénées, je me bats contre la mainmise du corps médical et du lobby pharmaceutique. Ils nous tiennent par la peur. Je vous invite à lire le livre de Rina Nissim, « Une sorcière des temps modernes ». Elle a milité toute sa vie pour que les femmes se réapproprient leur corps, qu’on ne considère plus la ménopause, la grossesse comme des maladies…

Il est temps de se regrouper entre nous, de s’auto-médiquer ; je ne suis pas en train de dire que le corps médical on n’en a pas besoin mais qu’il faut se réapproprier tout un savoir au niveau de la médecine, se réapproprier les plantes, se re-former. Les plante médicinales subissent de plus en plus de contrôles, on est en train de nous arrêter : depuis l’année dernière les formations en soins médicinaux (avec les plantes médicinales) ne sont plus accordés en formation professionnelle. Au syndicat des simples, on résiste.

– Rina Nissim avait participé à la création d’un centre de santé pour et par les femmes, à Genève. Ça a pris en Suisse, en Allemagne, pas en France (on est restés sur le plan idéologique sans passer à la pratique). Il manque une transmission du savoir par les femmes et pour les femmes ; je vous invite à consulter le « Manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes » de Rina Nissim (Éditions Mamamélis).

– Jean : Il y a une opposition entre confiance et peur. Il faut se positionner pour une réflexion à long terme sur en quoi j’ai confiance, vers quoi je souhaiterais que la société évolue. Tant qu’on en restera à la contestation du système on retombera sur les mêmes écueils. La révolution est souvent suivie du flou, d’une prise de pouvoir par les beaux parleurs. Après la Révolution française, Tocqueville a étudié le système démocratique des États-Unis et l’a présenté à l’Assemblée (désormais constituée essentiellement de bourgeois) : il a fait un tollé, « donner le pouvoir au peuple, vous n’y pensez pas ! ». Il a répondu : « Les gens voteront ce qu’on leur dira de voter. »

– Martine : On vit une période où ce qu’on a travaillé depuis 20-30 ans, on est arrivés à créer des choses comme La Tambouille des Initiatives, Terre de Liens, la formation… on a du mal à passer le cap, il faut travailler de façon à relier tout ça.

– Joël : Je rends hommage à Jean-Claude Pons, le maire de Luc-sur-Aude, qui nous a invités à construire une cabane jaune. On a besoin d’historiens sur les rond-points, de coups de klaxon, arrêtez-vous cinq minutes… Certes ce n’est pas facile : il y a aussi des gens du Front National, ça se construit. On a besoin de Gilets jaunes, c’est un mouvement de convergence, il y a des gens du Front National, il y a des gens de la France Insoumise, on arrive à cohabiter ; la pluralité du mouvement va répondre à certaines de nos interrogations ; ça va prendre du temps.

– Madeleine : Démolissez ces rond-points, il y en a beaucoup trop.

(Photo Bruno Pradès)

– Hélène : Il faut tricoter dans la convergence. Avoir le courage de s’opposer, aller vers la frater-sororité, Clothilde a parlé d’amicalité, il faut creuser la piste de l’individu, de la citoyenneté sans étiquette.

– La Tambouille des Initiatives, le RIHVA (Réseau des initiatives de la Haute Vallée de l’Aude), le Portail de la Haute Vallée, sont nés grâce aux Rencontres des Ami.es de François de Ravignan. Aujourd’hui on n’a plus le temps de parler ; comment réveiller la citoyenneté ? Il y a des gens qui pensent que ce n’est plus la peine de voter. Pour les municipales dans la Haute Vallée, il faut s’impliquer.

– Sébastien : Pour rebondir sur la confiance… certains disent que le RIC (référendum d’initiative citoyenne) est dangereux : « Ils vont revenir sur le mariage pour tous, la peine de mort… » Notre sentiment est que les gens ne feront pas ça, mais qu’est-ce qu’on en sait ?

A Carcassonne, les Gilets jaunes ont diffusé un questionnaire citoyen sur les priorités pour le RIC. Cela s’est fait sur 54 départements, c’était en parallèle au « grand débat » de Macron. On en a tiré les 15 propositions préférées. Ce qui est ressorti en tête c’est que les gens veulent du bien commun : de l’écologie (la taxe carbone pour tous), la transmission des savoirs (20 élèves par classe), des EHPAD à but non lucratif, la TVA sociale. Il n’est pas question d’immigration ni de préférence nationale.

L’erreur qu’on fait c’est qu’on ne se parle plus. Faisons-nous confiance, parlons-nous, ça va marcher.

– Luc : Le Collectif Alternatiba du Narbonnais émet des propositions pour les municipales ; cela nous permet de nous approprier les problématiques locales. Il faut essayer de tisser des liens pour s’alimenter mutuellement, expérimenter une organisation horizontale.

On ne vit pas en dehors de la société, mais on en aimerait une autre.

– Clothilde : Je propose une toute petite expérience : vous avez dû recevoir comme moi le papier de la Sécurité Sociale qui incite à la vaccination anti-grippe. Qu’allez-vous en faire ?

– Dans le public : au panier !

– Clothilde : Je suis soucieuse des fonds de la Sécurité Sociale, mais je vais aller voir Moutsie pour les herbes, pour les tisanes, pour la prévention, je vais aller voir l’homéopathie également ; je ne fais pas rien, je suis consciente. C’est une proposition.

– Pinar : On est déjà impliqués dans plein d’associations. On a besoin de réfléchir ensemble, de faire le plein d’essence, de se donner de la confiance. Je vous remercie beaucoup de faire connaissance et la connaissance est le début de la confiance.

– Hélène : Est-ce qu’on utilise cette dynamique pour mettre quelque chose en place, ou on reste chacun dans son salon ?

– Moutsie : Je crois qu’il n’y a pas grand monde, parmi nous, qui reste au salon. Je crois qu’on est au contraire tous très engagés.

– Clothilde : Nous avons échangé. Maintenant il faut passer à l’action. Nous avons plein d’occasions de faire des petites choses qu’il ne faut pas louper, pour nous engager dans notre espace quotidien.

FIN

(Photo Ph.C.)