François de Ravignan sur le partage

Les journées 2017 des Ami-e-s de François abordent le thème du partage. Pascal Pavie a dressé une synthèse de notes et d’articles de François de Ravignan sur ce thème. La voici :

Étonnamment cet homme engagé toute sa vie au service et au milieu des plus pauvres ne parle presque jamais de partage, l’occurrence de ce mot dans ses écrits est très faible.

Notre agronome préfère parler d’équité, d’exclusion, de démocratie sans doute parce que le partage est connoté moralement et suppose qu’il y ait toujours des riches pour que le partage existe.

Mais chez François de Ravignan la critique du développement, celle du développement durable et celle de la croissance sont irriguées en permanence par le souci du partage et l’espérance d’un bonheur commun à tous.

En cela François est fidèle sans doute à l’idéal chrétien, mais aussi sans le reconnaître clairement, à l’idéal communiste sur le partage des moyens de production, insistant très souvent sur la nécessité du partage de la terre pour les paysans a contrario des « développementistes » qui croient à la possibilité du partage de la production. En cela il va plus loin que l’esprit caritatif que l’on trouvait et que l’on trouve encore dans de nombreuses ONG s’occupant du Tiers Monde ou de la pauvreté en général, il s’attaque aux économistes libéraux y compris ceux qui se drapent de la préoccupation de la réduction de la pauvreté comme Amartya Sen, économiste indien qui fut prix Nobel d’économie et véritable vedette des instances internationales, de la FAO à la Banque Mondiale.

François cite souvent Gandhi : « ce que nous voulons ce n’est pas une production de masse mais une production par la masse ». En cela il se distingue nettement du credo des libéraux qui croient encore aux retombées positives de l’accroissement de production d’une économie productiviste contrôlée par une minorité au bénéfice ou au détriment des pauvres. C’est là un conflit latent et permanent avec les chrétiens qui ne voient le partage que dans la charité des riches vers les pauvres. François est plus dans cette pensée du partage politique que dans celle d’un partage humaniste. Il enseigne que les changements doivent être réellement dans les structures de production, il y a une sorte de lutte des classes permanente chez lui entre les riches et les pauvres ; son objectif n’est pas tant le partage des richesses mais celui du partage du pouvoir. Le pouvoir étant entendu comme celui de l’autonomie de chaque homme et chaque femme de pouvoir se nourrir et décider de son idéal de vie. Là il se détache des marxistes qui eux construisent un idéal de vie commun à toute l’humanité basé sur un confort matériel commun à celle-ci. Pour ce partage qui doit conduire à l’autonomie, il considère qu’il faut rompre avec la culture occidentale de la croissance, qui impose un modèle unique de développement calqué sur le développement des nations impérialistes, François préférant le terme « colonisatrices » ! Ce modèle, il le prouvera durant toute sa carrière, ne convient pas aux différents peuples et en plus il est un imaginaire impossible à accomplir, François se rendant compte très tôt, comme agronome, des limites écologiques de la planète. La croissance est pour François une idéologie totalitaire pour maintenir le système en place ; les faits lui donnent plus que raison puisque les écarts de richesse n’ont cessé de se creuser entre pays riches et pays pauvres et entre les plus riches et les plus pauvres.

Lors d’une conférence à Limoux en 2002, il ne pourra être plus clair : « en dépit des constats sur les limites et les dégâts de la croissance, il est évident que la déconstruction de ce système ne se fera jamais chez les riches. La seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, sous l’effet de conflits ou de pénuries ou des deux ensemble. Plus nous attendrons plus ces conflits seront dramatiques. »

Pas d’angélisme chez ce chrétien écolo de gauche ! La lutte des classes est inévitable !

Sur le partage du pouvoir notre ami ne croit pas à une révolution menée par une avant-garde éclairée. Là aussi il reprend les propos de Gandhi :  « la vraie démocratie ne viendra pas de la prise de pouvoir de quelques uns, mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus de l’autorité ». Il se méfie de l’État nation et rêve d’un retour ou d’un nouveau monde organisé très localement où chacun trouve sa place.

François opposera souvent dans ses réflexions le développement au partage ou à l’équité ; exemples à l’appui il donne la preuve que les plans de développement de type révolution verte en Inde ou ailleurs ne font qu’accroître les inégalités avec les plus pauvres même si ces plans parviennent effectivement à accroître la production. Il s’agit bien aussi du regard d’un chercheur sur non pas des chiffres qui annoncent des bons résultats de production mais surtout sur la répartition de ces nouvelles richesses produites. Les faits ne font hélas que lui donner raison à l’heure où Oxfam annonce que 1 % des plus riches de la planète possèdent, en 2017, 50 % des richesses, alors que la production n’a cessé d’augmenter.

La plupart des chercheurs, des économistes, des dirigeants politiques, de ceux qui sont aux commandes des grandes institutions mondiales comme le FMI, la Banque Mondiale, la FAO et de nombreuses ONG y compris de celles qui se préoccupent sincèrement de réduire la pauvreté, n’ont comme boussole que l’augmentation de la production, celle du PIB, ou au mieux celle du salaire ou du revenu moyen. François cherchera toujours dans ses analyses ce qu’il advient des plus démunis, des paysans sans terre, des ouvriers agricoles, des chômeurs, des parias au bas de l’échelle. L’ingénieur agronome qu’il est ne se satisfait pas des améliorations de productivité, il est aussi sociologue pour expliquer les phénomènes d’exclusion dans l’application des politiques de développement ou celles devant nous amener la croissance. C’est aussi pour lui un combat sémantique, une dénonciation permanente de ceux qui veulent nous faire confondre croissance et plein emploi, développement et fin de la pauvreté, progrès et bonheur.

Progrès et modernité.

Le chercheur agronome était très suspicieux sur l’introduction de la modernité dans les techniques de production. Il se pose toujours la question des effets directs et immédiats sur la société ; la mécanisation ou la motorisation de l’agriculture sera considérée avant tout sur son impact social : un tracteur en Inde c’est 7 fermes qui disparaissent, citant un vieux paysan de Normandie, un soc de charrue c’est un paysan en moins, en Andalousie la mécanisation ou l’introduction des désherbants dans les cultures vont entraîner du chômage chez les ouvriers agricoles. Il se rapprochera du SOC, le syndicat des ouvriers agricoles d’Andalousie, et soutiendra leurs efforts pour défendre leurs droits et surtout leur volonté de réforme agraire.

Équité ou répartition ?

« Le travail on vous le laisse, l’argent nous suffira », Coluche

François n’était pas coluchien ! Plus sérieusement il ne croyait pas aux politiques, même de type social-démocrate, dans leur capacité à répartir le bénéfice des améliorations de productivité ou celui de la croissance ou du développement. Il pensait même plutôt le contraire : les améliorations de production ne font dans nos systèmes politiques qu’aggraver les inégalités.

Démocratie, révolution ou anarchie ?

« Il faut rejeter l’idée qu’on peut partir d’en haut pour transformer la société de façon durable, cela est un héritage français de cette vache sacrée qu’on nomme révolution. »

François ne croyait pas aux avant-gardes éclairées, il n’était pas léniniste ! Toujours à l’écoute des gens d’en bas, il pensait que les changements viendraient de la base et des changements d’état d’esprit, plus anarchiste ou autogestionnaire sans doute que communiste donc. Mais si François ne croyait pas aux politiques réformistes de nos gouvernements il n’en était pas moins très politique, il s’était présenté comme son ami de jeunesse René Dumont aux élections régionales sur la listes des Verts et il croyait à l’importance et à l’efficacité d’un certain syndicalisme. Il a adhéré lui-même très tôt à la Confédération Paysanne, il a participé aux marches d’Ekta Parishad* en Inde, soutenu le SOC d’Andalousie, le MST (Mouvement des sans terre) brésilien et applaudi à la création du syndicat mondial des petits paysans Via Campesina, à leur revendication de souveraineté alimentaire.

Donc, l’équité ou le partage ne tombera pas du ciel il faut lutter !

L’économie :

François était agro-économiste mais très critique sur le primat de l’économie. « Celui-ci, devenu objectif social, génère exclusion et misère. Les classes moyennes justifient l’idéologie mondialiste et libérale, elle est un modèle attractif pour les pauvres qui pourtant ont 99 % de chances de ne pas y parvenir. Elle capte sans partage l’essentiel des gains de productivité et de la baisse des prix agricoles et industriels. »

Il faut sortir de l’imposture économique : « Si une société ne se donne pas comme objectif prioritaire le travailler-manger de tous, l’utilité sociale de tous, elle ne produira que de la misère »**

Culture et parole :

Pour François, c’est d’abord la parole qu’il faut reconnaître et partager. Il faut donc agir dans le domaine politique et culturel avant d’agir sur l’économique, c’est la démocratie qu’il faut approfondir.

Les moyens de parvenir à une société équitable :

A l’économie concurrentielle il oppose la solidarité, construire la souveraineté alimentaire au sein des nations et des régions, comme précurseur sur la nécessité de la relocalisation de la production.

« Finis les lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui qu’il faut chanter sans attendre demain »

François croyait beaucoup à l’utilité des projets locaux, il ne déconsidérait pas les alternatives et pensait qu’il fallait plutôt construire des niches solidaires entre elles plutôt que de tenter de rentrer dans les créneaux.

A l’instar de son ami Majid Rahnema*** il partageait cette idée que lutter contre la misère n’est pas lutter contre les pauvres.

Lutter contre la triple exclusion : le travail, la terre, le marché

Enfin le partage c’était pour François la vie de tous les jours avec les uns et les autres. Partager une tranche de vie, partager un coup de main avec les agriculteurs pour relever des clôtures après une tempête, tailler la vigne, faire du pain…

« Poser ici et maintenant des actes justes c’est cela espérer. »

Pascal Pavie, en glanant des notes et des articles

* * * * *

*Ekta Parishad : syndicat des sans terre en Inde, d’inspiration gandhienne. François participa là-bas à de longues marches pour reconnaître les droits de ces paysans. Il était proche du leader de ce syndicat, Rajagopal.

** Intervention au salon Primevère à Lyon en 2001.

*** Majid Rahnema, ancien ministre de l’Iran exilé en France, décédé en 2015, auteur du livre « Quand la misère chasse la pauvreté ».

Publicités

Programme des Rencontres 2017

Rencontres des Ami.es de François de Ravignan

10 novembre à Luc-sur-Aude, 11 et 12 novembre à Greffeil

Partager ?

Enfin partager…

Partage du temps, de l’argent, du bien commun,

du pouvoir, du travail, des savoirs…

Vendredi soir 10/11/2017 au foyer municipal de Luc-sur-Aude « Partage du pouvoir et démocratie »

  • 18h – Introduction de Greg pour une animation sur François (ou Habib)

  • 18h30 – Partage du pouvoir et démocratie: témoignage-débat : Intervention de Myriam, artiviste. A travers ses 30 ans de trajectoire de poétesse et de militante, elle témoignera des illusions et des exclus de notre « modèle démocratique », des luttes à l’œuvre et des pistes de changement…

Repas sur place.

  • 20h30 – Concert de Morice Bénin, chanteur, accompagné de Dominique Dumont à la guitare (au chapeau).

Samedi 11/11, salle municipale de Greffeil :

  • 9h30 – Introduction : « le Partage » vu par François de Ravignan, Pascal Pavie.

  • 10h30 – Le partage de la terre et des biens communs, Michel Merlet, AGTER.

  • 11h – Débat en plénière.

12h30 : Repas sur réservation avant le 5/11 au 04 68 47 12 83 : (10 €). Réservation des hébergements par mail (cosmoclo@orange.fr) ou au 04 68 69 46 30.

  • 14h – Le partage de l’argent, Baptiste Mylondo.

  • 14h45 – Débat en plénière.

15h30 : Pause

  • 15h45 – Constitution d’ateliers accompagnés par des réalisations concrètes de partage.

Présentation/introduction de 5-10minutes des personnes ressources invitées pour chaque atelier.

    • Atelier 1 – Le partage du pouvoir (dans l’entreprise) : l’expérience de La Belle Aude (ex-Pilpa).

    • Atelier 2 – Le partage des savoirs : par la Répartie (asso échange partage écologique).

    • Atelier 3 – Le partage du logement : Le projet de la Coopérative immobilière, B. Mylondo.

    • Atelier 4 – Est-ce l’argent qu’il faut partager ? : Christian Sunt et deux représentants de la Souriante, monnaie locale de la Haute Vallée de l’Aude.

18h15 : Pause

  • 18h30 : Plénière de restitution des ateliers.

20h : Repas sur place sur réservation avant le 5/11 au 04 68 47 12 83 : (12 €). Réservation des hébergements par mail (cosmoclo@orange.fr) ou au 04 68 69 46 30.

Scène partagée, amenez vos instruments, voix, mains, pieds… !

Dimanche matin 12/11, salle municipale de Greffeil :

  • 9h30 – Court-métrage sur François de Ravignan.

  • 9h45 – Le partage du temps.

    • Introduction par Clothilde de Ravignan.

    • Ateliers, débats, échanges…

  • 12h30 – Cercle de bilan des rencontres.

13h30 : Repas sur place sur réservation avant le 5/11 au 04 68 47 12 83 : (10 €). Réservation des hébergements par mail (cosmoclo@orange.fr) ou au 04 68 69 46 30.

* * * * *

Pensez à réserver vos repas au 04 68 47 12 83 et votre hébergement par mail (cosmoclo@orange.fr) ou au 04 68 69 46 30.

* * * * *

Texte de Pascal Pavie : François de Ravignan sur le partage