Synthèse des ateliers

ATELIERS

Ci-dessous la synthèse du travail des quatre ateliers.

. Est-ce l’argent qu’il faut partager ?

. Partage des savoirs : cesser d’être consommateur pour faire soi-même.

. Partager le logement : un projet de coopérative de logement.

. La Belle Aude : partager le travail.

« Est-ce l’argent qu’il faut partager ? »

Où il est question de marchandisation de la monnaie, de monnaies locales et de se passer de monnaie, ou pas.

Jean-Marc a d’abord présenté le Souriant, monnaie locale en construction dans la Haute-Vallée de l’Aude. Elle a pour but, dit-il, d’échapper à la spéculation, de participer à la dynamisation de l’économie locale, de générer des prêts solidaires par la Nef (pour chaque Souriant créé, un Euro est déposé sur un compte).

L’argent des banques est utilisé au mépris de l’avis et de l’intérêt des citoyens ; il favorise les milieux financiers, y compris jusqu’au recours aux paradis fiscaux, les investissements dans les énergies fossiles… En utilisant les monnaies locales c’est un peu de notre argent qui échappe à cette logique.

Toutefois, les monnaies locales ont leurs limites : « On attribue, à l’argent la capacité à générer des réformes sociales mais la monnaie locale ne peut avoir aucun effet sur le partage des moyens de production. »

Pour Michel Merlet, les monnaies locales ne remettent pas en cause la capacité des banques à générer une quantité gigantesque de monnaie pour prêter à la finance.

Baptiste Mylondo propose une distinction entre « argent » et « monnaie » : La marchandisation de la monnaie fait qu’elle est devenue argent, source d’exclusion. Il faut conserver la monnaie support de lien social.

La monnaie locale, dit René, est un vecteur d’éducation populaire ; il manque une éducation économique dans notre société. Mais le problème de la monnaie locale c’est qu’elle ne permet pas de couper le lien avec le monde global : si je me fais payer du bois de chauffage, le travail est réellement en monnaie locale mais pas le camion, la tronçonneuse, l’essence, qui restent dans le circuit de l’euro.

Christian note qu’il y a « beaucoup de gens qui vivent sans argent. » Ce qu’il faut, dit-il, c’est « sortir de la marchandise, donc cesser de l’utiliser. »

Partage des savoirs : cesser d’être consommateur pour faire soi-même

L’exemple de La Répartie montre la difficulté à se défaire de la mentalité de consommateur. Faire soi-même, c’est s’autonomiser, y compris par rapport à l’argent. On a parlé aussi de gratuité, de don de son temps.

Nelly et Tonio ont présenté l’expérience toute neuve de La Répartie, association de la Haute-Vallée de l’Aude, qui vise à mettre en commun un atelier, des matériaux de construction récupérés, des machines. Mais aussi à apprendre à s’en servir, à apporter chacun son expérience et en fin de comptes permettre à chacun de se rendre autonome, pour se détacher du système consumériste en faisant soi-même.

A noter une expérience un peu similaire à Ladern-sur-Lauquet où un collectif a investi dans du matériel de bricolage que chacun peut louer, avec aussi un partage des savoirs.

La Répartie se veut aussi un réseau dont chaque membre peut être formateur. Tonio constate : « Nous avons eu quelque 300 contacts ; presque tous sont demandeurs, consommateurs. » Alors que la démarche est plutôt de devenir autonomes par rapport à l’argent, de faire soi-même ce dont on a besoin plutôt que de travailler à gagner de l’argent pour s’acheter des choses.

Christian note qu’il y a « un formatage à la dépendance ». « En termes d’alimentation et de santé », dit Moutsie, « on nous a dépossédés de notre savoir, nous avons perdu confiance en nous. » « Il y a une dévalorisation des savoirs traditionnels », ajoute Christian.

Pour Pascal, « le savoir est devenu un bien marchand, avec par exemple des formations à 2 000 € la journée. »

Une autre partie du débat s’est portée sur la gratuité. Moutsie cite l’expérience des stages qu’elle propose avec L’Ortie : « Jusqu’à quel point je partage et jusqu’à quel point je mets un prix, sachant que c’est mon gagne-pain ? Au-delà du paiement d’une prestation, il y a don et échange sur le suivi. Il faut trouver l’équilibre entre les deux. »

Une autre intervenante évoque la notion de temps : « Pour partager il faut avoir du temps ou s’en donner ».

Partager le logement : un projet de coopérative de logement

Baptiste Mylondo a présenté son projet de coopérative immobilière qui vise à sortir le logement du marché. L’investissement en commun permettra d’agrandir progressivement un parc de logements coopératifs.

« Le logement devrait faire partie des biens communs », estime Baptiste Mylondo1. Au contraire, la réalité c’est que le logement est un secteur d’exclusion à cause de la propriété immobilière lucrative qui permet à celui qui dispose de capital immobilier de tirer un revenu aux dépens du locataire.

L’idée de coopérative immobilière que Baptiste Mylondo propose à Lyon a pour but de sortir le logement de la spéculation, de favoriser un accès de tous à un habitat digne et de répondre à l’envie d’un habitat plus collectif, plus écologique, plus participatif.

Les coopératives d’habitants s’appuient sur la loi Alur. Le principe est de regrouper des investisseurs (ayant plus ou moins de moyens), qui deviennent propriétaires de parts sociales de la coopérative, qui peuvent aussi en être locataires. L’objectif est de regrouper 50 à 200 coopérateurs habitant une même ville, par exemple, mais pas forcément le même bâtiment ou le même quartier. L’achat des logements peut se faire à crédit, si besoin. L’important est que l’achat est réalisé une seule fois et que la participation de chacun sert à agrandir la coopérative. Et même, la constitution d’un capital par la coopérative permet à celle-ci d’emprunter pour acheter d’autres logements.

Le coopérateur, pour sa part, est propriétaire de parts sociales (qui peuvent être cédées selon certaines conditions), mais pas du logement. Il est locataire de son logement dont il verse le loyer à la coopérative.

La dynamique vertueuse mise en place permet à terme d’accueillir de plus en plus de personnes, y compris avec peu de revenus. La mutualisation des biens permet d’abaisser les loyers dont la finalité, à terme, est surtout de couvrir les charges d’entretien.

On peut aussi envisager de fédérer plusieurs coopératives de ce type pour agrandir le système plus vite.

Baptiste Mylondo a tenu six conférences sur ce thème dans son quartier lyonnais. Il a enregistré 200 personnes intéressées par le montage d’un projet. Ce sont en majorité des personnes à faible revenu d’un quartier populaire. La faible capacité d’investissement demandera plus de temps mais n’est pas un obstacle majeur.

Myriam, qui milite depuis des années au DAL (Droit Au Logement), est intervenue, au moment du débat, pour noter que l’on compte 10 000 logements vacants à Bordeaux, par exemple. La pénurie de logements dans cette ville est renforcée par la « gentrification » (embourgeoisement) du centre-ville et la pression touristique. Dans cette mégapole comme dans d’autres, la loi de l’argent s’impose contre celle de l’accès au logement.

Voir aussi Habicoop

La Belle Aude : partager le travail

Les Scop, en principe, privilégient non pas le profit mais l’autogestion et l’éthique.

L’Atelier « Partager le travail » a tourné autour de l’expérience de la Scop « La Fabrique du Sud » (Carcassonne), plus connue sous sa marque commerciale de crèmes glacées La Belle Aude. Alors que les actionnaires avaient décidé de fermer cet établissement, les salariés ont décidé de créer leur propre entreprise, sous forme de Scop. Ils perpétuent la marque tout en ayant choisi une orientation nouvelle : il ne s’agit plus de privilégier le profit mais de décider ensemble, d’être bien au travail et de « donneur de la valeur au produit ».

« Les coopératives sont très peu valorisées en France », regrette Christophe Barbier, le président de La Fabrique du Sud. « Elles sont pourtant une solution pour créer et pérenniser l’emploi. »

Dans la Scop, le pouvoir n’est plus lié au capital mais au principe « un homme une voix ». Dans la mesure où l’on décide ensemble, il est important de communiquer beaucoup et d’apporter de l’attention à la résolution des conflits de personnes. « Il ne suffit pas d’avoir des résultats économiques, il faut garder l’unité entre nous. »

Les écarts de salaires à La Fabrique du Sud vont de 1 à 1,5 (de 1 350 à 1 950 €), de 1 à 2,1 si l’on inclut le cadre commercial, payé 2 850 € (condition sine qua non pour en trouver un sur le marché du travail).

Sur le plan économique, la Scop a changé de stratégie. Les glaces La Belle Aude étaient vouées à fournir les marques nationales et les marques de distributeurs (grande distribution). La Scop a cherché plutôt à valoriser les richesses de proximité : ainsi, elle s’approvisionne en fruits (abricots, poires, pêches) auprès d’un producteur de Sallèles-d’Aude. Pour le lait, elle n’a pas encore trouvé de fournisseur local ; des contacts sont pris du côté du Tarn. Alors que la plupart des fabricants de crème glacée travaillent avec de la poudre de lait, La Belle Aude utilise du lait (de vache) entier, qui a une plus grande valeur nutritive et gustative.

Pour la vanille, la Scop se fournit en vanille malgache de qualité (à maturation optimale). Elle traite sans intermédiaire avec une société familiale qui fait travailler un village et dont une partie des bénéfices a été dédiée à la construction d’une école.

Une réflexion est en cours sur la façon de se diversifier, peut-être en ouvrant des boutiques franchisées, ou en travaillant des produits pour la restauration.

La discussion en vient sur le Réseau coopératif travail autogestion (Recota), qui défend une vision puriste des Scop face à l’Union régionale des Scop. « L’Union régionale », explique Christophe, « tend à banaliser les Scop en les incitant à faire de l’argent ; on voudrait qu’elle parle aussi d’autogestion, d’éthique. »

Des livres sur la coopération :

. Christophe Dejours, Travail vivant (2009), Tome I Sexualité et travail, Tome II Travail et émancipation.

. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958).

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1 Baptiste Mylondo, enseignant en philosophie économique à l’Institut d’Études Politiques de Lyon (théorie de la justice appliquée à l’économie et critique de la croissance), est intervenu lors de ces Rencontres 2017 sur le revenu inconditionnel. LIEN

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Baptiste Mylondo. Le revenu inconditionnel : aumône ou reconnaissance de la contribution de chacun ?

Baptiste Mylondo, enseignant en philosophie économique à l’Institut d’Études Politiques de Lyon (théorie de la justice appliquée à l’économie et critique de la croissance), est intervenu lors de ces Rencontres 2017 sur le revenu inconditionnel, ses origines théoriques et son actualité.

Le revenu inconditionnel, explique Baptiste Mylondo, se situe dans le cadre d’une critique de la société de consommation qui est aussi une société de surproduction. Le fait que ce sujet ait été abordé lors de la dernière campagne des élections présidentielles (sous l’appellation « revenu de base » ou « revenu universel ») « a introduit beaucoup de confusion ».

Dans leur livre « Inconditionnel. Anthologie du revenu universel », Éditions du Détour, février 2018, Michel Lepesant et Baptiste Mylondo étudient les diverses approches du revenu inconditionnel à travers les époques. Ils définissent l’apparition de cette notion en trois temps : le temps de l’intuition (celle des utopistes) ; le temps de la réflexion (fondements et justification) ; le temps de l’élargissement de la réflexion (avec une vision plus globale des implications sociétales du revenu universel).

Vient d’abord l’idée que, dans une société idéale, il n’y a pas de place pour la misère (sinon, on doit dire à qui on la réserve). Pour Charles Fourier, il faut que le travail soit assez plaisant pour que tout le monde s’y livre volontiers et pour que l’on produise suffisamment pour tous. Pierre Kropotkine considère que l’abondance de biens donne les moyens d’assurer à tous le droit à l’aisance.

Mais cette vision se heurte à des freins : d’une part, notre réticence au partage ; pour certains, il faut augmenter le gâteau à partager pour que chacun puisse en avoir au moins une petite part, mais il n’est pas question de partager équitablement. D’autre part, on peut déduire un rapport malsain au travail des paroles bibliques « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », si on en retire l’idée revenant à dire « Si tu ne travailles pas tu n’auras droit à rien. »

Pour lever ces freins, plusieurs philosophes se sont attachés à proposer des justifications. Elles s’appuient sur le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit de tous à une part de la richesse commune.

Affirmer le droit à la vie c’est dire que personne ne doit mourir de faim (Juan Luis Vives) ou que tout individu a droit à un niveau de vie décent (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, 1948).

Le droit à la liberté s’illustre, chez Milton Friedman (option libertarienne de droite »), par l’affirmation qu’il faut garantir un revenu à tous donnant aux pauvres une chance de ne plus le rester : il ne s’agit pas d’un revenu suffisant aux besoins de chacun mais d’un coup de pouce qui doit surtout ne pas entraver le bon fonctionnement du marché et même l’améliorer en solvabilisant une offre de travail faiblement productive. C’est un idéal de charité privée.

Mais comme dans la ville moderne il n’y a plus un lien suffisant entre les gens pour que les riches ressentent un devoir de générosité, on demande à l’État de prendre le relais (John Rawls, option libertarienne de gauche). Pour Philippe Van Parijs, l’État doit être neutre vis-à-vis des différentes conceptions de la vie bonne et chaque membre de la société doit avoir la possibilité de concrétiser sa propre conception de la vie bonne ; l’État doit donc lui garantir un revenu pour concrétiser cela.

Quant au droit de tous à une part sur la richesse commune, il s’appuie sur deux façons de poser la question de l’origine de la valeur : celle s’appuyant sur l’héritage commun et celle s’appuyant sur la production commune.

Pour ce qui est de l’héritage commun, les libertariens de gauche, avec John Locke, disent que la Terre nous a été donnée en propriété commune et que nous avons tous le droit de piocher dans ses fruits à condition d’en laisser en quantité équivalente à chacun des autres. Pour Thomas Paine, quiconque exploite des ressources naturelles doit verser une rente à tous les co-propriétaires de ces ressources ; il justifie ainsi le versement d’une dotation à tout jeune majeur et d’une retraite dès 50 ans. Il va plus loin en affirmant que toute production est nécessairement collective, qu’elle a nécessairement une origine sociale, donc que chacun doit en avoir sa part.

On passe donc, selon les familles de pensée, d’un devoir d’assistance, de solidarité, à une justice distributive (correspondant à un dû) puis contributive (avec la reconnaissance de la contribution de tous). Cette façon de voir peut être utilisée pour dire « Si tu ne travailles pas, tu n’auras droit à rien », ou bien pour reconnaître la contribution de tous et donc pouvoir défendre un revenu sans condition ni contrepartie.

Un contexte plus large

Pour notre part, disent Baptiste Mylondo et Michel Lepesant, nous défendons un revenu vraiment inconditionnel et suffisant pour échapper à la pauvreté, à l’exclusion, à l’exploitation. Il pourrait être voisin du seuil de pauvreté, soit en France 60 % du revenu médian, ce qui donnerait environ 1 000 € par mois. Cela dans un contexte de revenus limités à un écart de 1 à 4.

Ils parlent de revenu plancher (suffisamment pour accéder aux biens et services essentiels pour participer à la vie en société et pour s’affranchir de l’impératif de l’emploi) et de plafond économique (qu’il y en ait assez pour tous), écologique (qu’il n’y ait pas de surexploitation des ressources naturelles) et politique (Selon la formule de Rousseau, personne ne doit être assez riche pour en acheter un autre ni assez pauvre pour être obligé de se vendre).

Antonella Corsani apporte une perspective féministe en faisant parler Virginia Woolf qui explique que pour être écrivaine elle a eu besoin d’une rente et d’une chambre à elle pour s’isoler.

« Nous ne défendons pas que le revenu inconditionnel », ajoutent Baptiste Mylondo et Michel Lepesant. « Nous l’inscrivons dans un programme politique plus large qui permette de traiter l’ensemble des questions de justice qui se posent à la société. »

Au cours du débat Baptiste Mylondo aborde la notion de « panier de revenus » : l’important, pour lui, est que chacun puisse avoir accès à un panier équivalent pouvant être composé de différentes rémunérations économiques, sociales et/ou symboliques (le statut social, le prestige…) : « Nous avons tous des aspirations différentes, chacun doit pouvoir composer son panier comme il l’entend. »

Michel Merlet, pour sa part, estime que la façon d’aborder le revenu inconditionnel « est une régression cognitive phénoménale dans l’histoire de l’Humanité : la richesse dans notre société vient de l’exploitation des autres et de l’exploitation des ressources naturelles, qui n’ont pas été produites par du travail humain. Marx n’a pas bien traité la question des ressources naturelles, mais concernant le travail il a expliqué que l’essence du capitalisme c’est de faire travailler les gens et quand ils produisent 100, d’utiliser 25 pour payer les outils et les consommations intermédiaires (dont l’énergie fossile), 25 pour que l’ouvrier puisse se reproduire et de s’approprier les 50 restants. Quant au discours selon lequel il n’y a plus de travail il est faux : il n’y a jamais eu autant de travailleurs dans le monde qu’aujourd’hui, mais on ne les voit pas, ils sont en Inde, en Chine… Nous, on ne produit plus rien mais on a quand même un niveau de vie qui continue à croître parce qu’on les paie de moins en moins et que l’on utilise des ressources non renouvelables. C’est très dangereux d’éliminer ces deux fondamentaux sur l’origine de la richesse en considérant que toute « activité », quelle qu’elle soit, est utile à la société, et de ce fait donne « droit » à un revenu inconditionnel. »

Baptiste Mylondo en vient à l’optique de Zbigniew Brzezinski, conseiller de Jimmy Carter, qui disait que l’on se dirige vers une société des 2/10emes, où 20 % de la population suffit pour produire les besoins de tout le monde ; pour éviter que les 80 % restants se révoltent il faut leur verser un revenu. « Nous défendons le Revenu inconditionnel pas du tout dans cette optique : nous traitons l’origine de la valeur, à aucun moment on ne peut dire qu’elle naît du seul salariat, il y a les ressources naturelles mais aussi, sur le plan de l’activité humaine, tout le monde produit, contribue à l’enrichissement collectif, tout le monde a donc droit à une part de la production collective. »

« Et le Revenu inconditionnel doit s’inscrire dans un dispositif politique plus large garantissant l’accès aux services essentiels. Cela avec trois parts : en euros, en monnaies locales et sous forme de gratuité, tout en évitant les risques de la gratuité qui sont le gaspillage, le flicage et le fléchage. Si on veut limiter le gaspillage, il faut encadrer l’usage, en évitant le flicage (que connaissent les bénéficiaires du RSA) et le fléchage (aujourd’hui, on attribue de bons de la CAF qui permettent de faire les courses en grande surface, pas en Amap). »

Un participant au débat note que le Revenu inconditionnel « permettrait à des tas de gens de se tirer de boulots complètement nuisibles. »

Pour un autre, il vaudrait mieux plutôt partager le temps de travail : « en donnant une somme à quelqu’un pour ne pas travailler tu lui enlèves sa dignité. »

Partage du pouvoir : quand les dés sont pipés

Pour Myriam, qui intervenait sur « Partage du pouvoir et démocratie« , plutôt que compter sur notre « démocratie représentative » si peu démocratique, il faut construire des alternatives où l’on exerce le pouvoir tous ensemble.

Myriam à la sortie du Tribunal de Bordeaux lors du procès du DAL.

Poétesse et militante du côté de Bordeaux, Myriam se définit comme « artiviste« . Ses engagements sont multiples, parmi eux l’Orchestre Poétique d’Avant-Guerre, Droit au Logement ou le Collectif Divers Gens aux dernières municipales et présidentielles (voir plus loin).

Lors de cette soirée, Myriam a d’abord posé la question : « La France est-elle un pays démocratique ?« , s’appuyant, pour y répondre, sur la définition du site Toupie.org.

La définition, la voici : « La démocratie est le régime politique dans lequel le pouvoir est détenu ou contrôlé par le peuple, sans qu’il y ait de distinctions dues à la naissance, la richesse, la compétence…« 

Selon ce dictionnaire, les principes et fondements de la démocratie sont : la souveraineté ; l’égalité ; la liberté des individus ; la règle de la majorité ; l’existence d’une « constitution » et d’une juridiction associée (le Conseil constitutionnel en France) ; la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) ; la consultation régulière du peuple (élection et référendum ; la pluralité des partis politiques ; l‘indépendance de la justice.« 

A partir de là, dit Myriam, le monde se scinde en deux : les pays démocratiques, notamment les pays occidentaux, et les pays non démocratiques ou ceux qui sont sur la voie de la démocratie et « que nous encourageons par des tas de moyens, y compris la guerre…« 

Si l’on reprend, point par point, cette définition de la démocratie, on s’aperçoit que la démocratie, en France, n’est pas une réalité : « Le peuple français est-il au pouvoir ? Avons-nous le contrôle sur les gens qui nous gouvernent ? Nous avons certes le droit de vote qui nous permet d’élire des représentants pour défendre finalement leurs idées, leur programme, pas les nôtres. Quant au contrôle, les dernières élections présidentielles on montré que nous ne contrôlons pas grand-chose et que même quand on arrive à dénoncer certaines choses, les puissants continuent à avoir le même comportement.« 

Peut-on parler de liberté individuelle sous un régime d’état d’urgence et après l’adoption de la loi travail ?

Peut-on parler de système électoral démocratique lorsque prévaut la règle majoritaire qui ne tient pas compte de l’abstention et qui donne tous les pouvoirs au parti majoritaire au détriment de la minorité ? Que dire de ces consultations « populaires » (cf. référendum sur le traité de Maastricht) dont les dirigeants ne tiennent pas compte ?

Peut-on dire que la séparation des pouvoirs exécutif, législatif, juridique est réelle ? Myriam cite le procès mené par les institutions contre une action de Droit au Logement à Bordeaux, procès au cours duquel l’avocat de la partie adverse a lui-même déclaré que « pour l’Élysée il n’était pas question de laisser passer ça…« .

Peut-on parler de pluralité politique ou plutôt d’un système de communication qui avantage les grands partis et le discours dominant, « la pensée unique » ?

Les dirigeants de la France mettent pourtant en avant avec fierté ce système « démocratique » et n’hésitent pas à l’exporter… « à coups de canon« , dit Myriam. Peut-on être un pays à la fois démocratique et colonialiste ?

Le système de démocratie représentative majoritaire permet en fait la domination d’un système économique ultra-libéral et d’une élite, qui s’appuient sur une classe de professionnels de la politique.

Myriam parle de « démocratie confiscatoire » qui, sous le prétexte du droit de vote, au lieu de nous donner le pouvoir et le contrôle sur les élus, donne le pouvoir à des politiciens de métier qui font le contraire de ce qu’ils promettent (exemple de François Hollande qui, avant les élections, avait déclaré « mon ennemi c’est la finance« , et qui une fois élu a démenti ses propos par ses actes. Le tout aggravé par le poids de la pensée unique victorieuse depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, celle qui dit qu’ « il n’y a pas d’alternative » au système politico-économique libéral et qui est confortée par la dépolitisation des citoyens alimentée elle-même par le découragement et le sentiment d’impuissance.

Les alternatives montrent que le système actuel n’est pas inéluctable

Devant ce constat faut-il baisser les bras ? Myriam, au contraire, rappelle les nombreuses alternatives qui s’efforcent de construire des moyens d’exercer le pouvoir tous ensemble, dans le contexte de l’agir local et du penser global, en commençant par se changer soi-même.

Elle conseille d’aller voir le blog d’Abstention Consciente qui met en avant un certain nombre d’alternatives existantes :

Puis elle cite, à travers les époques, diverses expériences à commencer par l’expérience zapatiste au Chiapas, qui dure tout de même depuis 30 ans sur un territoire aussi grand que la Belgique. Cette expérience est pleine d’enseignements : assemblées populaires de l’ensemble des citoyens, partage du pouvoir, recherche du consensus, écoute des autres, représentation tournante, pouvoir de contrôle sur ces représentants et possibilité de les révoquer, éducation à la pratique politique…

Autres exemples, la gestion en démocratie directe de la ville de Marinaleda, en Andalousie, les « town meetings » (usage de la démocratie directe dans des villes états-uniennes), la Commune de Paris, la démocratie participative actuelle dans des communes françaises (entre autres à Vandoncourt, dans le Doubs, à Saillans, dans la Drôme, à Trémargat, dans les Côtes d’Armor, à Tordères, dans les Pyrénées-Orientales…), Nuit Debout, les Scop (« on n’a pas besoin d’un patron pour travailler« , souligne Myriam), ou encore, pour revenir à Bordeaux, le Collectif Appel Aux Sans Voix.

Les exemples sont nombreux et porteurs d’espoir. Ils montrent que le système de démocratie manipulé par les élites n’est pas inéluctable.

Au cours du débat qui a suivi cette intervention, Greg, le conteur de Greffeil, a invité les présents à se tourner vers l’inconscient collectif, que le conte fait remonter jusqu’à nous : « On peut puiser une grande force dans les luttes passées« .

Ecouter l’enregistrement audio de la conférence

(cliquer sur le lien, puis sur le fichier et sur « ouvrir »)

* * * * *

Plus sur Myriam, artiviste

Myriam, alias m., est une poétesse, porte-plume et porte-voix de L’Orchestre Poétique d’Avant-guerre (OPA), collectif artistique et politique basé à Bordeaux.

Elle a contribué au lancement et à la vie de nombreux collectifs : Appel Aux Sans Voix – AASV (organisation d’un tour de France d’assemblées populaires en 2007) -, Droit au Logement de Gironde – DAL 33 (elle fait partie des condamnés pour avoir assisté des familles à la rue et finalement relaxés après l’arrêt de la Cour de Cassation) -, collectif Contre Les Abus Policiers – CLAP 33 (elle vient de remporter un procès contre l’État pour des violences policières dont elle a été victime il y a huit ans) -, Divers Gens (lancement d’une liste citoyenne pour les dernières élections municipales de Bordeaux puis pour les présidentielles 2017), le collectif Abstention Consciente avec un gros travail de recensement et d’information sur les alternatives existantes en France et ailleurs…

Les liens de m. :

Son parcours militant

Le prix de l’engagement : l’oppression

Le site d’OPA

Les vidéos d’OPA

Et encore

Abstention Consciente (2017)

Abstention consciente : une chanson de Myriam avec la fanfare rock La Collectore

Divers Gens (2014)

Appel Aux Sans Voix – AASV (2007)

Contre Les Abus Policiers – CLAP 33

Droit au logement de Gironde – DAL 33

Compléments d’information sur son intervention

Stopper la montée de l’insignifiance de Cornelius Castoriadis (1996)

Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Temps et partage. « Plus on va vite, plus on va nulle part » (Jacques Ellul)

Clothilde de Ravignan est intervenue sur ce sujet lors de nos Rencontres 2017 :

« 900 secondes se sont écoulées depuis le quart d’heure que nous avons utilisé à nous installer pour cette dernière matinée des rencontres des journées de François de Ravignan. « La seconde« , nous dit Baudelaire, « chuchote, nous souffle quelque chose. » Il semble qu’on n’entend plus ce qu’elle nous dit.

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Il y a quelques années que notre petit groupe organisateur de ces journées tourne autour de ce thème n’osant l’aborder en raison de sa charge polysémique. Ce matin, semble-t-il, c’est le moment de se lancer même si nous savons le sujet inépuisable.

Je me bornerai à rappeler très rapidement la perception qu’on avait du temps aux siècles précédents et comment cette question retrouve son actualité aujourd’hui.

Les enluminures du Moyen Age, avec le découpage des activités saisonnières, évoquent une certaine harmonie entre le monde de l’homme et celui du cosmos. La Renaissance impose en art la perspective, qui signifie également le changement de regard que l’homme porte sur lui-même, c’est-à-dire un homme doué pour les échanges, le commerce, le développement des techniques.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que l’Angleterre voit une concurrence possible avec « les indiennes », ces tissus dont raffolent les cours européennes et la bourgeoisie. La réponse ne tarde pas, c’est en Angleterre que s’inventent les premiers métiers à tisser entièrement mécaniques grâce à l’utilisation de la vapeur et de la navette volante. Il s’agit de faire plus vite, plus grand. Le temps arrive alors où, avec de nouveaux outils, de nouveaux rythmes on peut tisser dans une journée près de 10 cm au lieu de 3 et la largeur des pièces produites augmente de quelques décimètres également. Draps ou cotonnades, ainsi réalisés, conditionnent de nouvelles formes d’enrichissement. Les petits ateliers ruraux disparaissent progressivement avec leurs métiers à tisser plus rudimentaires ; ce sont alors les premières révoltes sociales de ce genre. En France, on se souvient de la révolte des canuts à Lyon avec l’introduction du métier Jacquard qui pourtant améliorait grandement le travail du tisserand alors que dans le même temps de nombreux petits tisserands disparaissaient.

Ce n’est pas pour rien que l’on parle de la révolution industrielle du XIXe siècle, elle concerne les transports, les énergies, tous les moyens de communication, une nouvelle organisation du travail avec le taylorisme, une nouvelle classe sociale, les travailleurs, les ouvriers et une organisation de la production capitaliste. Il s’agira toujours de gagner du temps pour gagner plus d’argent. Ces nouvelles possibilités techniques donnent un sentiment de puissance, d’efficacité qui fascine les contemporains1.

Il y a pourtant une sourde inquiétude. Nietzsche croit apercevoir dans ce développement les germes d’un déclin et d’une décadence. Être moderne, c’est faire partie d’un univers dans lequel, comme il l’écrit, « tout ce qu’il y avait de solidité s’en va en fumée ». Il y a une ambivalence chez Baudelaire dans l’idée de progrès, une fascination tout autant que quelque chose de suicidaire, ne pouvant mener qu’au « désespoir éternel ». La modernité signifie pour lui avant tout une métamorphose de la structure de la personnalité des individus qui réagissent aux exigences excessives que leur impose l’accélération de la modernité par une transformation de leur vie affective, de leur structure mentale, de leur « vie nerveuse » et de la relation entre émotion et intellect.

Du côté des sociologues, Durkheim va parler « d’anomie sociale » comme conséquence des transformations sociales trop rapides. Max Weber va rappeler à son tour non sans inquiétude l’injonction de B. Franklin : « Souvenez-vous que le temps c’est de l’argent ». Il devient alors impératif de bannir systématiquement la perte de temps, l’oisiveté. Weber rappelle que cet impératif, lié à l’éthique protestante, se sécularisera ensuite : toute seconde perdue est perdue à jamais, et perdre son temps est le premier, « le plus mortel de tous les péchés ».

Le corps médical à son tour s’inquiète, le frottement de l’air sur le visage d’un cycliste lancé à vive allure pourrait contribuer à le lui abîmer, voire déformer son visage. A la vitesse de 30 km/h on risque sa vie exclusivement à cause de la vitesse et non pas en raison du mauvais état des routes. La faculté parle de mélancolie qu’elle qualifie comme une forme d’inadaptation à la société qui accélère. On parlera ensuite de neurasthénie toujours pour les mêmes causes (A la fin du XXe siècle on parlera de burn out). Dans cette période d’accélération, qui va en gros de 1890 à 1910, de nouveaux métiers apparaissent : des « conseillers en emploi du temps » ou encore des « aides de vie ». Ils font leurs affaires, dit-on.

Que s’est-il passé pour que ces progrès en continu, censés nous libérer, nous laissent aujourd’hui comme des « affamés de temps » ? Sur les quelque 150 personnes que j’ai pu interviewer lors de ma thèse la plupart me disaient avoir quitté la ville pour avoir du temps. Un temps pour réfléchir, pour penser à leurs pratiques, bref avoir le temps de vivre. Aujourd’hui 30 ans après, retraité ou pas, le temps file entre les mains, ils s’en désolent. François me disait : « Heureusement que je suis tombé malade car je n’arrivais plus à m’arrêter ». Ça laisse rêveur.

Jacques Ellul, dans son ouvrage « Le bluff technologique »2, montre bien le fossé qui se creuse avec la technique qui s’emballe quand elle n’est plus une réponse aux besoins des individus. Il écrit : « Accablés d’informations, les dirigeants s’aperçoivent qu’ils sont constamment sous-informés. À la limite, cela supposerait que l’homme soit exclu : l’ordinateur parle à l’ordinateur, car seuls ils sont capables de tout enregistrer. Mais alors cela voudrait dire que la décision aussi doit être prise par l’ordinateur ! Nous n’y sommes pas. » Nous n’y étions pas en 1988.

La pensée technicienne, dit-il, ne pense jamais que dans le sens des progrès des techniques et ce sont encore les techniques qui répondront aux dysfonctionnements. La technique ne peut se penser elle-même ni se juger. On commence à s’en apercevoir avec les algorithmes et les datas.

Jean Pierre Dupuy3 note que, avec la convergence entre les nanotechnologies et les biotechnologies, l’homme prend la relève des processus biologiques, il participe à la fabrication de la vie. Or celui qui veut fabriquer de la vie ne peut pas ne pas viser à reproduire sa capacité essentielle, qui est de créer à son tour du radicalement nouveau. C’est ce à quoi nous assistons actuellement avec la création de l’utérus artificiel. L’externalisation de la procréation est aujourd’hui envisageable. René Atlan, lors d’une de ses conférences, disait il y a une vingtaine d’années que lorsqu’une intuition technique arrive à la conscience d’un certain nombre de personnes, tout sera fait pour que l’objet soit rendu nécessaire au consommateur. A France Culture, on faisait état il y a deux jours de cette possibilité de mettre les ovocytes au congélateur en attendant que l’on décide d’avoir un enfant. Des femmes pourraient avoir des enfants « externalisés » sans entraver, par grossesses et congés de maternité, leur vie professionnelle, leur forme physique, etc., etc. Cela est pour bientôt, mais aujourd’hui ?

Un éleveur me disait il y a peu : « A la maison nous sommes quatre, il y a huit réveils dans la maison. Nous vivons perpétuellement à flux tendus. Lorsque je fais mes livraisons je sais que je suis à 5 minutes près. Or, le contact avec les gens est aussi important que les poulets que je leur livre. Heureusement, nous maintenons du temps pour la famille mais ma compagne, qui écrit des pièces de théâtre, n’a plus de temps pour rêver, imaginer. Jusqu’où tiendra-t-elle en renonçant à l’usage de sa créativité ? C’est le vécu de beaucoup d’entre nous. »

« Tout va trop vite ! Je n’ai pas le temps de venir te voir, de faire ceci, de faire cela… » Pas le temps, pas le temps, comme le lapin d’Alice au pays des merveilles. Nous avons tous déjà dit ou entendu ces expressions. Elles reflètent le rythme de nos vies. Selon Hartmut Rosa4, la temporalité détermine la qualité de nos vies, l’accélération sociale la détériore.

Il y a plusieurs sortes d’accélérations :

1. L’accélération technique : Cette accélération technique est provoquée dans le seul but de la rentabilité immédiate et la recherche du profit capitaliste. Notre temps libre est contrôlé par le désir de consommation avec son arme absolue : la publicité.

2. L’accélération sociale : « On ne vit qu’une fois ». Il faut donc la remplir un maximum. Il faut faire plus de choses en moins de temps. Une personne est reconnue si elle fait beaucoup de choses en un minimum de temps, pas le temps de se distancier, de penser ; Rosa fait remarquer qu’au début du XXe siècle s’écoulent 38 années entre l’invention du poste de radio et sa diffusion à 50 millions d’appareils. Au XXIe siècle, quatre ans seulement pour la connexion internet.

3. L’abolition des frontières de l’espace : Selon Hartmut Rosa, l’accélération du temps et l’accélération technique ont aboli le rapport que nous avions avec l’espace. Le monde semble de plus en plus petit. Efforts technologiques pour réduire tous les temps de transport.

4 L’accélération de l’information : Les flux d’informations ne cessent d’augmenter : Journaux en continu 24h/24, réseaux sociaux, radios… Nous recevons des centaines d’articles par jour. Il y a tellement d’écrits à lire qu’il en devient difficile de lire un article jusqu’au bout avant d’en passer à un autre. Nous sommes tellement noyés dans un flux d’informations que cela bloque notre capacité à analyser, à réfléchir sur le monde. Le temps de mettre en place une pensée, un nouveau lot d’informations demande au lecteur son attention et son temps.

Avec l’accélération de l’information, puisque en quelques fractions de seconde les bourses du monde entier sont reliées, on ne gère plus des objets mais des flux. C’est donc la course à l’information qui prime puisque l’accélération est un facteur privilégié de la concurrence. La synchronisation globale de l’économie, que permet l’accélération de l’information, enlève la maîtrise tant politique que juridique.

Aujourd’hui (1992) apparaît un nouveau concept, celui de « disruption », propriété d’une agence TBWA\PARIS, la troisième agence de communication sur le marché français. Il s’agit de créer des ruptures, des fractures pour un démantèlement calculé. Bernard Stiegler, en dernière de couverture de son ouvrage « Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? », note : « La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation ; il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est en quelque sorte une stratégie de tétanisation de l’adversaire… ». Le logo de TBWA illustre bien ces intentions : la tête d’un loup prêt à manger dissimulée plus ou moins par divers objets ; la deuxième image est celle d’un animal qui aurait l’arrière-train d’un chien étant prolongé par un corps de poisson sans tête, cette dernière étant faite par un agencement de plumeau et de roue de bicyclette. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Il semblerait qu’il y ait une volonté perverse de supprimer l’homme et de confier l’avenir de la planète aux Big datas.

En conclusion

Nous pourrions penser qu’aux trois exclusions dénoncées par François s’en ajoute maintenant une quatrième, celle de la dépossession de l’humain en pensant réduire sa raison au seul calcul économique et à l’argent. Bernard Stiegler insiste sur l’urgence qu’il y a à redonner sa place à la raison dans toutes ses facultés de désir et de projection dans le futur. Pour lui, une évaluation des techniques est désormais incontournable quand elle est établie sur les besoins réels de l’homme qui n’ont rien à voir avec une satisfaction passagère et vaine. Mais là, on quitte la question du temps pour aborder celle de la toute-puissance.

Les tables rondes qui vont succéder à cette présentation peuvent être l’occasion de prendre du temps, de nous donner du temps, ce qui est déjà un acte de résistance, pour penser à notre situation puisque notre désir n’est pas la pétrification de l’histoire mais une vie bonne pour tous.

Et enfin, pour terminer…

De François, dans ses carnets :

« Je ne suis pas satisfait en effet des prises de notes que je faisais jusqu’à présent, car trop succinctes, elliptiques, mal écrites, elles restaient finalement en rade, trop souvent comme des avortons sans avenir. Il faut prendre le temps de penser : c’est le but essentiel de ce journal. C’est pourquoi je voudrais consacrer un moment (une heure… ?) chaque jour à la mise en forme de ces quelques idées fugaces qui peuvent advenir. ».

1 On peut penser à la peinture des Delaunay, Marcel Duchamp, Klee, Mucha fascinés par le mouvement, la vitesse.

2 Jacques Ellul : Le bluff technologique, Éditions Hachette, 1988. Jacques Ellul, docteur en droit, Professeur émérite de l’université de Bordeaux, prix d’histoire de l’Académie française, prix européen de l’essai.

3 Jean-Pierre Dupuy, né en 1941, ingénieur philosophe français.

4 Hartmut Rosa : « Accélération. Une critique sociale du temps« , La Découverte, 2010.

Michel Merlet, Agter : la terre, un « commun » ; comprendre pour agir

Michel Merlet était invité aux Rencontres 2017 des Ami.e.s de François de Ravignan pour parler de « partage de la terre et des biens communs ».

Avec l’association Agter, Michel Merlet travaille à la mise en place de références pour l’amélioration de la gouvernance de la terre, de l’eau et des ressources naturelles. L’usage de ces ressources, qui font partie des communs, est variable selon les lieux et les époques, avec souvent une primauté du droit d’usage sur le droit de propriété. Face à la tendance actuelle à la privatisation des communs, il est urgent d’agir, en particulier à travers les mouvements sociaux, et de se réapproprier l’économie.

Michel Merlet. On ne peut pas considérer la terre comme une marchandise comme une autre. Il est nécessaire de réguler son usage.

Ingénieur agronome (il a été élève de René Dumont et de Marcel Mazoyer à AgroParisTech), Michel Merlet a débuté sa carrière au Nicaragua, où il a été, à 25 ans, délégué du ministre de la Réforme Agraire du gouvernement sandiniste chargé d’installer l’Institut de la Réforme Agraire dans le nord du pays1. Une réforme agraire qui a échoué « parce que les gens qui dirigeaient le Nicaragua (le Front Sandiniste) ne représentaient pas vraiment les paysans et les ouvriers mais beaucoup plus la bourgeoisie non-somoziste« . Quand le contrôle total de l’État sur les terres s’est arrêté, un marché foncier s’est reformé, sans aucun contrôle, et en quelques années le pays est revenu à une situation de concentration foncière pire que celle d’avant la révolution 2.

Michel Merlet a ensuite eu l’occasion de voyager au Salvador, au Honduras « où la situation était assez semblable à celle du Nicaragua », et de participer au 1er Forum Social Mondial à Porto Alegre (Brésil), en y organisant un atelier sur quatre après-midis sur la réforme agraire et les politiques foncières auquel ont participé des représentants d’organisations paysannes, des chercheurs et des politiques de renom de très nombreux pays. « Nous avons pris conscience que des rencontres de ce type pouvaient faire avancer la réflexion collective. En tant que consultant ou comme coopérant, j’étais arrivé à la conclusion qu’il y avait beaucoup de choses que je n’arrivais pas à comprendre et à analyser. J’avais connu, par les livres, la politique agricole et foncière de la France depuis les années 1950-60 et pourtant, dans ma pratique au Nicaragua, j’avais été incapable d’en intégrer les leçons et de construire sur cette base des propositions qui auraient pu anticiper ce qui allait se passer après la réforme agraire ; j’avais été incapable de prendre en compte ce qui s’était fait ailleurs, et je me suis rendu compte que les amis qui avaient travaillé au Chili avec l’Unité Populaire n’avaient pas non plus pu intégrer ce qui se faisait en France en terme de régulation des marchés fonciers. »

« Cela rejoint l’approche qu’avait François de Ravignan : nous sommes souvent incapables d’analyser ce qui se passe ailleurs et d’intégrer les différentes expériences dans des propositions concrètes. »

C’est de ce constat qu’est née l’idée de créer Agter, l’Association pour contribuer à l’amélioration de la Gouvernance de la Terre, de l’Eau et des Ressources naturelles, avec la volonté de rassembler, au niveau de la planète, des informations et des expériences pour les mettre à la disposition des gens qui ont la volonté d’impulser des changements, qu’ils soient des politiciens, des militants d’organisations paysannes ou de la société civile.

Les communs et la gestion commune des ressources

Michel Merlet porte ensuite le débat sur le terme des « communs ». « Après le Forum Social Mondial, avec la Confédération Paysanne (France), avec la Contag (Brésil) et beaucoup d’autres, nous sommes arrivés à la conclusion qu’autour de la terre il y a toujours des choses privées et des choses communes, et que l’on ne peut pas considérer la terre comme une marchandise comme une autre. Ce qui se vend, généralement, ce n’est pas la terre en elle-même, mais un certain nombre de droits sur la terre. »

Tout cela a été le début d’une réflexion. « Nous nous sommes rendu compte que ce qui avait manqué pour pouvoir faire une transformation foncière radicale au Nicaragua, c’était la capacité à réguler le transfert des terres. En France, sans réforme agraire, on avait réussi à le faire, globalement, dans les années 1960-90 », avec le contrôle des structures. « Il n’y a pas eu en France un développement énorme de l’agro-business, mais une modernisation de la production paysanne. Celle-ci a entraîné la disparition d’une très grande quantité de petits paysans, mais cette évolution était alors compatible avec le développement de la société française ; l’industrialisation et l’essor des services permettaient dans les années 1950-60 de trouver du travail hors de l’agriculture, cela n’est plus le cas aujourd’hui. »

S’intéresser à la terre comme ayant une dimension de « commun » a amené Michel Merlet à aborder la notion de droit. « Finalement, ce que l’on appelle la propriété privée, ce sont plutôt des biens qui privent, du latin « privare » (sortir du commun), des biens que l’on a pris à une communauté et que l’on a transformé en biens individuels. La propriété de la terre est quelque chose de très récent dans l’histoire de l’Humanité. Elle remonte à la Révolution française, sous la pression de la bourgeoisie. Et si la propriété est inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, celle-ci parlait au début non pas de la propriété mais des propriétés. L’article 544 du Code civil dit dans un premier temps que la propriété est « le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue… », puis il ajoute des réserves, « …pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois et les règlements ». La propriété n’a donc plus rien d’absolu !3 Mais quand on applique cela dans beaucoup de pays du Sud, on ne retient souvent que la première partie et on oublie la deuxième, ce qui pose des tas de problèmes. »

Territoire communautaire en Bolivie (Cochabamba, 2005). (Photo M. Merlet).

« La réflexion collective menée au sein d’Agter considère que l’on ne peut pas traiter la terre comme un capital, ni comme une marchandise, qu’il y a besoin de mécanismes plus spécifiques. Quand on regarde plus en détail, la propriété n’est pas autre chose que la propriété d’un certain nombre de droits, et de droits d’usage tout d’abord : on peut avoir le droit d’utiliser les pâturages mais pas forcément de planter des arbres ou de cultiver des céréales sur ce terrain, on peut avoir le droit d’utiliser l’eau du sous-sol mais pas forcément de creuser des puits n’importe où, le droit de récolter les fruits à certaines époques, un droit de glanage, de mettre ses animaux à pâturer les chaumes des céréales après l’ouverture des champs, le droit de construire ou pas… »

« Les ressources n’ont pas toutes été produites par l’homme. En économie, c’est ce que l’on retrouve avec la rente différentielle de Ricardo : vous avez deux parcelles, vous appliquez sur les deux la même quantité de travail, d’engrais et autres intrants, sur une parcelle vous sortez vingt quintaux et sur l’autre quinze ; de fait, il y a cinq quintaux qui n’ont pas été produits par le travail que vous avez investi, c’est le produit de la nature. En économie, cette reconnaissance de la spécificité de la terre a été une constante, quelles qu’aient été les écoles, jusqu’à l’arrivée des néo-classiques au milieu du siècle dernier. Dans cette reconnaissance de la spécificité économique de la terre il y a la reconnaissance de la dimension économique d’un commun. Le propriétaire terrien n’a plus aucune légitimité à s’approprier cette richesse naturelle de la terre. La rémunération du propriétaire foncier n’est pas de même nature que celle du travailleur ou du capitaliste »

« Quand on étudie les droits sur la terre, on se rend compte que plus on a dans une société un développement du marché, plus on a le développement de droits privatifs sur les ressources et sur la terre. Mais, en même temps, on constate que ce n’est pas parce qu’on a une société plus développée qu’on a forcément des droits absolus.

En atteste l’exemple de la Suisse qui a mis en place récemment un cadastre des restrictions d’ordre public à la propriété privée de la terre. Ce cadastre est plus important que celui qui détermine la taille de chaque parcelle, puisqu’il établit ce qu’on peut faire sur une parcelle et ce qui est limité… »4

« Cette question de droits sur la terre partagés avec d’autres est fondamentale. Autre chose fondamentale, les détenteurs de droits peuvent être des individus ou des collectivités. Un individu peut avoir des droits en tant que personne, mais aussi parce qu’il fait partie d’une commune, d’une association qui gère un espace naturel, ou parce qu’il est français, par exemple. Ce sont des droits qui s’emboîtent. En Afrique, dans les Andes ou ailleurs, vous allez avoir des droits en tant que membre d’un lignage, des droits en tant que membre d’une communauté, en tant que membre d’une municipalité, etc. »

« La tendance au niveau mondial est d’aller de plus en plus vers une propriété privée généralisée, que l’on peut vendre, louer ou hypothéquer à qui on veut. La possibilité de gérer les droits collectifs est alors menacée. On a transféré aux instances politiques, au niveau national essentiellement, la gestion des communs ; il se crée alors un vide énorme entre le national et le local, où les gens n’ont plus la capacité de pouvoir gérer les communs locaux, à des échelles différentes. »

Bois communautaire au Guatemala (Totonicapan, 2014). (Photo M. Merlet).

En même temps, « le marché tend à expulser tous ceux qu’il considère comme les moins productifs (…), et on confond l’intérêt financier de l’entrepreneur et l’intérêt de la société, qui peuvent être complètement différents. »

« L’expérience du communisme réel a été désastreuse pour la gestion des communs. En URSS, on a créé un terrain extrêmement favorable au développement d’un capitalisme débridé… »

Au niveau mondial, « la discussion sur les communs est aujourd’hui absolument essentielle. Même si le monde est noir et compliqué, il faut y voir une raison d’espérer ; on entrevoit là une porte entrouverte pour pouvoir reconstruire quelque chose qui soit une véritable gestion des communs aux différents niveaux. On en prend conscience quand la destruction d’un certain nombre de communs met en danger une communauté ou l’Humanité tout entière, comme ce qui est en train de se passer avec le climat, avec la concentration des richesses, des terres… »

« Henri Rouillé d’Orfeuil, qui est membre d’Agter, a calculé que si les structures agricoles évoluent dans le monde comme elles l’ont fait en Europe et aux USA, on aura, en 2050, 4 milliards de personnes sans emploi… et bien évidemment, des guerres et des conflits impossibles à résoudre. La destruction massive du travail agricole des unités familiales paysannes constitue une grave menace pour l’Humanité. Les familles doivent aller chercher ailleurs les moyens de survivre. La question des migrations est directement liée à tout ça. »

« Cette question des communs implique une remise en cause radicale de nos concepts de propriété et de gouvernance. Il y a beaucoup de choses à changer, mais cela n’entraîne pas forcément un retour aux pratiques anciennes qui ne sont pas idylliques ; il nous faut construire de nouveaux communs. »

Réguler le marché foncier

La question de la régulation du marché foncier est revenue au cours du débat. « Quand on interdit la vente de terre (plus exactement la vente des droits sur la terre) », dit Michel Merlet, « elle se fait quand même en sous-main et là il n’y a plus aucun moyen de régulation. Si l’on ne veut pas que la terre soit reconnue comme une marchandise comme une autre, il faut réguler les marchés des droits sur la terre. » Agter a réalisé récemment un travail sur la régulation des marchés fonciers en Afrique de l’Ouest : là-bas, « formuler l’idée de réguler ces marchés est un discours tout à fait nouveau, encore presque inaudible dans le discours dominant de libéralisation généralisée. Pourtant, dans les faits, il y a bien toujours eu des formes de régulation presque partout. »

« La loi sur le fermage en France a été une victoire du mouvement paysan français ; elle a beaucoup contribué au développement agricole. On a mis le droit d’usage avant le droit de propriété. Ailleurs, comme en Amérique Latine, le fermage et le métayage créent des situations terribles qui ne permettent absolument pas aux petits paysans de s’organiser et de se développer. »

Le dualisme de l’agriculture d’aujourd’hui en Roumanie : à g., grande production ; à d. jardins familiaux, dans la même localité (Mangalia, 2012). (Photos M. Merlet).

« On a exporté la conception française du fermage en Espagne, après la mort de Franco, mais cela a donné des résultats diamétralement opposés à ceux que l’on a eu en France. Et si on appliquait cette même loi française sur le fermage aujourd’hui en Roumanie, un pays qui a connu une redistribution formelle très importante des droits de propriété foncière suite à la dé-collectivisation, cela accentuerait encore plus les inégalités ». En Roumanie, beaucoup de bénéficiaires de la réforme foncière n’ont pas les moyens de cultiver leurs terres ; de grandes sociétés leur louent des milliers d’hectares de terres, sans avoir besoin de les acheter. « Ce qui est en cause, ce n’est pas la structure de la propriété, c’est le type de producteurs et la logique de production. »

Pour toutes ces raisons, « il est important de réaliser une analyse comparative de ce qui se passe à différents moments. Suivant les moments et suivant les conditions générales agro-socio-économiques du pays les choses peuvent être complètement différentes. »

En France, si le fermage a favorisé après la seconde guerre mondiale le maintien d’exploitations de taille moyenne, il favorise aujourd’hui l’agrandissement des exploitations. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la location des terres permet à d’énormes sociétés d’exploitation de s’approprier la plus grande part des richesses agricoles.

« Le droit se construit par le bas »

Michel Merlet constate que « c’est toujours le droit du plus fort qui s’applique » et qu’en même temps « la construction du droit se fait par le bas, par les gens qui contestent le droit existant pour l’améliorer. On a donc souvent intérêt à renforcer les mouvements sociaux si on veut qu’un jour il y ait une loi qui prenne réellement en compte l’intérêt des gens. »

Par ailleurs, Michel Merlet insiste sur la diversité du droit, sur le « pluralisme juridique ».  « Dans certains pays, il y a pratiquement tous les ans de nouvelles lois sur la question foncière mais aucune n’est appliquée. La plupart sont d’ailleurs faites avec l’idée qu’elles ne seront jamais appliquées. Mais certaines lois qui n’ont pas été appliquées ont pu faire avancer les choses, comme cela a été le cas des lois anti-cumul (de la terre) en France avant les lois d’orientation agricole des années 1960. Le fait qu’elle aient été inapplicables en justice n’a pas empêché qu’elles servent de base aux manifestations des mouvements paysans pour réellement réduire les cumuls de terres. »

Il existe aussi des différences de cultures du droit : « Au Royaume-Uni, la jurisprudence est plus importante que la loi écrite, ce qui donne plus de souplesse pour réagir aux besoins de la société. En France, le système écrit du Code Napoléon est plus rigide, plus bloquant. »

Les nombreux exemples donnés par les participants au débat illustrent aussi la diversité du droit et de son application :

Sur la partie du plateau du Larzac concernée par l’extension contrariée du camp militaire, l’État, propriétaire du terrain, l’a attribué par bail emphytéotique à la Société civile des terres du Larzac (constituée de paysans et d’habitants) qui le gère.

En Corse, où la majorité des terres sont en indivision et où une partie des propriétaires ne sont plus résidents, explique Christian, a été créée une association syndicale foncière qui distribue le droit d’usage : quelqu’un loue pour le pâturage, un autre pour ramasser les châtaignes, un autre le bois… « C’est possible partout, c’est le modèle le plus reproductible parce que c’est celui qui confirme le plus notre réglementation. »

C’est aussi le cas du GFA (groupement foncier agricole) mutuel au Pays Basque, qui permet d’installer des jeunes agriculteurs.

Habib cite la réalité marocaine où « le Marocain, dans la même journée, joue sur plusieurs claviers : il utilise le droit coutumier, par exemple pour l’irrigation ; il a recours au droit musulman, par exemple pour le mariage ; et au droit positif lorsqu’il émet un chèque. »

Christian évoque aussi Notre Dames des Landes, où les zadistes se battent pour que soit reconnu le droit d’usage sur les terres potentiellement libérées du projet d’aéroport. Ils considèrent la terre comme un bien commun à partager, y compris avec les non-ruraux qui veulent tenter l’expérience et avec ceux qui désirent simplement habiter là, les décisions étant à prendre par tous les usagers, avec comme priorité la vocation à nourrir le territoire.

Pour Jacques, « au-delà des différents niveaux de commun il y a l’idée de renverser le mode de fonctionnement, de rester dans le local, de disposer d’un territoire et d’en vivre. »

Quelqu’un cite l’exemple de l’installation de petits maraîchers par les communes, exemple qu’il souhaite voir se multiplier.

Pour Pascal, « on ne peut pas se contenter du slogan la terre à ceux qui la travaillent, parce que souvent ils la travaillent mal ; l’évolution de l’usage de la terre ne se fera pas sans le mouvement social. »

Denise cite divers exemples d’usage du droit près de chez elle, dans le Sud-Ouest, qui montrent que le droit peut être utilisé dans l’intérêt commun ou bien à son encontre :

Dans les Landes girondines il y avait des communs mis en valeur par un système agro-pastoral (élevage et utilisation du fumier pour les céréales) ; une loi de 1850 a obligé les communes à vendre ces terres ou à les enrésiner.

Dans le Béarn, les exploitations productivistes se sont agrandies sur la base du fermage et les jeunes sans terre ne peuvent plus s’installer parce qu’il n’y a plus de place pour eux.

Du côté d’Uzeste (33), face à l’industrialisation de la forêt avec force pesticides, des particuliers ont créé le Groupement Forestier Uzestois qui pratique une auto-gestion sylvicole durable à valeur démonstrative.

Dans la vallée du Ciron (33) existe une hêtraie relique (« relictuelle »), qui a au moins 40 000 ans : le Département achète des parcelles pour les protéger.

Autre exemple, sur le passage des LGV Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Espagne 150 particuliers ont acheté des lopins de terre pour retarder le projet : « Le droit de propriété prime… jusqu’à l’expropriation au nom de l’utilité publique ; le droit d’expropriation est souvent utilisé pour des projets néfastes (…) Il faut demander que la loi (droit de préemption, déclaration d’utilité publique) soit utilisée pour de vrais projets d’intérêt général. »

Se réapproprier l’économie

« Il est très tentant de se refermer sur le local, mais c’est le global qui nous tue », poursuit Michel Merlet. « Un agriculteur d’Amérique Centrale qui produit 20 quintaux de maïs par an est confronté sur le marché à des entreprises qui ont une productivité du travail de 500 à 800 fois supérieure ; celui qui vend 500 quintaux va faire baisser les prix et celui qui vend 1 quintal va mourir alors que sa famille avait vécu sur une petite surface depuis des générations. Le marché mondial est assassin. »

Michel Merlet (à d.) Agter est né de la volonté de rassembler des informations et des expériences pour les mettre à la disposition des gens qui ont la volonté d’impulser des changements.

« L’économie a été complètement monopolisée par les entrepreneurs et les capitalistes qui ont fait en sorte que tout soit basé sur la rentabilité financière, le retour à l’investissement. Comme ces gens travaillent, pour une grande partie, avec des capitaux fictifs prêtés par les banques et que les banques sont intéressées par le remboursement des prêts, et pas par le bien de l’Humanité, on a complètement arrêté de faire des évaluations basées sur l’intérêt pour la société. Celles-ci étaient pourtant pratiquées par la Banque Mondiale jusqu’à il y a quelques années. Il faut réhabiliter l’évaluation économique, c’est-à-dire une évaluation de ce qui est intéressant pour la société des êtres humains dans son ensemble, et pas seulement pour les investisseurs. A Agter, nous estimons qu’il ne faut pas tomber dans le piège de laisser l’économie aux capitalistes, qu’il faut se réapproprier l’économie. »

Michel Merlet cite les travaux de Denis Gaboriau, paysan de l’Ouest, et de Nadège Garambois, enseignante chercheuse d’AgroParisTech, sur l’intérêt économique et écologique des systèmes herbagers économes du Grand Ouest5. « Ces systèmes herbagers produisent beaucoup moins de lait par vache que les systèmes à ensilage de Ray Grass ou de maïs ; ils n’utilisent pratiquement plus d’intrants mais au final, ils produisent autant de kilos de lait par hectare sur la surface totale de l’exploitation grâce à l’augmentation des surfaces fourragères et à l’optimisation de leur conduite. Les systèmes herbagers économes produisent une valeur ajoutée nette par hectare bien supérieure à celle des systèmes productivistes. En étudiant comment se distribue la valeur ajoutée créée entre les acteurs économiques, les auteurs constatent que les systèmes productivistes sont beaucoup plus intéressants pour l’agro-industrie, ce qui explique sans doute pourquoi ils reçoivent l’essentiel des aides de la PAC. Au niveau de la société, il serait beaucoup plus intéressant que les subventions favorisent les systèmes herbagers économes. Si l’on veut changer les choses, il faut intéresser les citadins, et leur expliquer cela, pas leur parler uniquement de biodiversité. Il faut récupérer aussi cette question des communs dans sa dimension économique et ne pas laisser l’économie aux capitalistes. »

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1 Le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) et ses alliés ont renversé le dictateur Anastasio Somoza Debayle en juillet 1979.

4 En Suisse, un propriétaire foncier ne peut pas jouir de son terrain comme il l’entend. Il doit se conformer au cadre réglementaire mis en place par le législateur et les autorités. Il se traduit par l’instauration de limitations que l’on appelle des restrictions de droit public à la propriété foncière (RDPPF). Voir Cadastre.ch

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Agter

L’association s’appuie en ce moment sur trois salariés (dont Michel Merlet) ; elle regroupe une centaine de membres originaires d’environ 25 pays.

Elle s’emploie à travailler de plus en plus avec des organisations et des mouvements paysans, dont la Confédération Paysanne, avec des associations de petits exploitants forestiers, avec des peuples indigènes d’Amérique centrale…

« Agter est un espace de discussion et de mise en contact ; nous ne détenons pas les réponses aux questions qui sont posées, nous les construisons ensemble. »

L’association a deux sites internet, le site associatif et le site de ressources documentaires.

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Le Basic

Sur les systèmes économiques et leur impact social, voir également le site du Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne (Basic).

François et le partage : équité, inclusion, démocratie

La notion de partage de François de Ravignan s’appuyait sur une pensée radicale qui passait par l’accès de chacun aux moyens de production, la critique de la croissance, un monde plus rural organisé beaucoup plus localement…

Pour préparer cette intervention sur « Le partage vu par François de Ravignan », en vue de ces Rencontres 2017, Pascal Pavie a effectué des recherches et a constaté que « François n’en parle pratiquement jamais… Et j’ai compris pourquoi : François parle d’équité, d’exclusion, de démocratie. En cela on retrouve la pensée de François, qui a été très engagé dans le mouvement social et paysan, qui a été à la Confédération Paysanne, a créé l’Adear et qui a fait plein de choses dans le Tiers monde, auprès des exclus ».

« C’était aussi un chrétien engagé, un peu en rupture avec cette pensée de la charité chrétienne qui perdurerait dans une monde où il y a des riches et des pauvres, où les pauvres vivraient de charité chrétienne. »

« Il y a quelque chose de bien plus radical dans la pensée de François qui le rapproche de l’idéal communiste, du vrai partage, de l’équité, une pensée originale qui s’oppose dans notre époque au libéralisme, qui va plus loin que le social, la démocratie. François ne parle pas de partager les richesses mais les moyens de production ; il n’est pas pour autant marxiste ; il parle du partage des moyens de production mais dans chaque pays avec sa façon de vivre. Il ne veut pas d’un modèle à la soviétique ou d’une collectivisation générale de la terre mais il parle de partage de la terre. »

« C’est une pensée en marge des bien-pensants que l’on retrouve dans toutes les institutions internationales, la FAO, etc. qui pensaient qu’il fallait produire, produire, produire et partager après. François avait compris que ce modèle ne pouvait pas fonctionner, que chacun devait retrouver, au niveau des régions, des villages, des pays, la souveraineté alimentaire donc la capacité à produire chacun et non pas faire ce qu’on appelait la charité chrétienne et qu’on appelle aujourd’hui redistribution, quelque chose qui fait sourire aujourd’hui puisque notre cher président Macron parle de théorie du ruissellement : c’est-à-dire que les riches doivent devenir plus riches pour que cela ruisselle sur les pauvres. C’est vraiment opposé à la pensée de François qui dit : il n’y a pas de ruissellement des richesses si elle n’est pas faite de manière autonome par les communauté. Donc ce n’est pas seulement un problème de partage des richesses, c’est aussi le partage du pouvoir économique. François cite souvent Gandhi qui disait : [« Ce que nous voulons, ce n’est pas une production de masse mais une production par la masse. »] Il n’est pas question de produire plus mais de produire chacun. »

« Cette critique de François a été aussi une critique du développement agricole aussi bien dans nos pays que dans les pays pauvres et il s’est opposé aux grands économistes comme Amartya Sen qui était dans les théories d’accroissement de la production. François était quelqu’un d’assez clairvoyant, il voyait que le productivisme, au contraire de régler les problèmes de la pauvreté, allait les accentuer. Le temps lui a donné raison : aujourd’hui, malgré une importante progression de la productivité en 50 ans, les pauvres sont toujours plus pauvres ; d’après Oxfam, les 1 % les plus riches de la planète possèdent 50 % de la richesse mondiale. Jamais on n’a autant produit, jamais il n’y a eu autant de pauvres, et jamais si peu de riches. »

« Cela a amené François à critiquer le développement et la croissance de manière très radicale. Il parlait à un moment de l’idéologie totalitaire de la croissance pour maintenir le système en place, qui a imposé un système de développement qui menait le monde à de plus en plus de pauvreté d’un côté et de plus en plus de richesse de l’autre. »

« Lors d’une conférence de la Confédération Paysanne à Limoux, François avait dit : [« En dépit des constats sur les limites et les dégâts de la croissance, il est évident que la déconstruction de ce système ne se fera jamais chez les riches ; la seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, qui aura pour effet un conflit, une pénurie ou les deux ensemble ; plus nous attendrons, plus les conflits seront dramatiques. »]

« C’était une pensée réellement radicale, pas du tout dans l’angélisme qui croit que par une espèce d’humanisme ambiant dans la société on va arriver à régler le problème de la pauvreté. »

Dans « La Faim pourquoi ? », François de Ravignan décrit l’exclusion que subissent les populations paysannes.

« Une autre citation de Gandhi : [« La vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques uns mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus d’autorité. »] François se méfie aussi de l’État nation, je pense que derrière ça il rêvait d’une société qui revenait sur un monde plus rural, organisée beaucoup plus localement ; dans ce sens, il se démarque aussi des avant-gardes révolutionnaires qui pensent qu’il va y avoir un mouvement révolutionnaire et que c’est par l’État nation que les changements se produiront. Cette pensée très radicale de François s’accompagnait d’une pensée très alternative : c’est là où l’on est que les changements peuvent se faire. Il a toujours soutenu les initiatives locales, les petits projets étaient porteurs de sens pour lui et l’émanation de tous ces petits projets pouvait créer des alternatives, faire modèle. On voit que cela a du sens : localement des choses se sont faites malgré le rouleau compresseur du productivisme. »

« Ce qui est le plus intéressant dans la pensée de François c’est que le partage était dans sa tête, chaque fois qu’il analysait un changement, qu’il visitait une société, par exemple en Andalousie les grandes propriétés étaient en train de s’équiper de machines pour désherber la betterave, les grands propriétaires disaient : [« On va augmenter la productivité ».] Lui, chaque fois, posait le problème : [« Combien de chômage cela va créer ? »] alors que les ouvriers agricoles avaient à peine assez de travail pour survivre. »

« François interroge la modernité, ce n’était pas quelqu’un d’archaïque, il ne voulait pas que les paysans reviennent à la houe. Il demandait : [« Cette modernité, qu’est-ce qu’elle produit ? L’exclusion ou un réel progrès dans la vie de chacun ? »]

« Sur le partage du travail Coluche disait : [« Le travail on vous le laisse, l’argent nous suffira. »] En ce sens, François n’était pas du tout coluchien, pour lui ce n’était pas l’argent qui comptait mais l’intégration par le travail ; il pensait que le partage du travail était quelque chose de très important et ce n’était pas simplement la répartition des richesses qui comptait. »

« François n’était pas un libéral, il pensait qu’il fallait protéger les marchés agricoles. Il n’était pas social-démocrate, il ne pensait pas que la social-démocratie répartirait les richesses entre tout le monde ; c’était plutôt un autogestionnaire et pas du tout un réformiste, il s’intéressait aux changements radicaux que pouvait produire le syndicalisme, il s’intéressait à la réforme agraire, à la répartition des terres, il avait été un participant très actif à un congrès sur le foncier que nous avions organisé dans l’Aude. »

« François s’est engagé politiquement. Proche des Verts (comme René Dumont, avec lequel il avait cheminé), il avait fait partie de leur liste aux élections régionales dans les années 80 ; il adhérait à la Confédération Paysanne et avait applaudi à la naissance de Via Campesina ; il avait soutenu les ouvriers agricoles d’Andalousie, le Mouvement des Sans Terre au Brésil, Ekta Parishad en Inde 1. »

« François pensait aussi que beaucoup de choses passeraient par la culture. Il disait : [« C’est d’abord la parole qu’il faut reconnaître et partager, il faut donc agir dans le domaine politique et culturel avant d’agir sur l’économique. »] Il disait que la pensée démocratique était en panne dans notre pays et qu’il fallait l’approfondir. »

« Il ne croit pas aux lendemains qui chantent et disait : [« Finis les lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui qu’il faut chanter sans attendre demain. »]

« Il critiquait la notion de crise : [« On ne peut pas dire : on va attendre la fin de crise ; non, c’est aujourd’hui qu’il faut faire des choses. »]

« Dans La Faim Pourquoi, il souligne la nécessité de lutter contre la triple exclusion du travail, de la terre et du marché. »

« Enfin, il disait : [« Poser ici et aujourd’hui des actes justes, c’est cela espérer. »]

La nécessité de parler, et de parler juste

Clothilde apporte une autre dimension aux propos de Pascal. « Avec François », dit-elle, « nous avons énormément partagé sur la nécessité de parler et de parler juste ; c’est quelque chose qui nous a construits et l’un et l’autre. Après son départ, je me suis demandé comment j’allais vivre sans François ; au fond, son sens de la justice, de la justesse n’arrête pas de m’accompagner. François croyait profondément en l’Homme, en sa capacité de retrouver la justesse, de sortir de l’endoctrinement. Il citait souvent Simone Weil, la philosophe : [« L’attention à ce qui nous entoure est une forme première de sainteté. »] François me disait : [« Fais attention, va jusqu’au bout de tes gestes. »] Il avait le goût de la chose bien faite, il était très rigoureux, dans l’humour, dans la joie ; il était très grave, j’avais parfois l’impression qu’il portait le monde sur ses épaules et il avait une capacité d’humour extraordinaire, il exprimait la rigueur dans la joie, l’humour et le partage. »

Pascal poursuit pour dire que François savait aussi partager les moments conviviaux comme le travail (aider à transporter les ruches, à tailler la vigne, redresser des clôtures…).

(Pascal) « Après, on peut se poser la question sur la finalité politique : le monde qu’il espérait ne se construit pas, il est en train de se déconstruire j’ai l’impression, en France. Quand je me suis installé comme agriculteur nous étions 15 000 dans l’Aude, aujourd’hui nous sommes moins de 5 000, en l’espace d’une génération on a perdu les deux tiers des exploitations, celles qui restent ce sont surtout les plus grosses, pas celles que François aurait admirées. »

Le maire de Greffeil, Jean-Paul Escande, a un autre avis : « François était un visionnaire. Contrairement au plan économique, sur la vie collective en milieu rural aujourd’hui nous avançons ; beaucoup de petits villages deviennent plus actifs, avec du lien social ; en 1976, il n’y avait pas d’enfants dans le village (…) aujourd’hui il y en a 6 au primaire et des petits en maternelle, cela me donne de l’espoir. »

Pascal : « On a stoppé l’exode rural, pas l’exode paysan. »

Alistair : « Il y a des villages qui bougent, plus ou moins. Le facteur humain est important, on le voit quand le maire et deux, trois, quatre habitants construisent des ponts entre les natifs et les adoptifs. »

Habib : « François attachait de l’importance à mutualiser des espaces communs. Avec 26 associations de Toulouse nous avons créé le Centre d’information pour un développement solidaire (Cides), qui existe toujours (…) François s’était engagé auprès des exclus, dès les années 50 (…) A Greffeil, il disait [« l’universel, c’est le local »] (…) Il appelait aussi les jeunes étudiants à désacraliser les méthodes et disait [« Un questionnaire c’est une fermeture sur une réalité que vous ne comprenez pas encore ; essayez d’observer, de comprendre, parce que les paysans sont plus savants que vous (…) Ce qui est important, c’est la soupe, pas la casserole ; nos méthodes occidentales, si elles ne sont pas adaptées il faut les jeter, adapter tous ces outils pour avoir une bonne soupe. »]

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1 Ekta Parishad : syndicat des sans terre en Inde, d’inspiration gandhienne. François participa là-bas à de longues marches pour reconnaître les droits de ces paysans. Il était proche du leader de ce syndicat, Rajagopal.

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Ce texte rejoint celui que Pascal avait rédigé en présentation de ces Rencontres 2017.

François de Ravignan sur le partage

Les journées 2017 des Ami-e-s de François abordent le thème du partage. Pascal Pavie a dressé une synthèse de notes et d’articles de François de Ravignan sur ce thème. La voici :

Étonnamment cet homme engagé toute sa vie au service et au milieu des plus pauvres ne parle presque jamais de partage, l’occurrence de ce mot dans ses écrits est très faible.

Notre agronome préfère parler d’équité, d’exclusion, de démocratie sans doute parce que le partage est connoté moralement et suppose qu’il y ait toujours des riches pour que le partage existe.

Mais chez François de Ravignan la critique du développement, celle du développement durable et celle de la croissance sont irriguées en permanence par le souci du partage et l’espérance d’un bonheur commun à tous.

En cela François est fidèle sans doute à l’idéal chrétien, mais aussi sans le reconnaître clairement, à l’idéal communiste sur le partage des moyens de production, insistant très souvent sur la nécessité du partage de la terre pour les paysans a contrario des « développementistes » qui croient à la possibilité du partage de la production. En cela il va plus loin que l’esprit caritatif que l’on trouvait et que l’on trouve encore dans de nombreuses ONG s’occupant du Tiers Monde ou de la pauvreté en général, il s’attaque aux économistes libéraux y compris ceux qui se drapent de la préoccupation de la réduction de la pauvreté comme Amartya Sen, économiste indien qui fut prix Nobel d’économie et véritable vedette des instances internationales, de la FAO à la Banque Mondiale.

François cite souvent Gandhi : « ce que nous voulons ce n’est pas une production de masse mais une production par la masse ». En cela il se distingue nettement du credo des libéraux qui croient encore aux retombées positives de l’accroissement de production d’une économie productiviste contrôlée par une minorité au bénéfice ou au détriment des pauvres. C’est là un conflit latent et permanent avec les chrétiens qui ne voient le partage que dans la charité des riches vers les pauvres. François est plus dans cette pensée du partage politique que dans celle d’un partage humaniste. Il enseigne que les changements doivent être réellement dans les structures de production, il y a une sorte de lutte des classes permanente chez lui entre les riches et les pauvres ; son objectif n’est pas tant le partage des richesses mais celui du partage du pouvoir. Le pouvoir étant entendu comme celui de l’autonomie de chaque homme et chaque femme de pouvoir se nourrir et décider de son idéal de vie. Là il se détache des marxistes qui eux construisent un idéal de vie commun à toute l’humanité basé sur un confort matériel commun à celle-ci. Pour ce partage qui doit conduire à l’autonomie, il considère qu’il faut rompre avec la culture occidentale de la croissance, qui impose un modèle unique de développement calqué sur le développement des nations impérialistes, François préférant le terme « colonisatrices » ! Ce modèle, il le prouvera durant toute sa carrière, ne convient pas aux différents peuples et en plus il est un imaginaire impossible à accomplir, François se rendant compte très tôt, comme agronome, des limites écologiques de la planète. La croissance est pour François une idéologie totalitaire pour maintenir le système en place ; les faits lui donnent plus que raison puisque les écarts de richesse n’ont cessé de se creuser entre pays riches et pays pauvres et entre les plus riches et les plus pauvres.

Lors d’une conférence à Limoux en 2002, il ne pourra être plus clair : « en dépit des constats sur les limites et les dégâts de la croissance, il est évident que la déconstruction de ce système ne se fera jamais chez les riches. La seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, sous l’effet de conflits ou de pénuries ou des deux ensemble. Plus nous attendrons plus ces conflits seront dramatiques. »

Pas d’angélisme chez ce chrétien écolo de gauche ! La lutte des classes est inévitable !

Sur le partage du pouvoir notre ami ne croit pas à une révolution menée par une avant-garde éclairée. Là aussi il reprend les propos de Gandhi :  « la vraie démocratie ne viendra pas de la prise de pouvoir de quelques uns, mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus de l’autorité ». Il se méfie de l’État nation et rêve d’un retour ou d’un nouveau monde organisé très localement où chacun trouve sa place.

François opposera souvent dans ses réflexions le développement au partage ou à l’équité ; exemples à l’appui il donne la preuve que les plans de développement de type révolution verte en Inde ou ailleurs ne font qu’accroître les inégalités avec les plus pauvres même si ces plans parviennent effectivement à accroître la production. Il s’agit bien aussi du regard d’un chercheur sur non pas des chiffres qui annoncent des bons résultats de production mais surtout sur la répartition de ces nouvelles richesses produites. Les faits ne font hélas que lui donner raison à l’heure où Oxfam annonce que 1 % des plus riches de la planète possèdent, en 2017, 50 % des richesses, alors que la production n’a cessé d’augmenter.

La plupart des chercheurs, des économistes, des dirigeants politiques, de ceux qui sont aux commandes des grandes institutions mondiales comme le FMI, la Banque Mondiale, la FAO et de nombreuses ONG y compris de celles qui se préoccupent sincèrement de réduire la pauvreté, n’ont comme boussole que l’augmentation de la production, celle du PIB, ou au mieux celle du salaire ou du revenu moyen. François cherchera toujours dans ses analyses ce qu’il advient des plus démunis, des paysans sans terre, des ouvriers agricoles, des chômeurs, des parias au bas de l’échelle. L’ingénieur agronome qu’il est ne se satisfait pas des améliorations de productivité, il est aussi sociologue pour expliquer les phénomènes d’exclusion dans l’application des politiques de développement ou celles devant nous amener la croissance. C’est aussi pour lui un combat sémantique, une dénonciation permanente de ceux qui veulent nous faire confondre croissance et plein emploi, développement et fin de la pauvreté, progrès et bonheur.

Progrès et modernité.

Le chercheur agronome était très suspicieux sur l’introduction de la modernité dans les techniques de production. Il se pose toujours la question des effets directs et immédiats sur la société ; la mécanisation ou la motorisation de l’agriculture sera considérée avant tout sur son impact social : un tracteur en Inde c’est 7 fermes qui disparaissent, citant un vieux paysan de Normandie, un soc de charrue c’est un paysan en moins, en Andalousie la mécanisation ou l’introduction des désherbants dans les cultures vont entraîner du chômage chez les ouvriers agricoles. Il se rapprochera du SOC, le syndicat des ouvriers agricoles d’Andalousie, et soutiendra leurs efforts pour défendre leurs droits et surtout leur volonté de réforme agraire.

Équité ou répartition ?

« Le travail on vous le laisse, l’argent nous suffira », Coluche

François n’était pas coluchien ! Plus sérieusement il ne croyait pas aux politiques, même de type social-démocrate, dans leur capacité à répartir le bénéfice des améliorations de productivité ou celui de la croissance ou du développement. Il pensait même plutôt le contraire : les améliorations de production ne font dans nos systèmes politiques qu’aggraver les inégalités.

Démocratie, révolution ou anarchie ?

« Il faut rejeter l’idée qu’on peut partir d’en haut pour transformer la société de façon durable, cela est un héritage français de cette vache sacrée qu’on nomme révolution. »

François ne croyait pas aux avant-gardes éclairées, il n’était pas léniniste ! Toujours à l’écoute des gens d’en bas, il pensait que les changements viendraient de la base et des changements d’état d’esprit, plus anarchiste ou autogestionnaire sans doute que communiste donc. Mais si François ne croyait pas aux politiques réformistes de nos gouvernements il n’en était pas moins très politique, il s’était présenté comme son ami de jeunesse René Dumont aux élections régionales sur la listes des Verts et il croyait à l’importance et à l’efficacité d’un certain syndicalisme. Il a adhéré lui-même très tôt à la Confédération Paysanne, il a participé aux marches d’Ekta Parishad* en Inde, soutenu le SOC d’Andalousie, le MST (Mouvement des sans terre) brésilien et applaudi à la création du syndicat mondial des petits paysans Via Campesina, à leur revendication de souveraineté alimentaire.

Donc, l’équité ou le partage ne tombera pas du ciel il faut lutter !

L’économie :

François était agro-économiste mais très critique sur le primat de l’économie. « Celui-ci, devenu objectif social, génère exclusion et misère. Les classes moyennes justifient l’idéologie mondialiste et libérale, elle est un modèle attractif pour les pauvres qui pourtant ont 99 % de chances de ne pas y parvenir. Elle capte sans partage l’essentiel des gains de productivité et de la baisse des prix agricoles et industriels. »

Il faut sortir de l’imposture économique : « Si une société ne se donne pas comme objectif prioritaire le travailler-manger de tous, l’utilité sociale de tous, elle ne produira que de la misère »**

Culture et parole :

Pour François, c’est d’abord la parole qu’il faut reconnaître et partager. Il faut donc agir dans le domaine politique et culturel avant d’agir sur l’économique, c’est la démocratie qu’il faut approfondir.

Les moyens de parvenir à une société équitable :

A l’économie concurrentielle il oppose la solidarité, construire la souveraineté alimentaire au sein des nations et des régions, comme précurseur sur la nécessité de la relocalisation de la production.

« Finis les lendemains qui chantent, c’est aujourd’hui qu’il faut chanter sans attendre demain »

François croyait beaucoup à l’utilité des projets locaux, il ne déconsidérait pas les alternatives et pensait qu’il fallait plutôt construire des niches solidaires entre elles plutôt que de tenter de rentrer dans les créneaux.

A l’instar de son ami Majid Rahnema*** il partageait cette idée que lutter contre la misère n’est pas lutter contre les pauvres.

Lutter contre la triple exclusion : le travail, la terre, le marché

Enfin le partage c’était pour François la vie de tous les jours avec les uns et les autres. Partager une tranche de vie, partager un coup de main avec les agriculteurs pour relever des clôtures après une tempête, tailler la vigne, faire du pain…

« Poser ici et maintenant des actes justes c’est cela espérer. »

Pascal Pavie, en glanant des notes et des articles

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*Ekta Parishad : syndicat des sans terre en Inde, d’inspiration gandhienne. François participa là-bas à de longues marches pour reconnaître les droits de ces paysans. Il était proche du leader de ce syndicat, Rajagopal.

** Intervention au salon Primevère à Lyon en 2001.

*** Majid Rahnema, ancien ministre de l’Iran exilé en France, décédé en 2015, auteur du livre « Quand la misère chasse la pauvreté ».