Miguel Benasayag : Imaginer un nouveau paradigme qui échappe au pouvoir global

La politique institutionnelle est dominée par des macro-processus, économiques notamment, qui des lieux de pouvoir font des lieux d’impuissance. Vouloir conquérir ce pouvoir n’a donc pas de sens. Il faut plutôt construire des contre-pouvoirs ouverts au monde, de nouvelles formes d’agir et de nouvelles alliances.

Miguel Benasayag (Photo Lina Etchesuri, Lavaca).

Avant les Rencontres 2016 des Ami(e)s de François de Ravignan, Pascal Pavie a rencontré, à Paris, Miguel Benasayag (1). Voici une synthèse de leur conversation.

La question posée au départ par Pascal est : « Comment se fait-il, alors que nous avons tant d’initiatives alternatives en France, qu’il n’y ait pas de traduction politique autour de ces alternatives ? »

« Depuis des années », répond Miguel Benasayag, « je me radicalise par rapport à la question du pouvoir politique : La politique représentative, la politique institutionnelle, est de plus en plus imbriquée, colonisée, dominée par des macro-processus économiques, idéologiques, politiques énormes non maîtrisables. Il y a des gens qui bénéficient de cela, mais personne ne le maîtrise. Je suis absolument convaincu que des macro-processus géopolitiques, macro-économiques, macro-techniques, très imbriqués comme la digitalisation du monde, ont pris une certaine autonomie et se servent du pouvoir. Les multinationales agissent comme des organismes semi-indépendants qui définissent leur propres stratégies. Nous le savons, il n’y a pas une décision macro-économique qui soit prise par des humains, ce sont des machines qui font le calcul de milliards d’algorithmes par seconde, qui tiennent compte de tonnes de macro-données, c’est ce que j’appelle les big data, qui décident s’il faut investir dans le cacao, entrer en guerre, racheter tel groupe… »

Face à cette réalité, « la seule façon d’agir en société, la seule façon de construire quelque chose qui résiste, c’est de construire des contre-pouvoirs, de manière à faire pression sur le pouvoir. »

Miguel Benasayag met tout de suite en garde contre la tentation de la prise du pouvoir : « Nous devons vraiment nous vacciner contre ce torticolis qui nous fait regarder le pouvoir, vers le haut ; je suis convaincu qu’il faut abandonner l’idée qu’il peut y avoir un pouvoir au bout et qu’il peut y avoir une société gérée de la bonne façon. »

Il l’illustre avec sa vision de l’exemple de Podemos (2) : « Je pense que, malheureusement, Podemos a pris le chemin de « no podemos ». La première chose que va dire le premier ministre de Podemos en Espagne, si un jour il y en a un, ce sera « no podemos ». Malheureusement, et avec la bonne intention de beaucoup de gens dans Podemos, certainement la majorité, Podemos va finir par dire « no podemos », parce que les lieux institutionnels centraux sont les lieux de l’impuissance. Il faut regarder les expériences, il n’y a pas des corrompus, des pourris, des traîtres, il n’y a que des gens qui ont compris que « no podemos ». Moi, je pense qu’il ne faut pas abandonner les lieux institutionnels, je pense que si l’on a des députés, si on peut gagner de l’influence c’est bien ; simplement il faut comprendre que les lieux institutionnels ne sont pas les lieux du changement social. »

Il fait le lien avec la situation en Grèce : « Il y a l’illusion de dire « bon, je connais la machine je peux la débrancher ». On peut croire que les copains grecs, ou d’autres, sont bêtes, qu’ils n’ont pas vu où était la prise pour la débrancher. La réalité c’est qu’on est dans un monde au niveau de la globalité, et je crois que l’alternative doit partir de la prise de conscience par rapport à la globalité… »

Miguel Benasayag voit deux possibilités, pour les initiatives alternatives : la première c’est « construire notre petite vie dans notre coin ; là, on nous laisse jouer dans la récré. » Et il cite l’exemple des communautés hippies qui « chez nous en Argentine sont devenues des lieux occultes, avec des gourous, un désastre » et des kibboutz, « qui sont devenus des lieux réactionnaires, de richards ». L’autre possibilité c’est de « construire des expériences alternatives ouvertes au monde ». Il cite le renouveau des coopératives en Argentine, avec notamment l’expérience de Lavaca (voir plus loin), et de nombreuses expériences en Amérique Latine, « écologiques, micro-communautaires, qui petit à petit construisent un nouveau paradigme de façon de désirer, de solidarité, de sociabilité. Ces expériences-là, dans la mesure où elles peuvent rester ouvertes, ne pas se présenter comme des donneurs de leçon mais comme des laboratoires, elles peuvent être les lieux d’où petit à petit émerge ce dont on a besoin tous, c’est-à-dire de savoir comment aujourd’hui on peut assumer les grands défis qui menacent la vie sur la planète, comment on peut répondre au désastre écologique qui est lié probablement aux modes de production, de désir, de consommation. »

« Aucun pouvoir ne peut nous dicter nos désirs »

Cette réponse aux grands défis ne peut être attendue du pouvoir : « Aucun pouvoir ne peut te dire ce tu désires, ce que tu désires consommer ou pas, aucun pouvoir ne peut te dire comment tu vas te sentir heureux. Ce dont on a besoin, ce sont des lieux de sociabilité, des désirs, une esthétique autre qu’une esthétique individualiste de consommation ; ça, ça ne peut se produire que par des expériences multiples, conflictuelles, ouvertes à la base ; on n’a pas besoin aujourd’hui d’un gouvernement qui distribue. »

Et il donne l’exemple du gouvernement néo-péroniste argentin de Cristina Kirchner (qui a perdu les élections présidentielles de décembre 2015 face au libéral Mauricio Macri). Cristina Kirchner, dit-il, « gardait le vieil idéal de gauche de distribuer des subsides à tout le monde. (…) Pour moi, aujourd’hui être de gauche ne veut pas dire produire pour distribuer. Il y a un vrai problème parce que même chez Marx la question c’est de développer les forces productives pour pouvoir changer les rapports de production, c’est-à-dire qu’il y ait beaucoup de pommes de terres pour pouvoir les répartir. Si la gauche garde l’idée de sur-produire pour répartir, elle fait une erreur, c’est ce qu’a fait Cristina Kirchner chez nous : surproduire des OGM, des minerais à ciel ouvert, des automobiles… Mais quel est le problème ? Le problème c’est un gouvernement qui dit, d’en haut, « vous ne devez pas désirer de voitures, vous ne devez pas désirer consommer » ; ça, ça s’appelle la dictature maoïste, la dictature stalinienne, de dire aux gens ce qu’ils doivent désirer ; en plus, ça provoque le contraire ».

« Alors moi, je pense qu’il faut changer l’imaginaire, construire un imaginaire nouveau, il faut construire un paradigme, sans pour autant prétendre dire ce que va devenir le monde d’ici 50 ans. Mais, en quelque sorte la globalité reste toujours du côté de l’ennemi. Nous ne pouvons qu’agir localement, dans la multiplicité, dans la conflictualité. L’idée d’un modèle global qui s’oppose au modèle global actuel est un piège. »

« Il faudrait pouvoir inventer de nouvelles formes d’agir, d‘accumulation de forces horizontales avec d’autres alliances, avec d’autres modes de production, avec d’autres expériences ; j‘en ai rencontré des centaines de fois, des expériences différentes dans divers lieux du monde.« 

Miguel Benasayag en vient à l’expérience de la coopérative Lavaca (de « la vaca » = la vache), dont il fait partie. C’est une expérience « vraiment très puissante, très intéressante. Ils se sont ramifiés horizontalement vers des tas de choses, en fédérant, non pas en fédérant comme un noyau mais en fédérant de façon horizontale, rhizomatique. Tout ce qui est activité artistique, d’édition, sociale, économique, politique, tout passe par Lavaca mais ne converge pas vers Lavaca. Il y a, entre tout cela, un lien organique en même temps très distendu pour qu’il n’y ait aucune centralité ; il y a un lien avec toutes les luttes qui émergent comme les luttes des Indiens, des transsexuels, des prostituées, des enfants de la rue, des syndicats ; il y a un réseau de 200 radios dans lequel chaque programme est diffusé par chaque radio, ce qui permet de faire un journalisme en profondeur, intensif et non pas un journalisme de blabla. »

A ce moment de la conversation, Pascal avance l’exemple de la Coopérative Intégrale Catalane ou celle de Toulouse, dont l’état d’esprit est proche de celui de Lavaca. Miguel Benasayag ne connaît pas ces expériences, ce qui est significatif de la nécessité criante de « relier les initiatives alternatives », le thème de ces Rencontres 2016.

Miguel conclut : « Je pense que c’est cet état d’esprit, qui ne devra jamais aboutir à un modèle, qui va être la puissance suffisante pour que des issues par rapport à ce qui menace la vie à notre époque puissent être créées. Il faut créer les conditions pour que les gens ne puissent pas être absolument colonisés dans leurs têtes, dans leurs corps et dans leurs désirs par le néo-libéralisme, parce que les points gagnés par le néo-libéralisme, contrairement aux militaires et aux dictatures, ils sont gagnés dans nos têtes. »

* * * * *

1) Miguel Benasayag, né en Argentine en 1953, est philosophe, psychanalyste et chercheur en épistémologie. Il a milité en Argentine (notamment dans la guérilla guévariste des années 60 et, depuis 2010, avec la coopérative Lavaca), en France (il est, par exemple, l’auteur du « Manifeste du réseau de résistance alternatif ») et en Italie (mouvement coopératif).

2) Podemos (« nous pouvons ») : mouvement politique né en Espagne, à la suite des mobilisations de rues en 2011, et qui s’est donné pour objectif de faire accéder les citoyens aux pouvoirs institutionnels.

Des représentants de Podemos ont participé aux Rencontres 2016 : Voir le compte-rendu.

* * * * *

En savoir plus :

. Sur Miguel Benasayag.

. Sur Lavaca.

. Sur la Coopérative Intégrale Catalane.

Et encore sur la Coopérative Intégrale Catalane.

Longo Maï : une vie alternative dans le monde

L’expérience des coopérateurs de Longo Maï montre qu’il est possible de vivre de façon alternative tout en restant néanmoins reliés au monde environnant. C’est ce qu’expliquent Hannes Lammler et Ino Pries.

La cuisine collective de Grange Neuve (Photo Longo Maï).

La cuisine collective de Grange Neuve (Photo Longo Maï).

Longo Maï, la bien nommée, est une expérience qui a démarré il y a 43 ans : en provençal, « longo maï » signifie « que ça dure longtemps« . Hannes Lammler a vécu, depuis le début, ce projet de vie alternative.

L’aventure a démarré en été 1973 à Limans (près de Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence) dans la foulée de mai 1968. Les créateurs de cette première coopérative furent un groupe de jeunes très engagés en Suisse et en Autriche. Ayant participé aux luttes urbaines, ils étaient pour la plupart sur des listes noires et n’arrivaient pas à trouver de travail. Le contexte de la guerre froide et l’anticommunisme ambiant entretenaient un climat de peur vis-à-vis des jeunes en révolte et une tendance ä la criminalisation de leurs actes. Ainsi est née l’idée de trouver, loin des villes, des espaces délaissés et de la terre pour, dans un premier temps, subvenir à leurs besoins alimentaires, se loger et construire une vie alternative.

Le projet a, petit à petit, pris de l’ampleur. L’objectif n’était pas d’avoir une structure trop importante mais plutôt d’essaimer. C’est ce qui a été réalisé avec succès : Longo Maï compte aujourd’hui dix coopératives, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Ukraine, au Costa Rica et dans le Sud-Est de la France : Treynas (Chanéac, Ardèche), Mas de Granier (Saint-Martin-de-Crau, Bouches-du-Rhône), La Cabrery (Vitrolles-en-Lubéron, Vaucluse), Grange Neuve (Limans, Alpes-de-Haute-Provence), Filature Chantemerle (Saint-Chaffrey, près de Briançon, Hautes-Alpes).

L’idée de départ est, dans un monde qui court à sa perte, « d’agir concrètement là où nous vivons« , dans un esprit de société alternative centrée sur l’amitié, le bien commun et l’entraide. Chaque coopérative fonctionne en autogestion, sans salariat : ses membres sont des bénévoles et ils sont logés et nourris.

Dans les premiers temps une certaine gauche a reproché aux promoteurs de Longo Maï de se couper du monde, de se replier sur soi. Mais l’automne qui suivit l’été 1973, des membres fondateurs furent expulsés de France par Raymond Marcellin (ministre de l’Intérieur) qui s’est transformé ainsi en promoteur contre son gré de Longo Maï : des milliers de jeunes Français ont entendu et se sont rendus en solidarité à Limans.

À travers les années chaque coopérative a réussi, non sans difficultés, à s’implanter dans son milieu environnant. Les réalisations micro-économiques comme par exemple la reprise de la transformation de la laine à la Filature de Chantemerle, à Saint-Chaffrey près de Briançon, pour compléter l’élevage de moutons en recréant une filière laine ; le maraîchage près de Saint-Martin-de-Crau qui a fourni les légumes pour des paniers hebdomadaires à l’époque précurseurs des Amap et la transformation sur place des légumes dans une conserverie artisanale, utilisée également par plusieurs paysans voisins ; la viticulture dans une ferme du Lubéron, l’exploitation de la forêt avec la transformation du bois à Treynas.

Le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili a motivé plusieurs membres fondateurs à s’engager pour aider les réfugiés à s’échapper des geôles de la dictature de Pinochet. L’action place gratuite, une campagne de grande envergure, a permis à près de 3 000 Chiliens de trouver un accueil en Suisse et en Autriche.

Les gens de Longo Maï ont périodiquement mené ou participé à des luttes sociales et politiques en lien avec les grandes causes internationales. Ils ont de tous temps accueilli dans leurs coopératives à la fois les visiteurs et les réfugiés politiques. « Quand quelqu’un vient, peu importe ses moyens, il peut rester le plus longtemps possible s’il y a affinité.« 

Autre témoin de l’ouverture de Longo Maï au monde, les enfants vont à l’école publique des communes ou sont implantées les coopératives. Les familles de Longo Maï ont activement contribué à la réouverture de l’école de Limans.

Transmettre la possibilité de résistance

Bien sûr, Longo Maï reste, face aux énormes transformations qui bousculent la planète, une expérience à la marge de la société. « Nous avançons très lentement« , dit Hannes. « Pendant ce temps, on a bétonné de partout. La croissance cancéreuse du capitalisme est impressionnante. Avec le premier budget de la planète qui est l’armement et le deuxième la publicité, on assiste à un développement suicidaire. Laisser créer et essaimer des alternatives de vie dans ce contexte n’est pas évident…« 

Grange Neuve. Au jardin (Photo Longo Maï).

Grange Neuve. Au jardin (Photo Longo Maï).

Longo Maï ne renonce pas pour autant à son utopie. Il se veut « un lieu école de transmission de la possibilité de résistance« . C’est notamment l’objet de ses rencontres internationales d’été qui s’étaient tenues jusqu’en 1996 et qui ont été relancées en 2016 (avec 400 participants).

La longévité de Longo Maï est en partie due à cette ouverture au monde : « Nous avons construit un réseau d’amis pour pouvoir faire un pas de côté en s’appuyant les uns sur les autres. » Et ce soutien n’a pas été inutile : « C’est la solidarité d’un large réseau d’amis qui a permis d’éviter les emprunts bancaires pour la création de nos lieux de vie. Ainsi ces terres et ces fermes ont pu sortir de la spéculation et sont la propriété de la fondation Fonds de Terre Européenne. A différents moments de notre histoire, on a essayé de nous traiter de secte, de terroristes, de truands. Si nous existons encore, c’est aussi grâce au réseau d’amis.« 

La persistance de l’expérience de Longo Maï est intéressante par les évolutions qu’elle permet d’entrevoir. Au niveau des enfants par exemple : « Ils ont grandi en groupe, ont été éduqués dans un esprit critique, de solidarité et de liberté. Certains d’entre eux ont créé une vie en commun ailleurs, par exemple dans le Tarn. Dans l’ensemble, ils n’ont pas trop envie de rupture avec ce que nous leur avons appris.« 

Et puis il y a le « troisième âge« .

Il n’y a pas beaucoup de communautés qui approchent les 50 ans. Hannes fait partie des anciens qui sont toujours et encore là. Ils réfléchissent à la meilleure manière de vivre cette tranche de la vie : Lâcher et prendre une distance de la vie active sans pour autant tourner le dos à la communauté. La tradition paysanne, là où elle a échappé au joug féodal ou citadin, a construit pour les anciens le Stöckli, la maisonnette pour les anciens. On trouve encore cette tradition dans les grandes fermes du Canton de Bern ou aussi en Allemagne (Forêt Noire). À côté de la maison principale, il y a la maisonnette des vieux, une façon de « se mettre un peu à l’écart tout en étant là« .

Pour ce qui est des modalités économiques de la retraite, Longo Maï n’a pas su mettre en place une solution européenne pour les vieux dans les différents lieux. Les coopérateurs, n’ayant pas été salariés, pourront selon le pays bénéficier d’une petite retraite ou des modestes mensualités du fonds vieillesse de la coopérative. En France, ils bénéficient de la CMU (couverture maladie universelle). « Dans ce domaine nous n’avons pas réussi à créer des structures vraiment alternatives« , dit, à ce sujet, Hannes.

Une question de l’auditoire porte sur la manière de résoudre les conflits. « Nous travaillons sur une communication non-violente« , explique Ino. « En faisant appel à des gens formés sur cette problématique quand c’est utile. Mais il y a forcément des conflits. » (…) En fait, « il n’y a pas trop de codification, il y a beaucoup de souplesse ; ça crée une tension permanente, mais c’est la vie. Il faut prendre du recul pour éviter le conflit.« 

« L’un des grands avantages de la vie en coopérative« , conclut Ino Pries, « c’est qu’elle donne la possibilité de ne pas avoir une vie en tranches de saucisson : le travail, la famille, les vacances, la politique. Nous n’avons jamais dissocié tout cela, l’accueil de réfugiés politiques, la fabrication de conserves, tout est mêlé. C’est compliqué, mais c’est passionnant.« 

La Cabrery. Après les vendanges (Photo Longo Maï).

La Cabrery. Après les vendanges (Photo Longo Maï).

En savoir plus : Site de Longo Maï

Site « Humanisme pur », les coopératives Longo Maï.

Lire, sur ce même blog, « Longo Maï, la maîtrise de la filière laine ».

* * * * *

Des lectures recommandées par Hannes pour poursuivre la réflexion :

– John Berger, «Épilogue historique» (extrait du livre La Cocadrille) oppose la culture paysanne de survie à la folie capitalistique de la croissance… Pour recevoir ce texte : hannes@longomai.org

– David Graeber, « Dette, 5 000 ans d’histoire » : ouvrir le pdf, graeber (le livre est disponible aux Éditions Les Liens qui Libèrent).

– Les deux ultimes interventions lors du Monsanto Tribunal à La Haye, en vidéo : Françoise Tulkens, présidente du panel des juges ; et Marie-Monique Robin, marraine de la campagne.

Juan Branco, L’ordre et le Monde, critique du Tribunal pénal international.

Hannes Lammler « Chickenflu Opera – opération grippe aviaire« , Esprit frappeur.

– Beatriz Graff : « Longo Maï – Révolte et Utopie après 68. Vie et autogestion dans les coopératives européennes ». Editions Thesis-Ars historica 2006, ISBN 3-908544-83-1.

L’amicalité, un appui pour repenser nos liens

Intervention de Clothilde de Ravignan, le 13/11/2016

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Nous convenions hier, dans un groupe intéressé par la question du sens, que notre devise républicaine liberté, égalité, fraternité ne pouvait qu’aller en trinité faute de quoi toutes les tyrannies peuvent s’installer, et cette fraternité elle-même pose problème comme ses deux auxiliaires du reste.

Dans notre mythe occidental, la première mort est un meurtre, Caïn tue son frère Abel, c’est déjà décourageant. Heureusement que nous ne vivons pas de mythes dirent certains ; pourtant, ils imprègnent, même à notre insu, notre culture, notre entendement de la vie. Donc, et l’histoire nous le montre suffisamment, la fraternité est à la fois une chose riche de promesses en même temps que difficile à vivre. Nous retenons donc qu’elle n’est pas un acquis, mais une construction à faire continuellement. Mais comment ?

Amicalité, le mot est sorti hier dans nos discussions. Le mot est beau. Il s’y glisse quelque chose de facile, de plaisant, une forme de grâce. Peu utilisé, répondrait-il à notre besoin de dépoussiérer les mots et vivifier les sens qu’ils recèlent, de sortir de la routine des mots fatigués ?

L’amicalité d’Aristote (1) peut-elle nous aider à penser nos liens, nos réseaux ? Il y a un petit travail de décryptage à faire avant que la publicité ne s’empare de ce bien joli mot. Bien que n’étant pas philosophe de formation, j’ai eu envie de réfléchir sur ce terme qui me plaît tout simplement. Il contient une forme de fraîcheur, de légèreté que l’on retrouve dans les mots comme convivialité, facilité, intégrité. Pour l’heure je laisserai tomber l’obscénité, tellement consciente qu’avec l’Homme, il y a l’Hommerie qui le suit comme son ombre.

Nous avons évoqué différentes raisons pour lesquelles il était nécessaire de se mettre en réseaux : l’intérêt, l’efficacité, révéler un potentiel, se faire connaître et faire savoir, la protection d’un bien commun. Ces différentes attitudes peuvent se dilater, prendre ensemble un intérêt particulier et un don total, la plus haute excellence de l’amicalité selon Aristote.

Pour lui en effet, quel que soit son niveau de perfection, l’amicalité est communauté et son expression la plus haute est le bien commun en même temps que l’accomplissement de chaque individu dans ce mouvement d’expression de ce bien commun. Il y a amicalité lorsqu’il y a souci de l’autre pour lui-même. Un peu comme Voltaire qui aurait dit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire« . Vraie ou fausse, cette citation me parait, en soi, intéressante. De la sollicitude pour l’être de l’autre et l’être en communauté. On ne peut pas prendre soin ou s’intéresser à tout le monde, s’est-il dit, mais nous pouvons faire un pas de côté comme nous l’avons vu dans le film « L’an 01 » pour nous décentrer de nous-mêmes et observer les choses ordinaires :

Allez dans un magasin, tout le personnel vous souhaite une bonne journée, c’est bienveillant, amical ; quand c’est le matin, cela fait plaisir, si vous répondez tranquillement : je vous la souhaite bonne également à vous aussi, – interrogation dans le regard de la vendeuse, le geste en suspens une fraction de seconde, puis tout repart. En fin de journée lorsqu’arrive la nuit que l’on vous souhaite une bonne journée à la caisse, ce souhait peut devenir insupportable ! La personne n’est pas dans la parole qu’elle dit et cela nous arrive bien évidemment à tous de ne pas être dans ce que nous disons. Le pas de côté ? Décider de faire attention. Décision. Il n’y a pas d’amicalité sans décision, rappelle Aristote, ni sans engagement pour se maintenir dans la durée.

Je reviens à François pour qui la notion d’engagement, de fidélité dans la parole donnée était véritablement un socle à partir duquel il orientait continuellement sa vie. Fidélité, rigueur et engagement se déclinaient dans deux directions qui chez lui, loin de s’opposer se complétaient.

Il éprouvait un besoin sans concession de nourrir sa vie spirituelle, sa vie intellectuelle en se retirant dans le silence et l’étude. Il me disait parfois : « Tu sais Clo, je n’ai qu’un seul sillon que je creuse« .

Rigueur vis-à-vis de son travail de chercheur, de son travail de pédagogue. Sur son bureau j’y ai lu pendant des années la citation de Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » (Albert Camus) (2).

Enfin et par-dessus tout une cohérence de vie qui faisait aller ensemble le cœur et l’intelligence, la bonté et la vie intellectuelle sous bien des formes. Je pense que c’est à cette cohérence tellement forte que l’on peut comprendre les réalisations de François, partout où il est passé. Alliance dynamique porteuse de fruits tellement divers. Combien de fois Fr. m’a fait remarquer que ce n’était pas la peine d’inventer des trucs nouveaux, des choses à faire ; la vie nous proposait déjà plein d’occasions que nous loupions, ces occasions manquées qui le désolaient.

Quant aux formes justes que nous voulons donner à nos élans de solidarité et de fraternité, elles se présenteront naturellement, je ne dis pas facilement, lorsque nous aurons rassemblé les ingrédients de leur manifestation. Faute de quoi, nous resterons toujours dans des dialectiques pouvoirs/contre-pouvoirs dont nous essayons de sortir aujourd’hui puisque nous en voyons les dangers.

1) Aristote, l’Amicalité, in « Éthique à Nicomaque » livres VIII et IX, traduction et postface de Jean Lauxerois, Association À Propos 2002.

2) Albert Camus (1944), essai « Sur une philosophie de l’expression« , publié dans Poésie 44.

Initiatives alternatives : des forces éclatées à la puissance des réseaux

Les alternatives sont nombreuses – analyse Michaël Dif, des Amis de François de Ravignan, dans son intervention – mais elles souffrent de lacunes et notamment d’une absence de projet politique. Il fait appel à l’Histoire, en particulier à celle de la « lutte des classes », pour expliquer la nécessité d’un projet politique. S’appuyant sur l’expérience du socialisme utopique, il s’interroge sur les moyens de reconstruire un rapport de forces.

Michaël Dif.

Michaël Dif.

Précisons juste rapidement ce que nous entendons par « alternatives » : toute forme de réalisation concrète dont les valeurs et les pratiques se placent en rupture, en décalage par rapport aux pratiques dominantes du monde néolibéral, que ce soit dans le domaine agricole, financier, artisano-industriel, culturel, éducatif, etc… Ce sont les héritiers des socialistes utopiques du XIXe siècle – nous y reviendrons.

Parler de « forces éclatées » pourrait sembler un peu hors de propos, tant il y a une sorte de renaissance des réseaux depuis 15 ou 20 ans : AMAPs (1), Réseau Semences Paysannes, CIGALES (2), REPAS (3), RELIER (4), Attac (5), Mouvement des Colibris, etc., etc. Et au niveau international aussi : Mouvement pour la Transition, Via Campesina, Forum Social Mondial,…

La conscience de l’importance de ces réseaux se développe et leur intérêt n’est pas à prouver pour la mise en commun d’expériences, de savoir-faire et de savoir-être (ce qu’on nomme souvent l’intelligence collective), pour le partage de moyens humains, techniques, financiers et puis aussi pour l’apprentissage de modes de fonctionnement horizontaux qui sont autant de modes d’entraînement à la démocratie directe. Ils ont aussi leur utilité dans la fédération des forces et des luttes contre les grandes firmes, les gouvernements ou parfois les grands projets inutiles…

Néanmoins, il y a deux manques dans cette dynamique actuelle de mise en réseaux des alternatives concrètes au monde dominant.

Faiblesse des réseaux transversaux et absence de projet politique

Le premier manque concerne la relative absence de réseaux transversaux entre des secteurs différents (comme l’agriculture et les arts-vivants, ou l’artisanat et l’éducation, sans parler du monde de la recherche, qui globalement est assez coupé de tous ces courants…). Ceci est en train d’évoluer néanmoins, et des réseaux comme le REPAS, Sciences Citoyennes ou les Colibris jettent des ponts entre différents milieux et pratiques, mais il y aurait encore beaucoup à faire et à gagner dans ces liens croisés qui élargissent les visions, les compréhensions et souvent la pertinence des pratiques.

Le second manque est lui, par contre, assez criant : Il n’y a pas de projet transversal et fédérateur qui ait un sens politique (« politique » ne doit pas être compris là comme objectif de conquête du pouvoir mais comme réappropriation du pouvoir d’organiser nos vies en commun – nous verrons plus loin que ces deux définitions de « projet politique » ne sont pas nécessairement synonymes). Bien sûr, nous sommes nombreux à penser que la fin des idéologies totalisantes n’est pas une si mauvaise chose. Leur mise en application en tout cas s’est révélée catastrophique. Faute aux hommes ou à des défauts théoriques intrinsèques ? J’aurais plutôt tendance à incriminer en premier lieu la démarche : imposer le bonheur du peuple par le haut ne saurait possiblement fonctionner, en aucun lieu ni aucun temps. Cela pourrait évidemment faire l’objet de très longs débats, mais comme ce n’est pas le sujet ici, ce regard constituera simplement un des postulats de base de ce texte.

Donc, dans le monde des alternatives, en tout cas en France au niveau du concret des pratiques, des relations et des réseaux, il n’y a pas de projet politique. A part éventuellement une pensée assez embryonnaire et très (trop) simple du côté du joli mouvement des Colibris, qui pose comme hypothèse que la multiplication des alternatives concrètes fera un jour basculer le monde, par simple effet de masse critique. La vision politique du mouvement des Colibris semble donc être celle-ci : le jour où 30, 40 ou 50 % des individus seront devenus des petits colibris, alors les sociétés commenceront à basculer naturellement vers une réorganisation où l’écologie, la sobriété, la justice sociale, la solidarité, la démocratie directe, l’évolution intérieure des individus vers le meilleur d’eux-mêmes seront les valeurs dominantes.

Or, cette jolie fable du colibri, où quand chacun fait sa part tout fonctionne au mieux, oublie une dimension fondamentale des mécanismes du monde humain : il existe au sein de l’humanité une ligne de faille profonde, autour de laquelle se cristallisent des conflits d’intérêts qui ne se résoudront absolument pas naturellement. Plus concrètement, observons juste ceci : le monde tel qu’il fonctionne actuellement et depuis bien longtemps profite essentiellement à un ensemble de personnes qui, bien qu’ultra-minoritaires et difficiles à cerner, constituent une élite extrêmement puissante. Comment donc imaginer que, face à 50 % de petits colibris, ces milliardaires, millionnaires, dirigeants de multinationales, notamment bancaires, ou de pays, actionnaires majoritaires divers, membres d’institutions internationales qui vivent dans et de ces milieux… bref, comment même supposer que tous ces gens habitués à ETRE le pouvoir acceptent tout à coup, face à cette montée de revendications citoyennes, d’abandonner tranquillement toutes leurs prérogatives, tous leurs privilèges et progressivement leurs éventuelles, énormes et injustes possessions ?

Et bien non, ça n’arrivera pas. Ces groupes de puissants de part le monde ne baisseront pas les bras gentiment, sans rien faire. Et c’est là que les belles idées du mouvement des colibris trouvent leurs limites et pêchent par manque de vision politique. Cependant, à ce stade de la réflexion, certain-e-s penseront qu’il y a dans cette analyse un relent de complotisme. Il est important de s’arrêter un peu sur ce point.

Intérêts « de classes » très divergents

Tout d’abord, parler des intérêts des élites ne sous-entend pas forcément que les membres de ces élites soient tous interconnectés dans une sorte de grand club secret de maîtres du monde, où tout serait mis en œuvre pour asservir les peuples. J’imagine plutôt cet ensemble de gens comme hétérogène, traversé de rivalités, de tensions et d’idéologies diverses. Bien sûr qu’il est aussi tissé de liens familiaux, amicaux et évidemment d’intérêts commerciaux ou financiers, mais c’est tout sauf un groupe homogène aux intérêts convergents. Et puis concrètement, ils sont bien trop nombreux pour tous se connaître et se réunir. Par contre ce qui me semble certain, c’est que contrairement à nous les peuples, ils ont gardé leur conscience de classe et que tout danger majeur les concernant peut facilement susciter chez eux un front commun pour protéger leurs intérêts fondamentaux.

Un deuxième point sur cette notion de complotisme me semble important. L’économiste Frédéric Lordon a publié un article très intéressant dans Le Monde Diplomatique de juin 2015 : Le symptôme de dépossession. Tout en pointant le fait qu’il existe d’une part des lectures complètement paranoïaques du monde et d’autre part, que néanmoins des complots ont eu lieu dans l’histoire et ont encore lieu de temps à autres, il invitait à un autre regard sur la notion de complotisme. Pour lui en effet cette accusation vise surtout à déposséder les peuples de la faculté de penser le monde en discréditant les regards critiques portés sur certaines des activités des élites.

Et de fait l’accusation fonctionne très bien et on peut une fois de plus voir à l’œuvre la force du langage et des concepts des dominants. A nous peut-être de contre-attaquer aussi sur le registre du langage, en définissant par exemple cette tendance à nier les antagonismes de classes comme du foutagedegueulisme !

Si vous n’êtes pas encore convaincus par la persistance bien réelle de ces conflits d’intérêts marqués parmi les humains, effectuons pour terminer un petit survol historique (en France surtout, mais le tableau vaudra aussi, fondamentalement, pour les autres pays occidentaux. Même aux États-Unis, l’ascension sociale fulgurante de quelques uns servit plus à fonder le mythe du rêve américain qu’à créer un système socialement juste).

Quelques enseignements historiques

Qui a possédé les terres, les richesses et le pouvoir pendant les 1 000 ans qui ont précédé la révolution française (en gros depuis Charlemagne – mais on pourrait remonter à Clovis) ? La réponse est assez simple : Les rois ou empereurs, l’aristocratie et l’église.

Qui a possédé ces mêmes pouvoirs et richesses jusqu’à la première guerre mondiale, pendant que naissait l’État tel que nous le connaissons ? Des ouvriers ? Des paysans ? Pas à ma connaissance… Là encore, c’était toujours l’église, les aristocrates survivants (ceux qui se sont convertis au capitalisme et ceux qui sont restés dans l’ancien monde), quelques gros commerçants et puis des nouveaux venus : les premières dynasties de grands « capitaines d’industries » et les empereurs et premiers dirigeants de la jeune république. En termes de répartition des pouvoirs et surtout des richesses, rien de fondamentalement neuf sous le soleil par rapport aux 1 000 ans précédents. Juste des espoirs et des promesses : la démocratie est née et s’est développée pendant ces 126 années, mais on connaît tous les conditions déplorables du monde ouvrier au XIXe siècle… Et quand on regarde la synthèse qu’a réalisée l’économiste Thomas Piketty (6) sur les répartitions de richesses, il s’avère que de 1870 à 1910 en France (mais aussi en Allemagne et au Royaume-Uni), les inégalités de revenus étaient alors à leur maximum (plus importantes encore qu’elles ne le sont actuellement !)…

Puis vinrent la première guerre mondiale, la grande crise économique de 1929 (causée notamment comme celle de 2008 par les excès de la finance dérégulée), puis la deuxième guerre mondiale. Deux grosses boucheries et une crise économique massive : qui en paya le prix lourd ?… Il faut dire néanmoins qu’un peu de redistribution sociale se fit jour pendant ces années-là (début des retraites par répartition, des congés payés…). De bien maigres consolations si l’on pense aux morts, aux blessés, aux vies traumatisées, aux familles déchirées, à la paysannerie décimée…

Le prix fut justement tellement lourd que, la révolution soviétique et la montée du communisme aidant, la peur monta dans les pouvoirs en place. Suivirent alors les fameuses 30 glorieuses, durant lesquelles du lest fut lâché. Trente années de reconstruction et de faste économique, durant lesquelles enfin les inégalités de répartition de richesses descendirent à des niveaux historiques : jamais elles n’avaient été aussi faibles (aussi bien en France, Allemagne, Royaume-Uni qu’aux États-Unis – voir T. Piketty, pages 50 à 57).

Vint finalement la fameuse crise des années 1970, qu’on nous dit durer encore à présent. Et que constate-t-on pendant ces 40 dernières années ? Ce n’est certainement pas une crise pour tout le monde : Les bénéfices des entreprises cotées en bourse explosent depuis les années 80 alors que parallèlement les inégalités remontent en flèche et que s’organise une casse progressive et méthodique des systèmes sociaux de répartition des richesses mis en place après la seconde guerre mondiale par les États dits « providence ». Et ce n’est pas seulement Thomas Piketty qui montre qu’en 2010, nous avions presque atteint à nouveau les niveaux d’inégalités de 1910. Même des institutions comme l’OCDE (qui n’est pas connue pour être un repère de gauchistes) publiait en 2015 un rapport sur les risques engendrés par ces inégalités croissantes au niveau mondial (7).

Finalement, en 12 siècles d’histoire, a-t-on des raisons d’être optimistes, de se dire que le mouvement de l’histoire penche naturellement vers une belle progression de la justice sociale ? Rien ne le montre malheureusement et les fameuses « trente glorieuses » ressemblent plutôt à un accident de l’histoire qu’à un virage profond vers un monde plus juste…

Alors sur quelles bases pourrait-on affirmer que les élites financières et dirigeantes utilisent leur pouvoir au service des peuples, ou, plus osé, qu’elles n’ont pas de pouvoir du tout ?

Concluons ce point avec une citation de milliardaire qui date de 2006 et commence à être connue maintenant, mais qui n’a rien perdu de sa pertinence : « Il y a une guerre des classes, d’accord, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait la guerre, et nous sommes en train de gagner ». C’est Warren Buffett, un des hommes les plus riches du monde qui confiait cela à un journaliste du New York Times le 26/11/2006 (8)…

michael-p1050443

Relier aussi les alternatifs

Alors oui, il faut relier les alternatives, mais pas simplement pour l’intelligence collective que cela permet, ni pour la mutualisation des moyens que cela engendre. Il faut nous relier parce qu’à un moment, nos désirs de justice sociale, de sortie de la vision marchande du monde, d’écologie qui ne soit pas qu’une couche de peinture verte, de démocratie qui soit directe et non un simulacre de consultation populaire, à un moment tous ces désirs vont commencer à entrer en contradiction avec tous les fondements du pouvoir de ces gens qui vivent grassement des inégalités et des aberrations du système que nous contestons. Et pour préparer cela, il faut non seulement nous unir, mais aussi construire ensemble une vision politique de ce monde d’après que nous souhaitons, et une stratégie émancipatrice non-violente pour l’atteindre. Car nous pouvons être sûrs d’une chose, ce vieux monde et ceux qui en tiennent les structures ne céderont pas la place sans résister de toutes leurs forces. D’où la limite de mouvements comme les Colibris, qui n’ont pas de vision politique et stratégique. Nous esquisserons cette vision un peu plus loin, en conclusion.

Mais relier les alternatives dans cette perspective, c’est donc aussi, et peut-être surtout, relier les « alternatifs ». Et là les choses se corsent un peu. Surtout si l’on entend par « alternatif » quelque chose d’un peu large. Par exemple : toute personne pour qui la justice sociale, l’humanisation de l’économie, l’écologie, la solidarité, l’égalité et la véritable démocratie sont des valeurs fondamentales. Car une telle définition englobe alors beaucoup de monde. Il existe dans notre monde militant aussi une grande ligne de fracture. Il y a d’un côté les militants « politisés », pour qui la prise du pouvoir politique est l’objectif central. Pour eux souvent, les alternatives concrètes sont soit une compromission avec le capitalisme, soit même anecdotiques et sans influence, comme les pratiques de « consom’action »… Et puis de l’autre côté il y a les militants des alternatives concrètes, qui souvent ne se disent pas militants d’ailleurs, et pour qui c’est le changement des pratiques, des façons de vivre et d’être en relation qui comptent, et non pas la prise du pouvoir, vis-à-vis de laquelle ils ne nourrissent généralement ni espoir, ni illusion.

Cette scission profonde engendre évidemment une perte énorme en forces de transformation et d’émancipation. C’est un sacré gâchis, en somme. Pour le comprendre, il n’est pas inintéressant là aussi, de faire un petit retour historique (à grands pas et avec quelques raccourcis) sur la naissance du socialisme utopique.

La naissance du socialisme utopique

La révolution industrielle et la naissance du capitalisme, bien qu’ayant commencé au Royaume-Uni dans les années 1750, ont vu leur essor se faire plus large et massif à partir des années 1800. Et c’est dans les années 1820 que sont nées les premières formes d’alternatives à ce nouveau mode de production et à ses conséquences délétères. C’est ainsi en Angleterre que sont nées les premières coopératives de consommation (qui a l’époque s’appelaient des associations), sous l’influence de R. Owen notamment. Il s’agissait de regroupements d’ouvriers qui, entre autres, achetaient en gros des denrées et se les redistribuaient à prix coûtant, pour pallier un peu leurs conditions de misère. Puis dans les années 30, ce sont, notamment en France, les coopératives de production qui virent le jour. Des ouvriers spécialisés se regroupaient pour acheter en commun leur outil de production, organiser le travail d’un commun accord et se répartir équitablement les bénéfices de leur travail. Ces formes d’auto-organisation se développèrent bien sûr dans tout le monde capitaliste, avec diverses variantes, notamment communautaires (comme les Phalanstères de Charles Fourier). Puis c’est dans les années 1850, dans la Confédération Germanique, que naquit la troisième grande forme de coopération, la coopération de crédit (qui dans ses formes premières constitue l’ancêtre du micro-crédit), dans le milieu rural surtout, afin d’aider des paysans à acquérir des animaux et des outils. Puis se développèrent des caisses de crédit, où tout les adhérents contribuaient et qui permettaient à certains d’acquérir des terres par exemple. Ces systèmes de mutualisation financière se développèrent, mais ne connurent pas (en France notamment, comme la Banque du Peuple de Proudhon, en 1848) les mêmes succès que les autres formes de mutualisation et ne permirent pas vraiment au monde coopératif de pénétrer des secteurs productifs plus lourds en investissements, faute de moyens financiers.

Néanmoins, le monde coopératif ne cessa de se développer (dans les secteurs de la pêche, de l’habitat, de la restauration collective, du secours mutualiste), avec pour fondement commun, outre l’entraide et la mutualisation bien sûr, l’éducation populaire. Il s’agissait entre autres dans chaque structure de développer en chacun les capacités nécessaires à l’autogestion et de sensibiliser à la force de la coopération sur la compétition. L’objectif ultime de ce vaste courant était la réalisation d’une « république coopérative », qui aurait renversé les fondements du capitalisme.

En parallèle à ces aspirations, souvent nommées socialisme « utopique », se sont développées d’autres approches, plus théoriques, de l’État, de la production, de la propriété, de la plus-value, de la transformation sociale, de la prise de pouvoir… Notamment le socialisme « scientifique », qui devait devenir le communisme, avec Marx et Engels comme figures de proue, et l’anarchisme, avec Proudhon, Bakounine, Kropotkine…

C’est dans une forme d’entrelacement fait de rivalités et de coopérations que ces deux grands courants du militantisme (le pratique et le théorique – ce qui est bien sûr schématique, les praticiens étaient souvent aussi des théoriciens et à l’inverse, les théoriciens visaient la conquête concrète du pouvoir) se sont développés pendant un demi-siècle. Les militants de l’un étaient aussi souvent investis dans l’autre et les débats étaient incessants. Ceci avec une relative égalité entre eux, quant à la reconnaissance de leurs capacités réciproques à pouvoir changer en profondeur les sociétés capitalistes.

Et puis dans les années 1860 surtout, les choses ont commencé à basculer. Tout d’abord, en France, le Second Empire de Bonaparte s’est mis à soutenir de plus en plus le monde coopératif (alors qu’il s’y était opposé vivement par le passé, comme les pouvoirs des républiques précédentes d’ailleurs), y voyant notamment un moyen efficace de développer la production et d’atténuer les misères du monde ouvrier. Ce fut un baiser empoisonné, accentué par le soutien nouveau, à la même période, des adeptes du libéralisme qui y voyaient une façon de lutter contre la subversion socialiste dans le monde ouvrier. Et François Espagne d’en résumer les conséquences : « que la coopération soit ainsi apparue comme un contre-feu, un facteur de paix sociale, un moyen de détourner les énergies ouvrières des dangereuses séductions du socialisme, explique en partie le discrédit dans lequel elle était tombée auprès de nombreux socialistes » (9).

Quoi qu’il en fût des motivations des politiciens et des bourgeois de l’époque de soutenir le monde de la coopération, ce qu’ils réussirent fort bien, c’est à diviser le monde ouvrier. Les plus militants se tournèrent vers des activités politiques puis syndicales plus virulentes. Et ceci fut accentué par des divisions internes, et notamment par la position de Marx. Voici ce qu’il dit du monde coopératif en 1864, lors de son adresse inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs à Londres : « La valeur de ces grandes expériences sociales ne saurait être surfaite (…). Elles ont montré par des faits, non plus par de simples arguments, que la production sur une grande échelle et au niveau des exigences de la science moderne pouvait se passer d’une classe de patrons employant une classe de salariés ; elles ont montré qu’il n’était pas nécessaire pour le succès de la production que l’instrument de travail fut monopolisé et servît d’instrument de domination et d’extorsion contre le travailleur lui-même ». Mais après ces quelques louanges il continua ainsi : « En même temps, l’expérience de cette période (1848-1864) a prouvé jusqu’à l’évidence que, si excellent qu’il fût en principe, si utile qu’il se montrât dans l’application, le travail coopératif, limité étroitement aux efforts accidentels et particuliers des ouvriers, ne pourra jamais arrêter le développement, en proportion géométrique, du monopole, ni affranchir les masses, ni même alléger un tant soit peu le fardeau de leur misères ». Ajoutant ensuite un peu perfidement que c’est peut-être pour cette raison, justement, que certains grands seigneurs, certains philanthropes bourgeois et certains économistes s’étaient mis à louer ce système qu’ils avaient auparavant en vain essayé d’écraser…. Et il concluait ce point par un vibrant : « La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière » (10).

Tout était dit. La bataille idéologique durera en France une quinzaine d’années encore pour se terminer au Congrès des Ouvriers de Marseille de 1879, où le mouvement coopératif perdit finalement, sous l’estocade de Jules Guesde. La tendance associationniste fut mise en minorité et les ouvriers décidèrent que le mouvement coopératif comme outil serait totalement subordonné désormais à la révolution politique. « La coopération n’est plus (alors) un moyen de transformation sociale pour la classe ouvrière et la plupart de ses organisations » (11).

Bien sûr, les coopératives n’ont pas cessé d’exister après cette rupture de 1879, elles ont même continué de se développer (en 1922, il y avait 2,3 millions de personnes membres de coopératives de consommation en France), mais elles sont devenues bien plus molles politiquement. Certains penseurs du mouvement, comme Charles Gide, ont même cru en la vertu du fait de rester « neutres » politiquement… Quelle drôle d’idée que de penser le monde de l’économie et de l’argent comme « neutre », c’est-à-dire dénué de choix idéologiques… Ainsi le mouvement coopératif a perdu progressivement la conscience du contenu hautement politique de ses objectifs, pour arriver à ce qu’il est maintenant, un courant qui, au-delà de sa mise en avant de la gestion démocratique des scops, revendique surtout sa capacité à créer de l’emploi, du chiffre d’affaires et de la stabilité économique…

Quoi qu’il en soit, on pourrait aussi s’interroger sur la pertinence des choix de lutte des syndicats du tournant du XIXe siècle, focalisés sur les combats des salariés au sein des entreprises capitalistes et pensant, à l’origine, pouvoir renverser l’ordre existant par le moyen de la grève générale. Il y a quelque chose d’étrange dans le fait d’accepter d’être nourri par la main que l’on veut mordre en permanence. Dit autrement, n’y a-t-il pas eu quelque chose d’assez adolescent dans le fait de critiquer en permanence l’entreprise patronale (qu’on pourrait voir comme un symbole parental, car nourricier) sans être prêt à la quitter et assumer ses propres valeurs (comme tentaient de le faire les ouvriers coopérateurs)… ?

Reconstruire un rapport de force

Quelles que furent les éventuelles erreurs historiques des uns et des autres, l’intérêt du regard dans le passé n’est cependant pas de condamner qui que ce soit, mais bien d’essayer de tirer des leçons pour le présent. Et l’une de ces leçons, c’est que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de la division. De plus et surtout, à quoi bon rêver d’un monde meilleur si entre gens qui ont à peu près les mêmes valeurs, nous ne sommes déjà pas capables de nous entendre et de coopérer… ?

Facile à dire, bien sûr… Mais ces rapides survols historiques nous montrent que ces clivages (entre les héritiers du socialisme utopique – souvent en marge de ce qu’on appelle maintenant l’économie sociale et solidaire – et les milieux des syndicats et des partis politiques) ont façonné des générations et qu’ils ne seront pas simples à dépasser. La première étape semble d’évidence de reconstruire un projet politique qui puisse jouer un rôle de catalyseur des énergies militantes éclatées. Mais la grande différence de ce projet avec ceux des vieilles idéologies et des partis politiques, c’est qu’il devra à mon sens viser, non pas tout d’abord la conquête du pouvoir, mais la reconstruction d’un rapport de force, élément indispensable à la confrontation (qui sera un jour futur incontournable) à l’objet politique et fantasmé qu’est l’État.

Pourquoi repousser la prise de l’État ? Jusqu’à présent, l’histoire a montré que la prise du « pouvoir » politique se révèle systématiquement néfaste aux idéalistes qui y parviennent. Car le pouvoir politique est une citadelle qui ne se prend pas seulement par les urnes. Les urnes ne permettent que de franchir une porte. Une fois dans l’arène, il faut être capable, non seulement de résister aux multiples forces qui s’y exercent, mais en plus de les dominer. Et un petit groupe d’individus n’est pas capable de cela. Pensez au gouvernement de Mitterrand et aux deux petites années seulement qui se sont écoulées avant qu’il ne change radicalement le cap fixé par son programme politique de 1981. Virage à 180° en 1983 et voilà l’équipe de socialistes prétendument quasi-révolutionnaires (ils nationalisaient à l’époque, quand même…) se mettant au service de l’économie libérale et du pognon roi. Et encore, dans les années 80, l’ultralibéralisme et ses adeptes n’avaient pas encore retrouvé toute la puissance qu’ils ont à présent…

Pour prendre et tenir la citadelle, il faut donc déjà un solide projet de société humaniste, écologique, économique et institutionnel. Mais il faut avant tout des millions de personnes convaincues et prêtes à s’investir fortement pour faire advenir ce projet et surtout pour le protéger des tempêtes qu’il soulèvera. Car comme nous l’avons évoqué précédemment, il n’y aura pas de transformation possible du pouvoir politique sans rapport de force. Or les forces militantes sont peut-être à leur plus bas niveau historique. Et celles qui sont face à nous sont bien trop puissantes pour imaginer un quelconque bras de fer victorieux. Car il ne faut pas confondre colère et maturité politique. Nombreux nous sommes à être en colère, effectivement, mais être prêt à donner vraiment de son temps et puis ensuite à prendre des risques pour défendre un projet sociétal, c’est une tout autre affaire… Je crains que nous n’en soyons absolument pas là. Quand viendrait le temps de défendre la citadelle, face aux contre-attaques et aux manipulations de celles et ceux qui ne voudraient pas d’une société égalitariste, combien seraient encore là et surtout, qu’est-ce qui leur donnerait la très grande cohérence et cohésion nécessaires (encore plus) au combat non-violent ? Trop peu, bien trop peu à coup sûr. Des périodes beaucoup plus propices de l’histoire ont vu des échecs cuisants : la Commune de Paris (pour commencer un peu loin), la révolution russe des soviets, le Front Populaire, la guerre civile espagnole, les multiples courants révolutionnaires des années 1960 (et notamment en Italie), le Chili de Salvador Allende, le Venezuela d’Hugo Chavez…

Parler de ces échecs, ce n’est pas faire œuvre de pessimisme, ni chercher à montrer que rien n’est possible. C’est juste regarder notre passé pour en tirer les leçons : ces frères de cœur n’étaient pas prêts, et nous le sommes encore moins de nos jours. Tout bagarreur que vous soyez, imaginez-vous monter sur un ring face au champion du monde en titre des poids lourds, avec en plus des bras et des jambes que vous n’arriveriez pas à synchroniser… Et bien à un niveau collectif, c’est la même chose. Nous ne sommes pas préparés du tout, humainement, politiquement. Quelques illustrations…

…Nous avons généralement besoin d’une ou plusieurs tête(s) pour nous guider : alors nous sommes facilement décapitables.

…Pour les raisons évoquées précédemment, beaucoup de militants ont rejeté les pratiques concrètes au profit d’une culture de la théorie et de l’obsession de l’accès au pouvoir. Bilan : une bien maigre remise en question du pouvoir centralisé, une autonomie plus que minime (nous sommes dépendants des subventions, des banques et des grandes entreprises capitalistes pour beaucoup trop de choses) et, dans les cas d’accès au pouvoir, une incapacité à résister à ce dit pouvoir et aux attaques des détracteurs en conservant les valeurs d’origine d’un mouvement.

…Nous avons repoussé du revers de la main les connaissances de la psychologie et l’importance pour chaque individu de prendre en charge sa propre (r)évolution intérieure : au final, nos milieux sont souvent disloqués par les luttes intestines, les querelles d’égos et de chapelles… et faciles à disloquer par les moindres infiltrés… Comment construire ainsi une force durable ?…

Cette (re)construction comporte à mon sens plusieurs dimensions qui doivent se développer en parallèle.

En premier lieu, il faut donc réinventer un projet de société et ce projet passe nécessairement par la reprise du pouvoir économique. Nous ne pouvons pas laisser aux entreprises libérales le pouvoir de nous tenir par l’emploi, ni le pouvoir de l’argent. C’est un énorme chantier, mais nous ne pouvons y échapper. Quel sens à continuer d’être dépendants de ceux que nous critiquons ? C’est un peu comme si nous avions 16 ou 18 ans et que nous étions en conflit permanent avec nos parents. Nous pourrions partir et tenter de créer notre propre réalité, mais nous restons dans le confort très relatif de ce foyer étouffant…

Par ailleurs, si nous voulons un jour maîtriser l’attrait que l’argent a sur nous, alors il faut nous y confronter. Il faut mettre les mains dans le cambouis et réussir à transformer nos attirances pour la possession et le pouvoir. Alors nous serons non seulement sobres matériellement, mais incorruptibles. Et le rapport de force commencera à s’inverser. Nos frères militants du XIXe ont cru qu’il fallait avant tout conquérir le pouvoir politique, mais c’est le pouvoir économique qu’il faut viser en premier. Ils avaient peur qu’il corrompe les cœurs et les esprits, mais comment faire advenir d’autres mondes possibles si nous n’apprenons pas à résister à son pouvoir de corruption ? Et si nous n’atteignons pas l’autonomie qu’il permet ?

Vous n’avez pas foi en l’Homme ? Alors souvenez-vous que cette vision de l’Homme étant juste un loup pour l’Homme est en partie idéologique. Cette appropriation capitaliste des idées de Darwin a servi et sert encore le développement de l’économie de marché. Or les sciences de l’Homme nous montrent depuis quelques décennies que nous sommes aussi capables de bien d’autres choses que de nous étriper (12). Si vous avez un minimum foi en vous, alors commencez le travail, comme d’autres le font ou l’ont fait. D’autres encore suivront, puis l’éducation populaire, la force de l’exemple et le temps feront le reste.

En parallèle, il est bien sûr fondamental aussi de nous approprier le pouvoir politique local, le seul à ce stade de la démocratie qui soit encore à échelle humaine. Le seul où un vrai contrôle citoyen du pouvoir est possible. Celui-là nous prépare pour les étapes suivantes. Tant que nous ne serons pas capables de créer massivement de la vraie démocratie locale vivante (13), comment oser prétendre pouvoir la générer à l’échelle d’un pays ? Comment même pouvoir concevoir les formes qu’elle pourrait avoir à plus grande échelle ?

Par ailleurs et dans le même temps, il nous faut aussi travailler à nous rassembler, à coopérer au-delà des vieilles frontières idéologiques. Comment recréer du rapport de force sans que les « alternatifs », les syndicalistes et les militants de partis (re)trouvent progressivement des moyens de réunir leurs énergies et leurs idées ? Comment résister aux puissants et à ceux qui trouvent de l’intérêt à les servir si nous restons désunis ? Tiraillés, éparpillés, nous n’avons paradoxalement aucune chance de sortir de la condition de troupeau. Nous sommes différents, mais nous avons aussi beaucoup de valeurs en commun. Notre diversité n’est pas notre tombeau, elle est notre richesse. A condition d’accepter de lâcher les ambitions de contrôle, de pouvoir. Une démocratie vivante ne peut pas être pyramidale. Et si elle ne l’est pas, elle ne peut être qu’en perpétuel mouvement, dans une dynamique dont le fil conducteur commun est un ensemble de valeurs. Définissons ensemble ces valeurs, ce socle commun, et développons notre puissance d’agir, de créer, de matérialiser ces valeurs. Et apprenons de nos erreurs.

Enfin, ne négligeons pas nos parts d’ombres intérieures, nos contradictions et nos blessures personnelles. Le chaos du monde n’est-il pas en partie le reflet de nos chaos intérieurs à chacun ? Comment créer un monde meilleur si nous ne cherchons pas aussi personnellement à développer le meilleur de nous ? Ce travail qu’on dit « sur soi » peut sembler ingrat, car il est long et invisible (bien à l’opposé du bling-bling ambiant), mais il est politique, n’en doutons pas, et surtout incontournable. Et malgré les urgences, ne soyons pas trop pressés. Le monde industriel s’imagine que tout doit aller vite, que tout peut aller vite. Mais la construction de vrais projets de société alternatifs ne peut s’inscrire que dans le temps long…

Michaël Dif

1) Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne.

2) Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Épargne Solidaire.

3) Réseau d’Échange sur les Pratiques Alternatives et Solidaires.

4) Réseau d’Expérimentation et de Liaison des Initiatives en Espace Rural.

5) Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne.

6) Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2013. C’est le premier grand état des lieux, basé sur des données réelles (impôts sur les sociétés, déclarations d’impôts des individus, actes notariés…) sur les inégalités de revenus dans de multiples pays au cours des 150 dernières années.

7) Voir le rapport.

8) Citation extraite du livre de François Ruffin, La guerre des classes, éditions Fayard, 2008, p.20.

9) Texte de François Espagne, Histoire, problèmes et projets de la coopération ouvrière de production en France, Paris, Éditions C.G.-SCOP/SCOP.EDIT, mai 1996, p.19. F. Espagne fut secrétaire général de la Confédération Générale des SCOP de 1981 à 1990.

10) Karl Marx, « Adresse Inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs, 28 septembre 1864 », dans Le Conseil Général de la Première Internationale, 1864-1866, Moscou, Éditions du Progrès, p.240.

11) Collectif, La Coopérative, une Autre Façon d’Entreprendre; d’Hier à Aujourd’hui, Paris, Éditions Scopédit, 2001, p.22.

12) Lire sur ces sujets le très intéressant ouvrage du docteur en psychologie Jacques Lecomte : La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité, éditions Odile Jacob, Paris, 2012.

13) Voir sur ce point le fonctionnement des municipalités de Saillans, dans la Drôme, du Séquestre dans le Tarn, de Silfiac dans le Morbihan ou encore, bien sûr, de Marinaleda en Andalousie…

RELIER : Un outil souple pour faire émerger les alternatives

Structure légère, évolutive, RELIER est à l’origine de nombreuses alternatives telles Terre de Liens. Avec un projet constant : contribuer à la vitalité économique, sociale et culturelle du milieu rural. Et une méthode, l’éducation populaire.

Vincent Jannot.

Vincent Jannot.

L’intervention de Vincent Jannot nous a placés dans le concret en matière de création d’alternatives et de connexion entre elles. Administrateur de RELIER (Réseau d’Expérimentation et de Liaison des Initiatives en Espace Rural) et directeur de l’association Terre de Liens, il est venu présenter les objectifs et le fonctionnement de RELIER.

Créé en 1985, RELIER trouve ses racines dans un ensemble d’initiatives antérieures. En particulier celle de Peuple et Culture Isère qui, en 1979, crée le Comité d’Études et de Proposition (CEP) sur le rural : il avait pour objet « d’élaborer une réflexion sur les possibilités de survie et même de développement de la petite agriculture de montagne ». Des groupes de travail se sont alors mis en place pour essayer de favoriser le développement de ces « agricultures différentes ». En sont issues diverses rencontres, dans plusieurs régions françaises, visant à échanger les pratiques et à se faire entendre des pouvoirs publics pour changer de politique.

Les réflexions de ces rencontres ont porté notamment sur la viabilité économique des exploitations rurales, la commercialisation collective, le foncier.

De ce mouvement informel est né un certain nombre de structures comme Accueil Paysan (reconnaissance de l’accueil comme « partie intégrante » de l’activité paysanne ; né en 1986), Asfodel (qui accompagne et forme des personnes souhaitant s’installer sur des exploitations rurales), Terre de Liens en 2003 (acquisition du foncier pour favoriser l’installation), le Réseau des Alternatives Forestières.

Une réflexion sur l’accès à l’Habitat en milieu rural se poursuit depuis une dizaine d’années.

Une méthode pour faire émerger des solutions alternatives

RELIER, plus qu’une structure (à statut associatif) c’est une méthode pour « faire émerger des solutions alternatives et viables aux difficultés rencontrées par les personnes désirant vivre à la campagne« . Cette méthode s’appuie sur l’éducation populaire « en contribuant à la responsabilité et à l’autonomie des personnes, en favorisant la recherche de solutions collectives« , en créant « des passerelles entre des individus, des pratiques différentes« , en décloisonnant et en multipliant les points de vue.

On travaille par chantiers : agriculture, habitat, culture, forêt, création d’activité. Et chaque chantier avance par étapes : identification des problèmes et repérage des systèmes alternatifs et viables ; expertise ; rencontres entre acteurs concernés, animation de laboratoires d’idées ; expérimentation par RELIER ou ses partenaires des solutions repérées comme pertinentes ; essaimage de ces pratiques, création d’outils permettant de multiplier les expériences.

Pour cela il faut du temps : les différents outils mis en place par ou avec RELIER ont pris de six à dix ans pour aboutir.

vincent-p1050458

Les Rencontres nationales de RELIER jouent un rôle de pilier central dans ces processus : elles permettent d’élargir le cercle et de confronter acteurs du territoire, militants-chercheurs, élus-citoyens ; elles aboutissent généralement à la création de groupes de travail pour aller plus loin ensemble.

Pour organiser ces rencontres, RELIER s’associe à un partenaire impliqué sur son territoire (association, collectivité, institution locale…). Un travail de préparation est réalisé par un Comité de pilotage. Les travaux ont lieu en plénières et en ateliers thématiques. Et à l’issue des rencontres une publication des actes permet de diffuser le résultat des réflexions.

« On a toujours tout fait pour que RELIER reste dans l’ombre », dit Vincent Jannot, en conservant une structure légère qui reste un moyen et non un objectif. D’où l’élasticité de cette structure qui, une fois un objectif atteint, se retrouve parfois réduite à sa plus simple expression : « RELIER souhaite contribuer à la responsabilité et l’autonomie des personnes. C’est pourquoi, une fois mûries au sein de RELIER, les actions ont vocation à s’autonomiser et à quitter le giron de l’association », comme le dit l’un de ses anciens présidents Jean Le Monnier.

31 ans après sa naissance, RELIER reste « un creuset d’où sortent des initiatives alternatives ».

En savoir plus : Réseau RELIER.

* * * * *

Relier : 30 ans d’histoire : frise_30_ans_relier_2a3_v1

* * * * *

Trame historique

(Par Jean Le Monnier, 7/10/2010)

Au printemps 1979, Peuple et Culture de l’Isère crée à Grenoble le Comité d’Étude et de Propositions (CEP) sur le rural.

Le CEP se donne pour objet d’élaborer une réflexion sur les possibilités de survie et même de développement de la petite agriculture de montagne.

La méthode de travail : confrontation d’expériences par visites de petites exploitations agricoles dans le massif alpin.

Premières conclusions à la suite d’environ une année de travail :

1. Critiques du modèle productiviste en trois points : l’intensification de la production avec l’endettement, la dégradation des produits et de la terre, la spécialisation avec l’abandon des complémentarités de productions et d’activités, la concentration foncière avec le départ des voisins et l’exode rural…

2. Mais il est possible de vivre et de se développer en adoptant d’autres mode de production limitant les investissements (moindre dépendance au crédit et recours à l’auto-construction) et en combinant les activités agricoles et rurales (agriculture + accueil / agriculture + vente directe / agriculture + services.)

3. Ce type d’agriculture, marginalisé et méprisé par le syndicalisme majoritaire, se révèle performant économiquement tout en répondant aux aspirations de personnes souhaitant un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

4. Les chances de développement pour ces agriculteurs se trouvent dans la liaison, la confrontation et la diffusion de ces pratiques alternatives.

A la suite de ces conclusions, se mettent en place des groupes de travail qui ont pour objet de favoriser le développement de ces « agricultures différentes ».

En Juillet 1981 paraît le n°0 d’Alternatives Paysannes, bulletin de liaison du CEP, édité par Peuple et Culture de l’Isère. C’est à travers cette collection que l’on retrouve une partie de l’histoire de RELIER. La démarche proposée dans ce texte est de retrouver les rencontres nationales qui ont jalonné la vie de RELIER.

Chronologie à partir d’Alternatives paysannes et d’Alternatives rurales

Pour comprendre la genèse de l’association, il faut remonter quelques années en amont de sa création.

. Corte, février 1982. Première rencontre nationale à l’initiative de PEC et du CEP.

(AP n°4. Corte 1982) Thème : sortir de l’isolement et échanger les pratiques.

Questions : comment développer les contacts entre les régions, comment se faire entendre des pouvoirs publics pour changer de politique ?

. Hiver 1982-1983 : États généraux du développement agricole organisé par le ministère de l’Agriculture. , (AP n°6-7, Le développement faites le vous-même !). Publication des résultats des travaux du CEP et du manifeste Campagne et Société diffusé à 7 000 exemplaires.

Les thèmes du CEP trouvent un large écho lors de ce colloque national. Il faut s’organiser pour continuer !

. Mauléon Février 1983. (AP n°10. Nous ne sommes pas seuls ! Mauléons 1983) Rencontre nationale à l’initiative des signataires du manifeste Campagne et Société (PEC, Nouvelles Campagnes, MRJC et plusieurs groupes locaux). Thème : échanger pour construire une nouvelle agriculture.

Question : quelle structuration adopter ?

. Février 1984 (AP n°18. Le Tour de France du Réseau). Rencontre Campagne et Société organisée à Seix par les signataires du manifeste qui se sont constitués en association pour organiser ces rencontres. Outre les signataires déjà cités on trouve l’AFIP, l’association ADEPFO et la Maison du Haut Salat.

Difficulté à trouver l’équilibre entre réseaux et structuration associative.

. Mai 1998 (AP n°17 Actions foncières) avec la signature de Gérard Leras (élu écologiste au conseil régional Rhône-Alpes, vice-président chargé du foncier).

. En 1984 paraît également Les Agricultures différentes édité par Peuple et Culture et la Pensée Sauvage (Grenoble). Textes qui font le point sur cinq ans d’expériences du CEP : analyses théoriques et principaux enseignements des pratiques du CEP.

. Avril 1985. (AP n°23 Quelle politique agricole ?)

Rencontres dans les Vosges : Agriculture et activités associées, organisé par le réseau rural national de Peuple et Culture.

On ne parle plus de Campagne et Société on se recentre sur l’exploitation rurale.

. Septembre 1985. (AP n°25. Transformez les produits de la ferme et AP n°26. Le CEP Béarn) Rencontre du réseau rural nationale de PEC en Mayenne en collaboration avec les GEL (groupements d’éleveurs laitiers.)

Création de RELIER le 16 septembre 1985 (presque sur un coin de table !).

. Avril 1986. (AP n°28 Ça Bouge !) Rencontre RELIER dans le Valgaudemar. Réflexion sur le fonctionnement de l’exploitation rurale.

. Mars 1987. (AP n°33 L’expérimentation du Mouflon) Rencontre et AG de RELIER dans le Béarn.

Suite de la réflexion sur l’exploitation rurale et question sur l’adhésion : qui adhère à RELIER ?

. Janvier Février 1988 (AP n°37 RELIER) Numéro entièrement consacré à une présentation du réseau, c’est une reprise et une actualisation du numéro 18 (Cf. plus haut)

. Mars Avril 1988 (AP n°38 La commercialisation collective) Ce numéro rend compte des pratiques de vente directe fermière en France, principalement rédigé par Anne Parlange. Il préfigure le travail de RELIER sur ce thème.

. Mars 1988. (AP n°39 Le mythe de la diversification) Rencontre nationale de RELIER à Brioude. Réflexion sur la diversification des exploitations agricoles et sur leur insertion dans le tissu local.

« Toute politique agricole digne de ce nom doit élargir son ambition au développement global de l’emploi à la campagne et non plus dans sa seule branche agro-alimentaire »

. Mars 1989 (AP n° 42 Aménagement : prenons la parole) Rencontres nationales de RELIER à Marchésieux (Manche).

Confrontation entre agriculture de l’est et de l’ouest et relations avec le développement des territoires ruraux.

. Octobre 1989. (AP n°44 L’exploitation rurale : dis, comment ça marche ?)

Rencontres de Dordogne. Analyse de systèmes d’exploitation rurale : exposés à partir d’études préalables.

. Octobre 1990. RELIER : Rencontre à Anneyron dans la Drôme.

(AP n°46, Quand les maires ruraux entreprennent à la campagne et n° 48. Le rural dans tous ses états)

Des journées tous azimuts ! (Culture, services fermiers, formations, vente collective, tourisme, quand les maires ruraux entreprennent à la campagne)

. Octobre 1993. Rencontre Ruraux et société : métiers, exclusions, prospectives à Sauméjan (AR n°53. Inclure ou exclure. Question de développement). Première partie des Actes des rencontres.

(AR n° 54 Réflexion globale, action locale) Deuxième partie des actes de Sauméjan.

. Novembre 1994. Rencontres Ruraux et société au Centre Ti Kendal’ch de Saint-Vincent-sur-Oust. (AR n°56 Monde rural et exclusion).

Quel thème ? AR n’en donne pas de compte rendu…

. Printemps 1997 (AR n°63 Travail)

« Le réseau RELIER face à son avenir : confronté à des difficultés financières, le réseau RELIER devrait-il disparaître ? »

. Février 1998. Le Diois : Dynamiques et projets de territoire, les rencontres de RELIER.

(AR n°68. S’organiser pour vivre à la campagne) On y trouve des réflexions de Sjoerd Wartena (président fondateur de Terre de Liens) sur le foncier !

. Printemps 1999 (AR n°70 Vendre en groupe : au-delà de l’acte marchand)

Un numéro qui retrace l’histoire de la vente collective des produits fermiers en Rhône-Alpes. Le rôle de RELIER et d’Anne Parlange est passé sous silence…

. Novembre 1999. Ruraux et Société, les rencontres de RELIER dans le Perche (AR n°73 Le collectif, creuset d’initiatives) Actes des rencontres.

. Été 2000 (AR n°75 – Foncier, les solutions collectives)

Les prémices de Terre de Liens sont dans ce dossier avec entre autres signatures celles de Jérôme Deconinck, Sjoerd Wartena, Pierre Dagalier, Xavier Lucien…

. Automne 2000 (AR n°76 – CTE par ci, CTE par là) Annonce de la publication d’un ouvrage collectif produit par ASFODEL, CREFAD et RELIER « Créer son activité en milieu rural : choisir ses statut », guide juridique, fiscal et social.

. Février 2001. Les rencontres de RELIER en Bretagne. (AR n°78 Échanges autour de projets, rencontres de RELIER)

Plus de 200 personnes participent à ces rencontres…

. Octobre 2002. Rencontres Ruraux et Société à La Salvetat sur le thème de La Transmission (AR n° 80 : Les transmissions, témoignages, expériences et débats inspirés par les rencontres nationales « Ruraux et Sociétés » d’octobre 2002 au cœur du Larzac)

. Septembre 2004. Rencontres de RELIER sur le Plateau de Millevaches. (AR n°86 Rencontres nationales de Relier Culture et Ruralité). Actes des rencontres.

Remarque méthodologique

La collection d’Alternatives paysannes et d’Alternatives rurales est d’une très grande richesse, je ne l’ai utilisée que pour refaire la chronologie des rencontres nationales, elle pourrait être largement utilisée pour analyser la progression et le cheminement des idées dans RELIER.

Mais pour être complet sur l’histoire de l’association, un dépouillement des archives de RELIER est nécessaire, il pourrait être complété par des entretiens avec les acteurs et les utilisateurs de RELIER.

Ayant été souvent acteur de RELIER, je ne suis pas le mieux placé pour écrire son histoire, avis aux amateurs et à des étudiants en mal de sujet de mémoire.

Réflexions sur les origines de l’association

RELIER a été crée par défaut. La dynamique du CEP et la dynamique de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 nous laissaient espérer la formation d’un large mouvement porteur d’agriculteurs différents à l’image de ce que nous rencontrions sur le terrain. Preuve en est la tentative de plate-forme de « Campagne et Société ». Mais, l’association qui était censée l’animer est morte quelques mois après sa naissance d’où la création de RELIER, les responsables du CEP et de PEC Isère ne voulant pas que le capital d’expériences et d’analyses accumulé depuis 1979 se replie dans les Alpes. Un outil de diffusion et de rencontre était nécessaire pour ne pas étouffer à Grenoble. RELIER est donc fondée par des responsables de PEC Isère avec la complicité de quelques agriculteurs mais sans véritablement d’adhérents. Pêché originel qui expliquerait la difficulté de RELIER a faire des adhésions ?

Le fil rouge ou les constantes dans la méthode et les thèmes

Du point de vue de la méthode, RELIER s’est caractérisé par l’organisation de rencontres où se mêlent les publics, les témoignages, les visites, les interventions permettant de prendre de la distance par rapport au sujet traité et la production de compte-rendus ou d’actes qui laissent des traces et constituent le patrimoine intellectuel de l’association.

Dans sa non organisation chronique RELIER a cependant suivi un fil rouge : contribuer à faire sauter les obstacles au développement des « agricultures différentes ».

C’est d’abord un travail pour donner une identité professionnelle aux promoteurs de ces agricultures. C’est toute la réflexion sur les « exploitants ruraux » que l’on retrouve dans le thème des premières rencontres nationales. Une fois installé dans le paysage, une série de rencontres porte ensuite sur la viabilité économique de ces exploitations rurales, puis c’est le travail sur la commercialisation collective.

Notons que se développe en parallèle Accueil Paysan avec la reconnaissance de l’accueil comme « partie intégrante » de l’activité paysanne et la création d’Asfodel qui accompagne et forme de personnes souhaitant s’installer sur des exploitations rurales.

Dernier verrou a l’installation auquel s’est attaqué RELIER (et dont on trouve trace dans les numéros d’Alternatives) : la question du foncier avec la création de Terre de Liens. Aujourd’hui, le fil rouge n’est pas rompu : travailler sur l’habitat c’est lever des verrous à l’installation en milieu rural.

Le travail sur ces thèmes n’a pas empêché un élargissement de la réflexion : c’est la problématique du développement rural avec la création d’activités et de son rapport avec la société. On trouve donc au fil de son histoire et au cours des 14 rencontres nationales répertoriées une persistance assez remarquable.

Remarques sur la durée nécessaire pour que mûrissent les actions

Accueil Paysan a été porté par PEC Isère de 1979 à 1986.

La commercialisation collective de 1979 à 1995 par PEC Isère puis Relier.

Le Foncier de 1998 à 2006 par Relier.

La Forêt avec le RAF de ………… à ………

Du réseau informel à une démarche professionnelle

Si RELIER existe encore aujourd’hui c’est que l’association a su prendre des virages.

Créé à une période où les financements des associations nationales étaient encore conséquents, RELIER a dû faire face au tarissement des financements nationaux, il a fallu passer – avec modération – à des financements européens pour enfin arriver sur des lignes budgétaires régionales. A cette mutation correspond une évolution des exigences des financeurs. Partis sur un mode informel que l’on pourrait qualifier de bricolage où c’était essentiellement de l’agitation d’idées, on est maintenant sur des pratiques beaucoup plus professionnelles qui débouchent sur de véritables expertises.

JLM, Grenoble, le 7 octobre 2010.

Notes :

1 ) 87 numéros du n°0 en Juillet 1981 au n°86 Hiver 2004-2005. Parution tous les deux mois. Le n°50 se transforme en Alternatives Rurales et devient la revue rurale de Peuple et Culture. Du n°33 au n°49, c’est la « Revue de l’exploitant rural », du n°50 au n°56 c’est « Pour entreprendre au pays ». Tirée à 1 000 exemplaires, AP a eu jusqu’à 500 abonnés.

2 ) Il faut cependant reconnaître que les trois premiers présidents de RELIER ont été des agriculteurs (deux femmes et un homme).

3 ) L’exploitation rurale est présentée dans le numéro spécial n°27 d’AP, janvier-février 1986.

4 ) Certes géniale !

Démocratie participative à Saillans : « transformer avec les gens »

L’équipe municipale de Saillans n’a pas été élue sur un programme mais sur une méthode : associer l’ensemble de la population aux projets et aux décisions concernant la gestion de la commune. Réflexion et débats ouverts à tous, large information font partie des modalités de la nouvelle manière de faire.

Fernand Karagiannis.

Fernand Karagiannis.

« Si nous avions été candidats sur un programme, nous n’aurions pas été élus. La méthode est plus importante que le programme« , explique Fernand Karagiannis, conseiller municipal de Saillans, qui intervenait lors des Rencontres 2016 des Ami.es de François de Ravignan, du 10 au 13 novembre à Serres et Greffeil (Aude).

A Saillans, commune de 1 250 habitants de la Drôme (entre Crest et Die), un groupe de citoyens a souhaité mettre en œuvre la démocratie directe à l’occasion des élections municipales de mars 2014. Dès le départ il s’agissait d’un « projet citoyen, co-construit, très ouvert et pas du tout de la campagne d’une équipe. Nous voulions changer la pratique communale, remettre la mairie à la disposition des habitants.« 

Le groupe à l’initiative de ce projet, constitué de quelque 45 personnes, a commencé par élaborer une charte citoyenne, mettant en avant quelques principes. Puis il a organisé une réunion publique : 120 personnes y ont participé ; il leur a été proposé de travailler à un projet communal dans sept ateliers correspondant aux principales compétences d’une municipalité. Une deuxième réunion a dressé une synthèse de ces travaux ; c’est alors qu’un appel à candidatures a été lancée pour constituer une équipe municipale. Elle a obtenu, dès le premier tour des élections municipales, 12 sièges sur 15 avec 56 % des suffrages exprimés (79 % de participation).

Les habitants au centre des décisions

Une fois en place, la nouvelle équipe a « élaboré sa gouvernance » : avec le citoyen en haut du schéma, le conseil municipal, le comité de pilotage et les groupes d’action projet.

Le conseil municipal, composé des élus (c’est l’aspect du dispositif encadré par la loi), officialise les décisions. Il fonctionne au moins en binômes : les élus référents travaillent deux par deux (ou plus), y compris le maire avec la première adjointe, pour éviter les prises de pouvoir, même involontaires. Chaque élu référent partage avec un ou plusieurs autres une compétence : travaux-sécurité, social, enfance-jeunesse, association-sports-loisirs-culture, économie, environnement-énergie-mobilité, finances-budget, transparence-information. L’ensemble de l’équipe fonctionne de façon collégiale, avec un échange d’informations et des décisions prises en commun.

Le comité de pilotage est composé de tous les élus (il n’y a pas de conseils limités aux adjoints comme c’est souvent le cas dans la vie communale) et du public. Il se tient deux fois par mois et constitue l’instance principale de travail et de décision. Tous les habitants peuvent y participer et intervenir.

Les habitants sont également impliqués, avec les élus référents, dans les commissions participatives thématiques, qui correspondent aux sept principales compétences de la municipalité. Ces commissions « visent une réflexion générale, la définition des grandes orientations et l’émergence et la priorisation des actions concrètes à mettre en œuvre.« 

Les GAP (groupes d’action projet), composés eux aussi d’élus référents et d’habitants (en nombre plus réduit), travaillent sur des dossiers précis à partir de décisions concrètes définies par une commission.

Des habitants s'occupent du compost collectif (Photo Mairie de Saillans).

Des habitants s’occupent du compost collectif (Photo Mairie de Saillans).

L’un des points forts de la méthode de travail de cette municipalité est la transparence : « l’information doit être donnée aux habitants à toutes les étapes du projet« . Il y a donc des compte-rendus et des synthèses des différentes réunions, des outils d’information (agenda mensuel, site internet, panneaux dans le village, lettres d’information).

La gestion des groupes de base s’appuie sur les méthodes de l’éducation populaire, avec, la plupart du temps, un animateur.

Cette « gouvernance » est complétée par un conseil des sages. Il n’a pas pour fonction de contrôler l’action de la municipalité mais de veiller au bon fonctionnement de la gestion participative de la commune et de faire des suggestions pour l’améliorer.

Dépasser les clivages idéologiques

On l’a donc bien compris : les élus de Saillans ne sont pas, loin de là, les seuls décideurs. Ils agissent à partir des remontées des commissions et des GAP. On peut citer des actions issues de ce travail commun à la population de Saillans : compostage collectif auto-géré ; extinction de l’éclairage la nuit ; réaménagement du mobilier urbain ; places de parking ; projet de salle des fêtes ; mise en place d’un référentiel pour les cantines scolaires ; semaine de l’économie locale ; création d’un annuaire en ligne des activités économiques.

« L’une de nos difficultés« , souligne Fernand Karagiannis, « c’est un budget modeste.« 

Le conseil municipal agit dans le cadre de la loi. Cela ne l’empêche pas de prendre parfois des positions de principe hors des sentiers battus, comme une délibération défavorable aux compteurs Linky : « Nous savions qu’elle allait être retoquée par le préfet« , dit Fernand Karagiannis.

Une autre limite est la réduction des compétences des communes avec l’émergence des communautés de communes. Saillans a eu du mal, pendant les six premiers mois après les élections municipales, à se faire entendre à la Communauté de communes du Crestois et du Pays de Saillans : la majorité de ses élus a préféré attribuer une vice-présidence à l’ancien maire plutôt qu’au maire actuel, Vincent Beillard. Mais les relations ont tendance à s’améliorer ; Vincent Beillard fait désormais partie du bureau de la communauté de communes.

Pour revenir à Saillans, les décisions, au Comité de pilotage, sont prises le plus possible au consensus, ou à défaut à la majorité. « Si les avis sont très partagés, on reporte le dossier. » Les GAP, pour leur part, ne prennent pas de décision, ils préparent les dossiers, proposent des analyses et une priorisation, mais c’est le Comité de pilotage qui décide.

A ce jour, la participation des habitants reste forte. En deux ans et demi, dit Fernand Karagiannis, le tiers des habitants a au moins participé une fois à une commission ou à un GAP. « L’idée a été de faire venir tous les habitants, pas de mettre en avant les personnes alternatives du village. Il n’y a pas eu de discours idéologique, qui aurait pu bloquer.« 

« L’un des facteurs de succès est le mélange. » Ce qui n’empêche pas chacun de s’investir là où il l’entend : le GAP environnement est plutôt constitué de jeunes de moins de 40 ans ; les GAP stationnement-circulation et social plutôt par des gens plus âgés.

Jusqu’ici, l’action municipale est le résultat d’une large concertation. Il y a, dans les réunions, des avis opposés, mais pas d’opposition organisée. « La priorité, c’est de dépasser les clivages. Nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent. Faisons donc les choses que nous avons en commun.« 

« Le projet », conclut Fernand Karagiannis, « c’est de gérer une commune, de transformer avec les gens, sans imposer les choses. Certains villageois sont déçus que l’on n’aille pas plus vite mais nous voulons garder la cohérence de la démarche. Il faut aller assez doucement pour que le résultat soit là. (…) Le rôle de l’élu c’est aussi de faire monter le niveau des habitants sur les connaissances nécessaires à la gestion municipale. Il faut informer tout le monde, pas que les plus motivés, bien débattre, se concerter avant de changer quelque chose.« 

En savoir plus : Mairie de Saillans.

Podemos : de la rue aux institutions

« Nous avons décidé d’aller dans les institutions, au risque de se perdre, quelle autre solution avions-nous ? », dit Alberto Arricruz, expliquant la stratégie de Podemos. Ce mouvement a choisi de prolonger la mobilisation des Espagnols dans la rue depuis le 15 mai 2011 par un processus de conquête des institutions. Apparaît alors le risque que Podemos devienne un parti politique comme les autres…

Entre Alberto et Lola, Alistair, animant le débat.

Entre Alberto et Lola, Alistair, animant le débat.

Nous avons eu la chance, lors de ces Rencontres 2016 des Ami.es de François de Ravignan, de recevoir deux représentants de Podemos : Alberto Arricruz, co-coordinateur du Cercle de Paris (l’un des plus importants de Podemos), et Lola Bañon, conseillère en communication de la Comunitat Valenciana (pouvoir autonome régional), journaliste à la télévision et enseignante en journalisme à l’Université de Valence.

Podemos, comme le rappelle Alberto Arricruz, est né des mobilisations qui ont surgi spontanément en Espagne à partir du « 15M » (le 15 mai 2011 ; on a aussi parlé de « mouvement des indignés »). « Le 15M a surpris beaucoup de gens, y compris en Espagne. La jeunesse a surgi sur les places en dénonçant la démocratie factice et en disant : ils ne nous représentent pas. »

Ces mobilisations sont venues à la suite d’une crise économique très dure, avec notamment l’éclatement de la bulle immobilière, et de la mise en place, par le gouvernement du Parti Populaire (droite), d’un programme d’austérité (parmi lequel des baisses drastiques du budget de la sécurité sociale). Le PP dit avoir « sauvé les banques », en réalité il a enrichi les grandes fortunes et en a fait payer les conséquences à la population : parmi les effets de la crise, de très nombreuses expulsions de familles accédant à la propriété et une hausse du chômage, qui prive la jeunesse de perspectives : avec, par exemple, 50 % de jeunes au chômage dans le Sud de l’Espagne ; et 1,5 millions d’Espagnols qui ont émigré ces dernières années.

Podemos s’est alors constitué « avec l’idée que l’on ne pouvait pas laisser les institutions aux mains de ces gens-là et qu’il fallait aller aux institutions, avec toutes les contradictions que cela comporte. »

A l’origine de Podemos, en 2014, quelques personnalités, dont Pablo Iglesias, qui ont appelé à constituer des listes alternatives aux élections européennes. Ces listes ont obtenu 8 % des voix : « un premier tremblement de terre. Le deuxième tremblement de terre c’est quand Podemos est devenu un parti politique en novembre 2014. » Un parti particulier : pour y adhérer il suffit de s’inscrire sur internet (gratuitement et avec possibilité de don), ce qui permet de participer aux débats et aux votes internes. Le parti est également structuré en cercles, locaux ou par métier, où tout le monde peut venir librement. Cette assise populaire est un socle essentiel de Podemos.

Alberto Arricruz.

Alberto Arricruz.

La contre-offensive du pouvoir a montré que celui-ci prend au sérieux la menace de Podemos. La droite, dit Alberto Arricruz, a créé et subventionné un nouveau parti, « Ciudadanos » (citoyens), à partir du parti catalan existant « Ciutadans ». Ciudadanos se dit, comme Podemos, parti de rassemblement populaire et affiche des positions de centre droit.

En mai 2015, lors des élections municipales, les listes proches de Podemos sont arrivées en tête dans les plus grandes villes du pays et, moyennant des alliances, ont accédé au pouvoir municipal.

Puis sont venues les élections générales (au Congrès des députés et au Sénat), en décembre 2015. Podemos et ses alliés ont recueilli au congrès des députés 20 % des suffrages exprimés, très près du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol, 22 %) et devant Ciudadanos (14 %). Le PP (28 %) et le PSOE ont perdu énormément de voix : ils sont passés, ensemble, de 73 % en 2011, à 51 % en 2015.

Podemos aurait pu accéder au gouvernement, moyennant une alliance avec le PSOE. Mais celui-ci a préféré tenter une alliance avec Ciudadanos, sans succès ; il a fini, à l’issue de la dissolution du congrès et de nouvelles élections aux résultats proches des premières, par permettre, en s’abstenant, l’investiture de Mariano Rajoy, le leader du PP. Cela malgré les tentatives de Podemos de trouver à nouveau une alliance PSOE-Podemos.

« La lutte est très âpre », dit Alberto Arricruz, qui n’attend rien des socialistes, « le parti qui a gouverné le plus longtemps depuis Franco » et qui est donc responsable, avec le PP, de la politique favorable aux élites au détriment de la grande masse de la population. Mais Alberto Arricruz est confiant : « Podemos obtient plus de 30 % des votes chez les moins de 35 ans : Nous sommes le parti de l’avenir ».

La force de Podemos c’est son ancrage populaire

Fille d’ouvriers, sans avoir jamais adhéré à un parti, Lola Bañon se sent « socialiste dans l’âme » et se dit très déçue que le PSOE « n’ait pas fait son travail ; c’est très douloureux pour nous. » Il y a, dans les militants de Podemos, de nombreux socialistes, au côté de communistes et d’anticapitalistes.

Lola Bañon.

Lola Bañon.

Elle revient sur les origines de Podemos : « Sa véritable origine, ce sont des professeurs d’université qui ont élaboré une pensée politique à partir des récentes révolutions latino-américaines ». Elle souligne aussi que « le 15M n’aurait pas été possible sans les printemps arabes ».

Personnellement, Lola Bañon a hésité avant de s’engager dans Podemos. Du fait notamment de son métier de journaliste, elle souhaitait garder sa neutralité. Mais elle a choisi « l’opportunité d’agir ».

Pour les militants qui vont aux élections avec Podemos, dit-elle, « ce n’est pas une façon de gagner leur vie ; ils gagnent moins en tant qu’élus que dans leur métier, et ils mettent en péril leur carrière. »

« Être dans la rue, c’est très important. Mais pour prendre le pouvoir nous devons être plus offensifs. La capacité à organiser un parti, on ne la trouve pas dans la rue mais dans les structures politiques ; la rue a accompagné ce mouvement. »

« Le vote Podemos est populaire », souligne Alberto Arricruz. « Nous avons beaucoup discuté pour savoir si nous devions nous présenter comme un parti de gauche, ce qui revenait à être catalogués d’extrême gauche. Mais nous nous adressons à tout le monde ; nous ne nous sommes pas construits sur un programme alternatif mais sur une bataille culturelle pour le sens et pour catalyser les émotions, le parler vrai. Nous avons voulu créer un rassemblement populaire en n’oubliant personne. »

Podemos reste en construction. En 2017 il va mettre en place « une nouvelle organisation, pour s’installer, sans devenir un parti comme les autres. On continue de courir en s’attachant les lacets en même temps », comme disait Pablo Iglesias.

Une question cruciale des débats de ces Rencontres surgit alors : Comment éviter de retomber dans les travers du pouvoir ? Les représentants de Podemos répondent : « La nature humaine est ce qu’elle est, partout, ce risque existe ; mais les gens ont fait beaucoup de sacrifices dans leur profession pour s’engager dans Podemos, et puis il y a la limitation à deux mandats, la révocabilité des élus par référendum révocatoire, la limitation des revenus, une éthique et la possibilité d’aller chercher l’expression populaire le plus souvent possible. »

« Le programme électoral de Podemos a été élaboré de façon démocratique, lors de débats à la base. Et si Podemos a été construit comme une machine électorale, il doit se conforter par un bon exercice du pouvoir local et travailler dans les luttes sociales et les chaîner dans la même direction. » Alberto Arricruz cite Gramsci qui soulignait la nécessité de passer d’une lutte de mouvement à une guerre de positions. « Podemos, c’est le moyen de tenir des positions. »

« Les Espagnols », dit-il, « ont tendance à croire que leur système démocratique, issu de la transition après le franquisme (et négocié avec le pouvoir franquiste qui a obtenu l’impunité pour les crimes passés et le maintien de l’oligarchie) est typiquement espagnol. En fait, dans la période actuelle, la situation est la même que dans toute l’Europe, avec une alternance factice pour maintenir le pouvoir de la finance supranationale ; et ces pouvoirs tolèrent l’extrême droite : la différence, en Espagne, c’est que le PP contient l’extrême droite. »

Cela étant, « l’Espagne est l’un des rares pays d’Europe où l’alternative n’est pas populiste mais progressiste. » Globalement, en Europe « les pouvoirs factices » (de droite ou sociaux-démocrates) « préfèrent les fascistes aux alternatives démocratiques ».

Dans un contexte de reconquête des acquis populaires par le monde des grandes entreprises et de la finance, les mois et les années à venir risquent d’être difficiles pour la grande majorité des citoyens européens. L’expérience de Podemos est l’une des alternatives dans lesquelles repose quelque espoir, même si espérer n’empêche pas de garder son esprit critique.

* * * * *

En savoir plus sur Podemos.