Débat final : pour contrer la peur, il y a mille petites choses à faire au quotidien

– Alistair : Pinar, pour toi le courage peut avoir une connotation négative dans le contexte de la violence machiste des révolutionnaires… Cela peut être une façon d’ouvrir le débat.

– Pinar : Il y a plusieurs sens à donner au mot « courage ». Je ne suis pas contre son utilisation, mais je préfère « oser », pour éviter de glorifier le courage. Ce n’est pas une obligation d’être forte ; c’est une obligation de se battre contre le système, mais le courage ne suffit pas à changer le monde. Et ne parlons surtout pas d’héroïsme.

– Je viens aussi de Turquie. Je me souviens, après la tentative de coup d’état de 2017, les rues, le métro étaient occupées que par des mecs, qui soutenaient Erdogan ; dans le métro, nous étions deux femmes au milieu des hommes. J’ai croisé le regard de l’autre femme, elle m’a donné elle aussi beaucoup de force et de courage. Il ne faut pas se laisser décourager par la domination, le courage on peut l’échanger, on peut le créer ensemble.

Mais quand on parle d’héroïsme, ça devient une sorte de mythe où on oublie la personne qu’il y a derrière, qui pourtant peut avoir peur mais ne peut pas le montrer. Ce qu’il faut faire, c’est se comprendre, communiquer, être ensemble, pour continuer malgré la domination et l’oppression.

– Aurélie : Nous avons beaucoup parlé des peurs, de la restriction de nos espaces de décision, de liberté ; la réponse c’est, comme en prison, il y a toujours des marges de liberté et voir comment on se saisit de cela pour créer des résistances imaginatives, intelligentes. Il faudrait axer le débat sur les espaces de liberté qui nous restent, sur les actions de résistance.

– Ce qui peut nous aider, c’est d’inverser les pluriels et les singuliers : on parle des peurs, en effet chacun a les siennes, on ne les partage pas. L’araignée ne me fait pas peur, elle fait peur à d’autres, je respecte ça.

Par contre, on parle du courage. Comme on parle de la journée de LA femme ; je ne l’ai pas rencontrée, j’ai rencontré beaucoup de femmes dans ma vie, mais pas LA femme.

LE courage nous paraît inaccessible, alors que des courages, on en a tous.

Savoir ce que je pourrai faire demain demande du courage, ou bien savoir ne pas faire, des fois il y a des choses qu’il faut refuser de faire.

– La manipulation des média est très étudiée par les systèmes de gouvernement. En 2019 il y a eu 300 000 Gilets jaunes dans la rue, l’État a eu peur, il a mis en place un système pernicieux pour briser la contestation, les gens ne se mobilisent plus, le gouvernement a mis la peur par la violence policière. Les Gilets jaunes ont été stigmatisés, ils sont devenus les méchants. Il faut retrouver une convergence des luttes, nous sommes assez nombreux pour réussir.

– On n’arrive pas à sortir du cadre, je pense à la théorie de l’effondrement. Il est important de cesser d’avoir peur de perdre tous les acquis qui ne nous conviennent pas ; se dire : qu’est-ce que j’accepte de perdre, comment je peux reconstruire la société ? Nous vivons dans un monde tellement complexe, imbriqué : l’effondrement repose là-dessus. Par exemple, sur le plan financier, si tout le monde décide de retirer son argent, ça s’effondre.

– Il ne faut pas oublier les luttes locales, comme celle du collectif citoyen dans la Haute Vallée de l’Aude qui va se battre pour la défense du service public et pour la démocratie directe.

– L’héroïsme est à proscrire plus que le courage, mais dans le cadre d’une action clandestine on valorise l’héroïsme, c’est une question de vie et de mort pour l’organisation.

Pour en sortir, il faut un modèle d’organisation a-hiérarchique, comme internet au départ.

– Alistair : Il faut réfléchir aux espaces de liberté qu’on peut occuper, par exemple l’impact des Gilets jaunes sur la consommation en grande surface : en décembre-janvier ils étaient en panique totale, avec une baisse du chiffre d’affaires jusqu’à 40 %. C’est la cause principale de la réaction de l’État.

Il faut défendre le droit à consommer autrement, ou pas du tout. Il y a un espace énorme.

Ce qui est significatif aussi c’est que, sur les barrages, les camions de livraison bio on les laissait passer.

– Florent : J’ai senti aussi cette panique-là. Bloquer une raffinerie c’est écologique.

– Après la marche partie en octobre 2019 d’Arles vers Genève, il y a une mobilisation pour la marche étalée sur tout 2020 au départ de Montpellier, Lyon, l’Allemagne, la Belgique, Londres. C’est relié aux paysans indiens sans terre, aux paysans sans terre en Europe et aux inégalités sociales.

– Pinar : Nous sommes en train de dire que la peur est quelque chose de multifactoriel (il y a plusieurs raisons) et de multidimensionnel. Les rapports de domination sont articulés, donc il faut lutter contre plusieurs choses, plusieurs mécanismes (le sexisme, le nationalisme, le capitalisme…) sans prioriser, chacun en faisant son possible.

Il faut communiquer pour que les convergences se mettent en place.

J’avais demandé à mon grand-père de m’expliquer la dialectique matérialiste ; il m’a dit : tout change, si l’on met de l’eau à bouillir, elle bout, si on continue elle s’évapore, puis si on arrête le feu, elle se refroidit. Il ne faut jamais éteindre le feu.

– Habib : J’ai été frappé par les éléments suivants :

1) Il y a une crise de transmission et de témoignage intergénérationnels.

2) Il faut passer de la coopération internationale à la solidarité citoyenne internationale : mon pays, le Maroc, joue le rôle de gendarme pour l’UE contre l’émigration, avec un financement important. Que font les citoyens européens engagés ? Nous, citoyens européens, avons voté un budget européen, dont une partie sert à la monarchie marocaine pour garder nos frontières. Nous sommes isolés et ça remue un racisme maghrébin à l’égard des noirs, qui a une histoire.

3) J’ai été très sensible au témoignage d’un maire qui héberge les Gilets jaunes. Parallèlement il y a une crise de l’engagement collectif. Il faut occuper le territoire des petites et moyennes communes, s’engager politiquement.

4) Le devenir du principe de fraternité est en question, le moment est venu de s’en saisir peut-être dans nos réflexions des années à venir.

– Moutsie : Oui il y a eu une baisse de consommation en grande distribution, mais avec une explosion des ventes sur Amazon. Les gens ont eu peur de sortir.

Un acte politique très fort serait d’avoir une réflexion sur notre consommation. Je suis pour les actions de boycott et la réappropriation des savoirs ; en tant que sorcière des Pyrénées, je me bats contre la mainmise du corps médical et du lobby pharmaceutique. Ils nous tiennent par la peur. Je vous invite à lire le livre de Rina Nissim, « Une sorcière des temps modernes ». Elle a milité toute sa vie pour que les femmes se réapproprient leur corps, qu’on ne considère plus la ménopause, la grossesse comme des maladies…

Il est temps de se regrouper entre nous, de s’auto-médiquer ; je ne suis pas en train de dire que le corps médical on n’en a pas besoin mais qu’il faut se réapproprier tout un savoir au niveau de la médecine, se réapproprier les plantes, se re-former. Les plante médicinales subissent de plus en plus de contrôles, on est en train de nous arrêter : depuis l’année dernière les formations en soins médicinaux (avec les plantes médicinales) ne sont plus accordés en formation professionnelle. Au syndicat des simples, on résiste.

– Rina Nissim avait participé à la création d’un centre de santé pour et par les femmes, à Genève. Ça a pris en Suisse, en Allemagne, pas en France (on est restés sur le plan idéologique sans passer à la pratique). Il manque une transmission du savoir par les femmes et pour les femmes ; je vous invite à consulter le « Manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes » de Rina Nissim (Éditions Mamamélis).

– Jean : Il y a une opposition entre confiance et peur. Il faut se positionner pour une réflexion à long terme sur en quoi j’ai confiance, vers quoi je souhaiterais que la société évolue. Tant qu’on en restera à la contestation du système on retombera sur les mêmes écueils. La révolution est souvent suivie du flou, d’une prise de pouvoir par les beaux parleurs. Après la Révolution française, Tocqueville a étudié le système démocratique des États-Unis et l’a présenté à l’Assemblée (désormais constituée essentiellement de bourgeois) : il a fait un tollé, « donner le pouvoir au peuple, vous n’y pensez pas ! ». Il a répondu : « Les gens voteront ce qu’on leur dira de voter. »

– Martine : On vit une période où ce qu’on a travaillé depuis 20-30 ans, on est arrivés à créer des choses comme La Tambouille des Initiatives, Terre de Liens, la formation… on a du mal à passer le cap, il faut travailler de façon à relier tout ça.

– Joël : Je rends hommage à Jean-Claude Pons, le maire de Luc-sur-Aude, qui nous a invités à construire une cabane jaune. On a besoin d’historiens sur les rond-points, de coups de klaxon, arrêtez-vous cinq minutes… Certes ce n’est pas facile : il y a aussi des gens du Front National, ça se construit. On a besoin de Gilets jaunes, c’est un mouvement de convergence, il y a des gens du Front National, il y a des gens de la France Insoumise, on arrive à cohabiter ; la pluralité du mouvement va répondre à certaines de nos interrogations ; ça va prendre du temps.

– Madeleine : Démolissez ces rond-points, il y en a beaucoup trop.

(Photo Bruno Pradès)

– Hélène : Il faut tricoter dans la convergence. Avoir le courage de s’opposer, aller vers la frater-sororité, Clothilde a parlé d’amicalité, il faut creuser la piste de l’individu, de la citoyenneté sans étiquette.

– La Tambouille des Initiatives, le RIHVA (Réseau des initiatives de la Haute Vallée de l’Aude), le Portail de la Haute Vallée, sont nés grâce aux Rencontres des Ami.es de François de Ravignan. Aujourd’hui on n’a plus le temps de parler ; comment réveiller la citoyenneté ? Il y a des gens qui pensent que ce n’est plus la peine de voter. Pour les municipales dans la Haute Vallée, il faut s’impliquer.

– Sébastien : Pour rebondir sur la confiance… certains disent que le RIC (référendum d’initiative citoyenne) est dangereux : « Ils vont revenir sur le mariage pour tous, la peine de mort… » Notre sentiment est que les gens ne feront pas ça, mais qu’est-ce qu’on en sait ?

A Carcassonne, les Gilets jaunes ont diffusé un questionnaire citoyen sur les priorités pour le RIC. Cela s’est fait sur 54 départements, c’était en parallèle au « grand débat » de Macron. On en a tiré les 15 propositions préférées. Ce qui est ressorti en tête c’est que les gens veulent du bien commun : de l’écologie (la taxe carbone pour tous), la transmission des savoirs (20 élèves par classe), des EHPAD à but non lucratif, la TVA sociale. Il n’est pas question d’immigration ni de préférence nationale.

L’erreur qu’on fait c’est qu’on ne se parle plus. Faisons-nous confiance, parlons-nous, ça va marcher.

– Luc : Le Collectif Alternatiba du Narbonnais émet des propositions pour les municipales ; cela nous permet de nous approprier les problématiques locales. Il faut essayer de tisser des liens pour s’alimenter mutuellement, expérimenter une organisation horizontale.

On ne vit pas en dehors de la société, mais on en aimerait une autre.

– Clothilde : Je propose une toute petite expérience : vous avez dû recevoir comme moi le papier de la Sécurité Sociale qui incite à la vaccination anti-grippe. Qu’allez-vous en faire ?

– Dans le public : au panier !

– Clothilde : Je suis soucieuse des fonds de la Sécurité Sociale, mais je vais aller voir Moutsie pour les herbes, pour les tisanes, pour la prévention, je vais aller voir l’homéopathie également ; je ne fais pas rien, je suis consciente. C’est une proposition.

– Pinar : On est déjà impliqués dans plein d’associations. On a besoin de réfléchir ensemble, de faire le plein d’essence, de se donner de la confiance. Je vous remercie beaucoup de faire connaissance et la connaissance est le début de la confiance.

– Hélène : Est-ce qu’on utilise cette dynamique pour mettre quelque chose en place, ou on reste chacun dans son salon ?

– Moutsie : Je crois qu’il n’y a pas grand monde, parmi nous, qui reste au salon. Je crois qu’on est au contraire tous très engagés.

– Clothilde : Nous avons échangé. Maintenant il faut passer à l’action. Nous avons plein d’occasions de faire des petites choses qu’il ne faut pas louper, pour nous engager dans notre espace quotidien.

FIN

(Photo Ph.C.)

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