L’eau, un bien public qui échappe aux citoyens

Au moyen d’une conférence gesticulée, Aurel expose les enjeux qui tournent autour de la gestion de l’eau : un traitement de la pollution en trompe-l’œil ; la marchandisation facilitée par le transfert à l‘intercommunalité ; et un usager qui perd sa capacité d’action au niveau local, tout en supportant la quasi-intégralité de la facture.

Cette conférence gesticulée, « Méfiez-vous de l’eau qui dort. Les dessous du robinet » était donnée dans le cadre des Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, le 9 novembre 2018 à Limoux.

C’est à partir de son métier de sociologue de l’environnement qu’Aurel a eu envie d’exposer un certain nombre de choses au moyen d’une conférence gesticulée. « Mon matériau de sociologue », dit-elle, « c’est la parole des gens » qu’elle recueille depuis 14 ans. Une écoute et une expérience qui l’ont amenée à dresser plusieurs constats.

Le ministre de l’Agriculture de l’époque (1998-2002), Jean Glavany, avait annoncé « une révolution tranquille de l’agriculture » par une transition vers le « développement durable ». Un désherbant très utilisé alors en agriculture, l’atrazine, était le principal responsable de la pollution des eaux. On a donc interdit l’atrazine, mais sans changer les pratiques agricoles. On pourrait désherber mécaniquement, mais non, on continue de le faire chimiquement… essentiellement au glyphosate ; cela aboutit à remplacer une pollution par une autre.

Les collectivités distributrices ont l’obligation d’établir des périmètres de protection (où tous traitements peuvent être interdits) autour des captages (cela concerne 41 % des captages de l’Aude).

On peut dire : les pouvoirs publics ne se sont pas contentés d’interdire l’atrazine et d’établir des périmètres de protection. C’est vrai, ils ont aussi imaginé d’autres « solutions », mais quelles solutions ! Abandonner les captages les plus pollués ; diluer des eaux de différentes sources, ce qui fait baisser le taux de contamination et permet de rentrer dans les normes ; traiter l’eau (notamment par filtration) avant de la distribuer (au Danemark, l’eau doit être potable à la source, chez nous seulement au robinet).

En fait, on n’a donc pas fondamentalement résolu les problèmes de pollution des ressources en eau. On a, comme dit Aurel, mis en place « une gestion palliative », qui consiste à traiter les symptômes et non les causes.

Les pouvoirs publics ont aussi recours à une « solution magique » : la dérogation, par arrêté préfectoral. Elle consiste à demander aux gestionnaires d’une ressource polluée de « tout mettre en œuvre pour rétablir la qualité de l’eau »… avec un délai de trois ans. En attendant, les usagers continuent à boire l’eau telle quelle. Dans l’Aude, 63 communes bénéficient d’une dérogation (surtout dans la Montagne Noire et le Grand Narbonne), ce n’est pas rien.

Il y a aussi quatre communes (La Digne d’Aval, La Redorte, Canet-d’Aude, Sigean) qui ont des « captages Grenelle » (une mesure issue du Grenelle de l’Environnement, en 2007) : là, sont mis en place des plans d’action visant à restaurer la qualité de l’eau à la source. 500 captages de France, sur 33 000, sont concernés.

Le principe du consommateur-payeur (y compris de la pollution)

Aurel avait demandé aux participants d’amener des factures d’eau, ce que certains ont fait. Histoire d’y voir un peu plus clair dans ce que coûte l’eau.

La consommation moyenne, en France, est de 148 litres d’eau par jour par habitant. Sur le total consommé, à peine 1 % est bu, 7 % est utilisé pour la cuisine et 20 % aux toilettes (d’où l’intérêt des toilettes sèches). La salle de bain, la lessive, l’arrosage du jardin font le reste. Rappelons que l’eau du robinet, qui sert à tous ces usages, est censée être potable.

Le prix moyen de l’eau à la consommation, dans l’Aude, est de 2,20 €/m³ (avec les taxes mais sans l’assainissement, c’est-à-dire le traitement des eaux usées).

Ce sont essentiellement les consommateurs qui paient l’eau (à 87 %), bien plus que les industriels (7 %) et les agriculteurs (4 % à travers la taxe sur les produits phytosanitaires). Les consommateurs paient donc une grande partie des frais de traitement de l’eau à la source, contrairement au principe « pollueur-payeur ».

Mais aussi, explique Aurel, la facture acquittée par les usagers finance beaucoup plus que le coût de l’eau : elle finance l’Agence de l’Eau et ses actions (aides aux collectivités et aux agriculteurs pour les inciter à avoir des pratiques respectueuses de l’environnement), elle contribue au remboursement de la dette de l’État (à hauteur de 200 M€ par an) et même elle finance l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage), ce qui permet au gouvernement de se faire bien voir des chasseurs en diminuant par deux le coût du permis de chasse.

Si le consommateur paie plus que sa part, c’est aussi parce que l’État s’est désengagé et ne finance plus la politique de l’eau. Il a par contre mis en place une logique de marchandisation de l’eau : les communes n’ont plus le droit de distribuer l’eau gratuitement à leurs habitants. Cette marchandisation profite au passage aux compagnies fermières (Veolia, Suez, BRL, etc.), qui se voient souvent confier la gestion de l’eau en délégation de service public. La loi Notre, en obligeant les communes à adhérer à une intercommunalité (communauté de communes ou d’agglomération), a transféré la gestion de l’eau à celles-ci.

On a mis en place deux cercles vicieux, conclut Aurel : la fabrique de non-qualité de l’eau ; et le paiement intégral de l’eau par l’usager, sans ménager les plus démunis.

Du fait de l’accroissement constant de la facture, de plus en plus d’usagers en France ne peuvent plus payer leur facture d’eau, sans compter l’accroissement du nombre de ceux qui ne disposent pas d’un logement et donc d’un accès à l’eau. La pauvreté en eau est un problème public en France ! Aurel appelle à saisir une belle aventure de convergence des luttes environnementales et sociales !

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