Comprendre les origines de la crise de l’agriculture française pour construire une agriculture éco-responsable et humaine (RESUMé)

Ce texte de Jean-Pierre Jouany et François Xavier de Montard, directeurs de recherche honoraires de l’INRA, membres de l’association GREFFE (Groupe Scientifique de Réflexion et d’Information pour un Développement Durable), est le résumé d’un texte de 16 pages dans lequel les éléments présentés ici sont développés et illustrés. Voir le texte intégral.

I– Un constat accablant

L’agriculture française a subi des bouleversements profonds après la guerre de 1939-45 pour répondre à la pénurie alimentaire qui frappait le pays. La recherche d’une productivité maximale a conduit à des mutations majeures dont le remembrement des parcelles et l’agrandissement des exploitations, le drainage et l’irrigation, l’apport massif d’intrants, une sélection génétique basée sur le rendement, une simplification des assolements et une spécialisation des productions. L’autosuffisance alimentaire a été obtenue dès 1970 et le coût relatif de l’alimentation a alors considérablement baissé ; il représente 20 % du budget des ménages aujourd’hui contre 40 % en 1950. De nombreux acteurs interviennent désormais dans la filière agricole et la part du budget consacrée à l’alimentation allant effectivement aux agriculteurs n’est que de 4 %. L’essentiel de la valorisation se fait donc en aval de l’agriculteur qui, par ailleurs, supporte tous les risques.

L’intensification de l’agriculture a entraîné une profonde transformation de la société, de notre mode de vie et de notre environnement. Le nombre d’agriculteurs est passé de 10 millions en 1945 à moins de 1 million aujourd’hui, tandis que la population française augmentait de 27 millions. L’exode rural vers les villes a pu, un temps, être absorbé par le développement concomitant de l’industrie, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui avec le ralentissement de la croissance et la robotisation. Cette situation explique, en partie, la crise sociale et la situation de chômage endémique de notre pays.

La production de masse d’aliments standardisés, bruts ou transformés, de qualités gustative et sanitaire plutôt insatisfaisantes, arrivant souvent au consommateur après un circuit complexe et délétère pour l’environnement, caractérise une part dominante de l’agriculture actuelle. De l’usage très répandu des pesticides résulte une contamination généralisée de l’environnement et de la population, y compris des enfants, dont les effets négatifs sur la santé sont maintenant avérés. Du coût important et sans cesse croissant des consommations intermédiaires (engrais, pesticides, entretien des matériels et bâtiments, frais vétérinaires…), résulte un revenu par exploitant très insuffisant pour la moitié d’entre eux, malgré un travail éreintant. En outre, le mode de production dit « intensif » coûte cher en intrants, émet des gaz à effet de serre (GES) en quantités considérables et n’améliore plus les rendements. Le constat amer de crises à répétition de l’agriculture qui ne sont plus maîtrisées par les responsables européens et nationaux, impose une nouvelle forme de production de nos aliments qui soit autrement plus économe, autonome, écologique, diversifiée et humaine.

II – Des propositions innovantes

L’originalité des propositions des acteurs agricoles innovants qu’il faut soutenir préférentiellement consiste en l’articulation d’une gestion saine de l’environnement avec une économie prospère de l’exploitation agricole et une revitalisation du monde rural. Parmi ces acteurs, on peut citer les agriculteurs biologiques mais pas seulement tant sont riches les expériences réussies sur le terrain (élevage à l’herbe intégral, association cultures-élevage…).

Pour l’environnement, il s’agit de supprimer (ou réduire fortement) l’usage des pesticides, des engrais de synthèse et des émissions de GES, d’entretenir la biodiversité et les services écosystémiques, de concevoir des agro-systèmes produisant des aliments de grande qualité, d’économiser l’énergie, de repenser le travail des sols (technique de non-labour, semis direct, couverture végétale permanente)… Du point de vue économique, il s’agit de maintenir en nombre des exploitations de taille moyenne qui fourniraient des produits de qualité et qui participeraient à leur transformation et leur commercialisation pour tirer profit de la plus-value faite en aval de la production. Ce gain, associé à des investissements et des emprunts strictement raisonnés, à une réduction des consommations intermédiaires, à une régulation des prix favorable aux producteurs et à une orientation des subventions pour soutenir les fonctions multiples de l’agriculture, permettrait aux acteurs principaux de l’agriculture de vivre décemment de leur dur labeur.

Du point de vue de la société rurale et de la vie sociale, il s’agit de rendre possible à nouveau le recrutement de jeunes agriculteurs en nombre et d’encourager la participation des agriculteurs à l’organisation de leur filière à l’échelle locale, régionale et nationale. L’animation de ces forums serait confiée à des personnes totalement indépendantes des grandes coopératives et des firmes qui sont à l’origine des crises actuelles de notre agriculture.

Dans ces perspectives, les leviers d’action proposés sont les suivants :

1- Maximiser l’utilisation des ressources naturelles gratuites et illimitées comme l’énergie solaire et le gaz carbonique atmosphérique pour la photosynthèse, l’azote de l’air pour sa fixation symbiotique dans les légumineuses ; utiliser la couverture végétale permanente pour séquestrer du

carbone dans les sols et améliorer leur structure (humus) et leur capacité de réserve en eau.

2- Gérer soigneusement l’eau (maîtriser sa circulation en surface, alimenter les nappes phréatiques, réduire drastiquement l’usage des engrais azotés minéraux et des produits chimiques à l’origine des contaminations actuelles).

3- Libérer le commerce des semences paysannes pour préserver la biodiversité issue des millénaires de sélection paysanne, développer les associations et rotations de culture, l’agroforesterie, pour lutter contre les ravageurs et les maladies des cultures.

4- Limiter la fréquence des labours pour préserver le carbone séquestré dans les sols et associer étroitement élevage et polyculture pour améliorer l’autonomie et la résilience des exploitations.

5- Réduire l’utilisation de l’énergie fossile, développer la production de bioénergie à la ferme et réintroduire la traction animale lorsqu’elle se révèle avantageuse.

6- Fournir des produits alimentaires de qualité irréprochable dans des circuits courts ; intégrer l’agriculteur dans la chaîne de transformation et de commercialisation de ses produits au sein de laquelle les bénéfices seront partagés.

7- Rétablir la priorité de l’accueil des jeunes agriculteurs en faisant évoluer le rôle des Safer pour qu’elles interviennent réellement dans la régulation du prix du foncier, s’opposent à la concentration des terres ou à leur achat par des investisseurs-spéculateurs ou à leur urbanisation.

8- Orienter les aides et subventions vers des productions de qualité, vers une gestion de l’environnement qui préserve les agro-écosystèmes, les biodiversités domestiques et naturelles, et la qualité de vie en zone rurale. Les mesures n’allant pas dans ce sens devraient être taxées.

L’agriculture sera définie comme « durable » si elle parvient à sauvegarder les ressources naturelles qui constituent les principaux leviers de sa production.

Les labels de qualité (Label rouge, Spécialités traditionnelles garanties, AB) et d’origine (AOP, AOC, IGP) des produits alimentaires devront se développer ; déjà 25 % sont labellisés en 2016. La formation et l’information des consommateurs devraient orienter leur choix vers ces produits.

Le coût des aliments labellisés issus d’une agriculture durable rivalisera avec celui des aliments issus de l’agriculture conventionnelle intensive lorsque le montant des externalités négatives (santé, environnement, transport, biodiversité, qualité de vie, entretien de paysages diversifiés…) sera intégré dans les prix de production.

Il est vital et urgent de soutenir les pionniers de la nouvelle agriculture qui ont compris l’intérêt des méthodes agro-écologiques, de la sauvegarde des ressources naturelles et de l’importance de la nutrition sur notre santé. « Se nourrir » est le premier besoin vital de l’Homme et l’intérêt que la société doit y consacrer commande priorité.

Vers le texte intégral

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Une réflexion sur “Comprendre les origines de la crise de l’agriculture française pour construire une agriculture éco-responsable et humaine (RESUMé)

  1. ce texte résume bien la globalité des problèmes du monde agricole mais dans les solutions proposées il y manque deux choses à mon avis essentielles et sur lesquelles françois de ravignan insistait :
    l’accès à la terre qui ne peut se limiter à une réformette de la SAfer, il faut une réforme agraire contenant une redistribution de celle ci , jamais la terre n’a appartenu à si peu de personnes . il s’agit là de l’accès aux moyens de production auquel on peut adjoindre l’accès à l’eau , à l’habitat pour les jeunes paysans (un vrai problème dans certaines régions )
    et la protection des marchés agricoles , il faut stopper la libre circulation des produits agricoles à travers la planète et donc revoir ou annuler les traités de libre échange qui se sont multipliés depuis les années 90. à minima il faut revenir à la préférence communautaire , arrêter de mettre les agricultures du monde en concurrence .
    pascal pavie

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