L’amicalité, un appui pour repenser nos liens

Intervention de Clothilde de Ravignan, le 13/11/2016

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Clothilde de Ravignan (Photo Claude Le Guerrannic).

Nous convenions hier, dans un groupe intéressé par la question du sens, que notre devise républicaine liberté, égalité, fraternité ne pouvait qu’aller en trinité faute de quoi toutes les tyrannies peuvent s’installer, et cette fraternité elle-même pose problème comme ses deux auxiliaires du reste.

Dans notre mythe occidental, la première mort est un meurtre, Caïn tue son frère Abel, c’est déjà décourageant. Heureusement que nous ne vivons pas de mythes dirent certains ; pourtant, ils imprègnent, même à notre insu, notre culture, notre entendement de la vie. Donc, et l’histoire nous le montre suffisamment, la fraternité est à la fois une chose riche de promesses en même temps que difficile à vivre. Nous retenons donc qu’elle n’est pas un acquis, mais une construction à faire continuellement. Mais comment ?

Amicalité, le mot est sorti hier dans nos discussions. Le mot est beau. Il s’y glisse quelque chose de facile, de plaisant, une forme de grâce. Peu utilisé, répondrait-il à notre besoin de dépoussiérer les mots et vivifier les sens qu’ils recèlent, de sortir de la routine des mots fatigués ?

L’amicalité d’Aristote (1) peut-elle nous aider à penser nos liens, nos réseaux ? Il y a un petit travail de décryptage à faire avant que la publicité ne s’empare de ce bien joli mot. Bien que n’étant pas philosophe de formation, j’ai eu envie de réfléchir sur ce terme qui me plaît tout simplement. Il contient une forme de fraîcheur, de légèreté que l’on retrouve dans les mots comme convivialité, facilité, intégrité. Pour l’heure je laisserai tomber l’obscénité, tellement consciente qu’avec l’Homme, il y a l’Hommerie qui le suit comme son ombre.

Nous avons évoqué différentes raisons pour lesquelles il était nécessaire de se mettre en réseaux : l’intérêt, l’efficacité, révéler un potentiel, se faire connaître et faire savoir, la protection d’un bien commun. Ces différentes attitudes peuvent se dilater, prendre ensemble un intérêt particulier et un don total, la plus haute excellence de l’amicalité selon Aristote.

Pour lui en effet, quel que soit son niveau de perfection, l’amicalité est communauté et son expression la plus haute est le bien commun en même temps que l’accomplissement de chaque individu dans ce mouvement d’expression de ce bien commun. Il y a amicalité lorsqu’il y a souci de l’autre pour lui-même. Un peu comme Voltaire qui aurait dit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire« . Vraie ou fausse, cette citation me parait, en soi, intéressante. De la sollicitude pour l’être de l’autre et l’être en communauté. On ne peut pas prendre soin ou s’intéresser à tout le monde, s’est-il dit, mais nous pouvons faire un pas de côté comme nous l’avons vu dans le film « L’an 01 » pour nous décentrer de nous-mêmes et observer les choses ordinaires :

Allez dans un magasin, tout le personnel vous souhaite une bonne journée, c’est bienveillant, amical ; quand c’est le matin, cela fait plaisir, si vous répondez tranquillement : je vous la souhaite bonne également à vous aussi, – interrogation dans le regard de la vendeuse, le geste en suspens une fraction de seconde, puis tout repart. En fin de journée lorsqu’arrive la nuit que l’on vous souhaite une bonne journée à la caisse, ce souhait peut devenir insupportable ! La personne n’est pas dans la parole qu’elle dit et cela nous arrive bien évidemment à tous de ne pas être dans ce que nous disons. Le pas de côté ? Décider de faire attention. Décision. Il n’y a pas d’amicalité sans décision, rappelle Aristote, ni sans engagement pour se maintenir dans la durée.

Je reviens à François pour qui la notion d’engagement, de fidélité dans la parole donnée était véritablement un socle à partir duquel il orientait continuellement sa vie. Fidélité, rigueur et engagement se déclinaient dans deux directions qui chez lui, loin de s’opposer se complétaient.

Il éprouvait un besoin sans concession de nourrir sa vie spirituelle, sa vie intellectuelle en se retirant dans le silence et l’étude. Il me disait parfois : « Tu sais Clo, je n’ai qu’un seul sillon que je creuse« .

Rigueur vis-à-vis de son travail de chercheur, de son travail de pédagogue. Sur son bureau j’y ai lu pendant des années la citation de Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » (Albert Camus) (2).

Enfin et par-dessus tout une cohérence de vie qui faisait aller ensemble le cœur et l’intelligence, la bonté et la vie intellectuelle sous bien des formes. Je pense que c’est à cette cohérence tellement forte que l’on peut comprendre les réalisations de François, partout où il est passé. Alliance dynamique porteuse de fruits tellement divers. Combien de fois Fr. m’a fait remarquer que ce n’était pas la peine d’inventer des trucs nouveaux, des choses à faire ; la vie nous proposait déjà plein d’occasions que nous loupions, ces occasions manquées qui le désolaient.

Quant aux formes justes que nous voulons donner à nos élans de solidarité et de fraternité, elles se présenteront naturellement, je ne dis pas facilement, lorsque nous aurons rassemblé les ingrédients de leur manifestation. Faute de quoi, nous resterons toujours dans des dialectiques pouvoirs/contre-pouvoirs dont nous essayons de sortir aujourd’hui puisque nous en voyons les dangers.

1) Aristote, l’Amicalité, in « Éthique à Nicomaque » livres VIII et IX, traduction et postface de Jean Lauxerois, Association À Propos 2002.

2) Albert Camus (1944), essai « Sur une philosophie de l’expression« , publié dans Poésie 44.

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