Podemos : de la rue aux institutions

« Nous avons décidé d’aller dans les institutions, au risque de se perdre, quelle autre solution avions-nous ? », dit Alberto Arricruz, expliquant la stratégie de Podemos. Ce mouvement a choisi de prolonger la mobilisation des Espagnols dans la rue depuis le 15 mai 2011 par un processus de conquête des institutions. Apparaît alors le risque que Podemos devienne un parti politique comme les autres…

Entre Alberto et Lola, Alistair, animant le débat.

Entre Alberto et Lola, Alistair, animant le débat.

Nous avons eu la chance, lors de ces Rencontres 2016 des Ami.es de François de Ravignan, de recevoir deux représentants de Podemos : Alberto Arricruz, co-coordinateur du Cercle de Paris (l’un des plus importants de Podemos), et Lola Bañon, conseillère en communication de la Comunitat Valenciana (pouvoir autonome régional), journaliste à la télévision et enseignante en journalisme à l’Université de Valence.

Podemos, comme le rappelle Alberto Arricruz, est né des mobilisations qui ont surgi spontanément en Espagne à partir du « 15M » (le 15 mai 2011 ; on a aussi parlé de « mouvement des indignés »). « Le 15M a surpris beaucoup de gens, y compris en Espagne. La jeunesse a surgi sur les places en dénonçant la démocratie factice et en disant : ils ne nous représentent pas. »

Ces mobilisations sont venues à la suite d’une crise économique très dure, avec notamment l’éclatement de la bulle immobilière, et de la mise en place, par le gouvernement du Parti Populaire (droite), d’un programme d’austérité (parmi lequel des baisses drastiques du budget de la sécurité sociale). Le PP dit avoir « sauvé les banques », en réalité il a enrichi les grandes fortunes et en a fait payer les conséquences à la population : parmi les effets de la crise, de très nombreuses expulsions de familles accédant à la propriété et une hausse du chômage, qui prive la jeunesse de perspectives : avec, par exemple, 50 % de jeunes au chômage dans le Sud de l’Espagne ; et 1,5 millions d’Espagnols qui ont émigré ces dernières années.

Podemos s’est alors constitué « avec l’idée que l’on ne pouvait pas laisser les institutions aux mains de ces gens-là et qu’il fallait aller aux institutions, avec toutes les contradictions que cela comporte. »

A l’origine de Podemos, en 2014, quelques personnalités, dont Pablo Iglesias, qui ont appelé à constituer des listes alternatives aux élections européennes. Ces listes ont obtenu 8 % des voix : « un premier tremblement de terre. Le deuxième tremblement de terre c’est quand Podemos est devenu un parti politique en novembre 2014. » Un parti particulier : pour y adhérer il suffit de s’inscrire sur internet (gratuitement et avec possibilité de don), ce qui permet de participer aux débats et aux votes internes. Le parti est également structuré en cercles, locaux ou par métier, où tout le monde peut venir librement. Cette assise populaire est un socle essentiel de Podemos.

Alberto Arricruz.

Alberto Arricruz.

La contre-offensive du pouvoir a montré que celui-ci prend au sérieux la menace de Podemos. La droite, dit Alberto Arricruz, a créé et subventionné un nouveau parti, « Ciudadanos » (citoyens), à partir du parti catalan existant « Ciutadans ». Ciudadanos se dit, comme Podemos, parti de rassemblement populaire et affiche des positions de centre droit.

En mai 2015, lors des élections municipales, les listes proches de Podemos sont arrivées en tête dans les plus grandes villes du pays et, moyennant des alliances, ont accédé au pouvoir municipal.

Puis sont venues les élections générales (au Congrès des députés et au Sénat), en décembre 2015. Podemos et ses alliés ont recueilli au congrès des députés 20 % des suffrages exprimés, très près du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol, 22 %) et devant Ciudadanos (14 %). Le PP (28 %) et le PSOE ont perdu énormément de voix : ils sont passés, ensemble, de 73 % en 2011, à 51 % en 2015.

Podemos aurait pu accéder au gouvernement, moyennant une alliance avec le PSOE. Mais celui-ci a préféré tenter une alliance avec Ciudadanos, sans succès ; il a fini, à l’issue de la dissolution du congrès et de nouvelles élections aux résultats proches des premières, par permettre, en s’abstenant, l’investiture de Mariano Rajoy, le leader du PP. Cela malgré les tentatives de Podemos de trouver à nouveau une alliance PSOE-Podemos.

« La lutte est très âpre », dit Alberto Arricruz, qui n’attend rien des socialistes, « le parti qui a gouverné le plus longtemps depuis Franco » et qui est donc responsable, avec le PP, de la politique favorable aux élites au détriment de la grande masse de la population. Mais Alberto Arricruz est confiant : « Podemos obtient plus de 30 % des votes chez les moins de 35 ans : Nous sommes le parti de l’avenir ».

La force de Podemos c’est son ancrage populaire

Fille d’ouvriers, sans avoir jamais adhéré à un parti, Lola Bañon se sent « socialiste dans l’âme » et se dit très déçue que le PSOE « n’ait pas fait son travail ; c’est très douloureux pour nous. » Il y a, dans les militants de Podemos, de nombreux socialistes, au côté de communistes et d’anticapitalistes.

Lola Bañon.

Lola Bañon.

Elle revient sur les origines de Podemos : « Sa véritable origine, ce sont des professeurs d’université qui ont élaboré une pensée politique à partir des récentes révolutions latino-américaines ». Elle souligne aussi que « le 15M n’aurait pas été possible sans les printemps arabes ».

Personnellement, Lola Bañon a hésité avant de s’engager dans Podemos. Du fait notamment de son métier de journaliste, elle souhaitait garder sa neutralité. Mais elle a choisi « l’opportunité d’agir ».

Pour les militants qui vont aux élections avec Podemos, dit-elle, « ce n’est pas une façon de gagner leur vie ; ils gagnent moins en tant qu’élus que dans leur métier, et ils mettent en péril leur carrière. »

« Être dans la rue, c’est très important. Mais pour prendre le pouvoir nous devons être plus offensifs. La capacité à organiser un parti, on ne la trouve pas dans la rue mais dans les structures politiques ; la rue a accompagné ce mouvement. »

« Le vote Podemos est populaire », souligne Alberto Arricruz. « Nous avons beaucoup discuté pour savoir si nous devions nous présenter comme un parti de gauche, ce qui revenait à être catalogués d’extrême gauche. Mais nous nous adressons à tout le monde ; nous ne nous sommes pas construits sur un programme alternatif mais sur une bataille culturelle pour le sens et pour catalyser les émotions, le parler vrai. Nous avons voulu créer un rassemblement populaire en n’oubliant personne. »

Podemos reste en construction. En 2017 il va mettre en place « une nouvelle organisation, pour s’installer, sans devenir un parti comme les autres. On continue de courir en s’attachant les lacets en même temps », comme disait Pablo Iglesias.

Une question cruciale des débats de ces Rencontres surgit alors : Comment éviter de retomber dans les travers du pouvoir ? Les représentants de Podemos répondent : « La nature humaine est ce qu’elle est, partout, ce risque existe ; mais les gens ont fait beaucoup de sacrifices dans leur profession pour s’engager dans Podemos, et puis il y a la limitation à deux mandats, la révocabilité des élus par référendum révocatoire, la limitation des revenus, une éthique et la possibilité d’aller chercher l’expression populaire le plus souvent possible. »

« Le programme électoral de Podemos a été élaboré de façon démocratique, lors de débats à la base. Et si Podemos a été construit comme une machine électorale, il doit se conforter par un bon exercice du pouvoir local et travailler dans les luttes sociales et les chaîner dans la même direction. » Alberto Arricruz cite Gramsci qui soulignait la nécessité de passer d’une lutte de mouvement à une guerre de positions. « Podemos, c’est le moyen de tenir des positions. »

« Les Espagnols », dit-il, « ont tendance à croire que leur système démocratique, issu de la transition après le franquisme (et négocié avec le pouvoir franquiste qui a obtenu l’impunité pour les crimes passés et le maintien de l’oligarchie) est typiquement espagnol. En fait, dans la période actuelle, la situation est la même que dans toute l’Europe, avec une alternance factice pour maintenir le pouvoir de la finance supranationale ; et ces pouvoirs tolèrent l’extrême droite : la différence, en Espagne, c’est que le PP contient l’extrême droite. »

Cela étant, « l’Espagne est l’un des rares pays d’Europe où l’alternative n’est pas populiste mais progressiste. » Globalement, en Europe « les pouvoirs factices » (de droite ou sociaux-démocrates) « préfèrent les fascistes aux alternatives démocratiques ».

Dans un contexte de reconquête des acquis populaires par le monde des grandes entreprises et de la finance, les mois et les années à venir risquent d’être difficiles pour la grande majorité des citoyens européens. L’expérience de Podemos est l’une des alternatives dans lesquelles repose quelque espoir, même si espérer n’empêche pas de garder son esprit critique.

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En savoir plus sur Podemos.

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