MONTAGNE LIMOUSINE : Un territoire lieu de vie plutôt que « plate-forme productive »

Le Plateau de Millevaches est couvert à 54 % de forêts. Des habitants, nouvellement installés ou revenus au pays, s’efforcent d’en faire un lieu de vie plutôt qu’un désert vert. C’est ce qu’explique Michel Lulek, co-fondateur de la Sapo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

La forêt recouvrait, il y a cent ans, moins de 5 % de la « Montagne Limousine », autre nom du plateau. Après la 2e guerre mondiale, on l’a reboisée massivement en résineux : aujourd’hui, la forêt recouvre 54 % de la superficie. Au détriment de l’agriculture et avec par conséquent une forte baisse de la population.

Depuis quelques décennies, toutefois, la situation s’inverse ; le solde migratoire de cette petite région est désormais positif. En effet, des gens sont attirés par ce territoire, non pas par son économie, peu porteuse d’emplois, mais par les conditions de vie, les relations entre les habitants…

Michel Lulek et cinq de ses amis ont participé à ce mouvement. En 1984, ils ont donné le jour à un projet de scierie-raboterie. « Nous ne cherchions pas uniquement à travailler », dit-il. « Nous voulions vivre sur un territoire. » Ils ont, en créant la société anonyme à participation ouvrière (Sapo) Ambiance Bois, privilégié le temps partiel, l’autogestion, le partage des responsabilités et l’égalité de salaires. La Sapo a aujourd’hui 25 salariés. Michel Lulek a changé d’activité pour créer une autre coopérative, la Scop La Navette (édition, information, accompagnement des associations).

Ambiance Bois produisait au début des produits de sciage (lambris, parquet, bardage et autres matériaux) mais s’est vite diversifiée dans la menuiserie, la charpente et la construction à ossature bois. C’était une façon d’élargir la gamme et de répartir les risques par rapport aux aléas du marché mais surtout d’avoir un travail plus varié et plus créatif.

Des choix économiques déterminants

« Si l’on veut préserver l’état d’esprit » qui est de participer à la vie d’un territoire, « il faut se poser la question des choix économiques », dit Michel Lulek. Cela notamment à l’échelle de l’entreprise : Ambiance Bois a par exemple reçu une offre de fourniture de main-d’œuvre intérimaire polonaise, avec des ouvriers malléables, en contrat précaire, qui pouvaient être très facilement substitués par d’autres s’ils ne convenaient pas à l’utilisateur. Bien sûr, il n’était pas question d’accepter.

Photo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

Autre exemple sur le plateau, depuis trois ou quatre ans des entreprises chinoises achètent du bois en grande quantité, l’envoient par containers en Chine, le transforment et revendent les produits finis en Europe. Là le choix appartient aux propriétaires forestiers qui leur vendent, ou pas, le bois.

Pour ce qui est des scieries, il y a un fossé entre Ambiance Bois et une scierie type. La première génère un emploi sur 8 ha de forêt ; la seconde, un emploi sur 109 ha. Si l’on pousse le raisonnement à l’absurde, le plateau peut générer 1 600 emplois sur le modèle de la grosse scierie, mais 20 000 emplois sur le modèle d’Ambiance Bois (1).

Des emplois, bien sûr, ce sont des habitants, des écoliers, du dynamisme. Les choix économiques ont un effet direct sur tout cela.

Michel Lulek cite deux scénarios du CGET (Commissariat général à l’égalité des territoires ; ex-Datar, Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire) pour les territoires à faible densité. Il y a le scénario « plate-forme productive », c’est par exemple un Plateau de Millevaches et ses 160 000 ha de forêt destinés à de la matière première : « on n’a plus besoin d’habitants. C’est d’ailleurs le cas de la Beauce, avec ses kilomètres de monoculture céréalière et une densité de population très faible. » Autre scénario, « l’avant-scène des villes », c’est-à-dire une zone de loisirs pour citadins. « On ne peut pas accepter ce type de scénarios ».

Sur le plateau, les habitants se sont organisés pour exprimer ce refus, par exemple, avant les municipales de 2014, autour d’une plate-forme commune de la Montagne Limousine. Ils ont dénoncé un modèle de développement économique qui, « depuis un siècle, cherche à développer ce plateau ; et pourtant il se vide (…). On ne repeuple pas un territoire à partir de la logique qui en a fait un désert. » Michel Lulek le redit : « La richesse de ce territoire, c’est surtout ce qui se tisse entre tous. »

Photo Ambiance Bois.

Photo Ambiance Bois.

Réseau REPAS : échanger sur les pratiques alternatives

Travailler localement n’empêche pas de travailler à une échelle plus large. C’est ce que font les fondateurs d’Ambiance Bois au sein du réseau Repas (Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires). Il s’agit de « cultiver les relations entre les initiatives alternatives au niveau local mais aussi avec les autres territoires. Ce maillage permet d’être forts à une échelle plus importante. »

Le Repas regroupe des collectifs, des entreprises, des structures engagés dans des pratiques économiques. Il est issu du Reas (Réseau de l’économie alternative et solidaire), lui-même issu de l’Aldea (Agence de liaison pour le développement de l’économie alternative).

Le réseau travaille dans un esprit pragmatique : « Il est plus facile de se retrouver sur des pratiques que sur des approches théoriques, culturelles ou idéologiques. En affirmant des réponses pratiques, on affirme des choses plus fortes qu’en restant au niveau des mots. »

L’une des activités du réseau est de répondre à des demandes individuelles de l’extérieur en partageant l’expérience de gestion collective qu’ont les membres du réseau. Ce qui induit des créations d’activité et permet de tisser un maillage. « A partir de là, on pourra construire des choses dans les situations dramatiques imaginables (2). On ne sera pas tout seuls, on aura déjà des pratiques collectives, coopératives qui s’inscrivent dans l’appropriation, la maîtrise des outils. »

Le débat qui a suivi l’intervention a porté sur la traduction politique de la mise en réseau des alternatives. Michel Lulek souligne que « Repas reste un réseau, pas un parti politique ; il est fait de diversité et cette diversité l’empêche d’émettre des prises de position systématiques sur les problèmes de société. »

Christian Sunt évoque le mouvement coopératif de l’École de Nîmes, qui mettait en avant l’émancipation sociale et non pas la défense d’intérêts corporatistes. « Les années 1980 », dit-il, « ont vu la renaissance du socialisme utopique, c’est-à-dire de la recherche de l’émancipation sociale non pas par la prise de pouvoir mais par des expérimentations concrètes. Le mouvement social-démocrate a fait faillite ; on est en train de réinventer le mouvement socialiste utopique. »

Michel Lulek rebondit par rapport au mouvement coopératif et plus précisément par rapport à l’Économie Sociale et Solidaire, qui a été mise en avant ces dernières années. Il souligne le fait que l’ESS regroupe deux visions, celle, héritière du socialisme utopique, qui voit l’ESS comme une alternative potentielle au capitalisme, et la vision qui la considère comme une niche à l’intérieur du capitalisme. Il semble bien que ce soit cette dernière vision qui est majoritaire.

Pascal Pavie, Christian Sunt et Antoine Baratier soulignent le fait que, selon eux, l’action influe sur la prise de décision politique. « Le réseau », dit Antoine, « est une force pour devenir résilients, pour promouvoir une nouvelle économie, pour relier les gens face au marché global ; ne nous privons pas d’influencer le politique sur les territoires où nous sommes, pour élargir la dynamique. »

1) Un hectare de forêt produit en moyenne 10 m³ de bois par an (avec une coupe rase tous les trente ans). Le plateau compte 160 000 ha de forêt. Ambiance Bois scie 2 000 m³ par an ; 200 ha lui suffisent pour son approvisionnement, avec ses 25 emplois. L’autre scierie produit 45 000 m³ de sciages par an, elle a donc besoin de 4 500 ha de forêt, pour seulement 41 salariés.

2) Voir l’intervention de Pablo Servigne, lors de ces mêmes Rencontres, sur l’effondrement.

Voir le site d’Ambiance Bois.

Voir le site de La Navette.

 

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