VIA CAMPESINA : La souveraineté alimentaire passe par la relocalisation

Relocaliser c’est aussi refuser la logique de mise en concurrence des paysans au profit des multinationales.

La souveraineté alimentaire est l’un des principaux combats de Via Campesina, explique Christian Roqueirol, éleveur ovin dans l’Aveyron, membre de la Confédération Paysanne, qui est intervenu lors des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan le samedi 22 novembre 2014 à Greffeil.

Afiche Paris FR

Avant d’entrer précisément dans le sujet, il présente Via Campesina : c’est un mouvement mondial d’organisations paysannes (paysans mais aussi travailleurs de la terre), créé en 1993 ; il regroupe aujourd’hui des organisations de 70 pays et représente quelque 220 millions de paysans, avec une forte implantation en Amérique du Sud et en Asie, une présence en progression en Afrique et moindre en Europe (présence surtout en France et en Espagne).

Via Campesina, donc, se bat pour la souveraineté alimentaire, c’est-à-dire la possibilité pour chaque pays de produire la nourriture pour ses habitants. Mais en même temps cela implique de ne pas exporter sa production d’une manière qui gênerait la production de nourriture dans d’autres pays, autrement dit de ne pas exporter ses surplus à bas prix.

Tout cela, poursuit Christian Roqueirol, exige un certain nombre de conditions.

D’une part la maîtrise de la terre : or, depuis une vingtaine d’années on assiste à un accaparement croissant du foncier des pays pauvres par les multinationales ou les États étrangers comme la Chine, la Libye, les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite… qui pensent qu’ils n’arriveront pas, sur leur sol, à nourrir leur propre population. On peut estimer cet accaparement à 50 millions d’hectares au moins à ce jour et c’est un mouvement qui se poursuit à grande vitesse.

Pour que les petits paysans puissent avoir une sécurité pour eux et leurs familles sur une longue période, ils doivent bénéficier d’un droit d’usage garanti au minimum pour une carrière de paysan et éventuellement pour sa succession (« nous ne pensons pas que la propriété privée soit la solution »). Dans la plupart des anciennes colonies, par exemple en Afrique, la terre appartient à l’État mais les paysans ont des droits coutumiers. Toutefois, ceux-ci ne sont pas respectés par les gouvernements qui souvent expulsent les paysans pour donner la terre (plus souvent en bail à long terme qu’en vente) à des sociétés ou des pays étrangers.

La terre, soustraite aux paysans, est souvent destinée à la production d’agrocarburants (palmier à huile, jatropha…), qui accapare d’importantes superficies. Ou encore aux cultures alimentaires d’exportation (café, cacao, fruits tropicaux…)

L’accès à l’eau est une autre condition pour que s’exerce la souveraineté alimentaire. Or, l’eau est de plus en plus privatisée.

Il y a aussi l’accès aux semences et la possibilité pour les paysans de produire leurs propres semences. Via Campesina se bat contre le brevetage du vivant et les projets de loi toujours plus restrictifs pour les petits paysans quant à l’utilisation de leurs propres semences.

Il faut enfin que le marché soit encadré. Via Campesina se bat contre les accords de libre-échange, depuis le Gatt jusqu’à l’OMC et au Tafta. Comme les grandes puissances n’arrivent pas à obtenir des accords sur l’agriculture à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), elles se sont tournées vers des accords de libre-échange bi ou multi-latéraux. Ces accords « menacent fortement notre capacité à nourrir nos populations ; si on laisse faire ces traités (Canada/UE ; États-Unis/UE), nous n’arriverons plus à produire certains produits chez nous ni à le faire dans de bonnes conditions. Nous serons mis en concurrence avec des produits qui vont arriver sans barrières, douanières ou sanitaires, comme le bœuf au hormones américain, le champagne californien… »

Mais, poursuit Christian Roqueirol, nos propres produits, de leur côté, concurrencent les produits asiatiques et africains (exemple du poulet et des céréales) : en arrivant sur leurs marchés moins chers que ce que leur coûte la production des mêmes denrées ils rendent impossible la production locale. Cette situation de concurrence, notamment de l’Union européenne vis-à-vis des pays africains, a récemment été renforcée par la signature des APE (Accords de partenariat économique), qui réduisent encore plus les barrières douanières à l’entrée dans ces pays pour nos produits.

Relocaliser, c’est possible

La relocalisation de l’économie est donc un grand objectif de Via Campesina, de manière à produire et à consommer localement.

Pour Christian Roqueirol, cet objectif n’a rien d’abstrait ; il le pratique depuis son installation en élevage ovin en 1982 : il produit ses agneaux, les transforme et les vend en vente directe. Cela grâce à la mise en place d’un atelier de transformation collectif en Cuma (coopérative d’utilisation du matériel en commun) et d’un GIE (groupement d’intérêt économique) pour la commercialisation : « Individuellement, on s’épuise ; en travaillant ensemble, on ne se fait pas concurrence sur le marché, on est ensemble, on n’est pas épuisés par toutes ces tâches nouvelles. Il faut que la relocalisation soit réaliste et possible pour tout le monde ; dans une structure commune c’est plus facile. »

« On peut aussi, pour certains produits, organiser la transformation en commun à plus grande échelle, au niveau régional ou national par exemple ; pour moi, l’échelle de relocalisation n’est pas figée, l’important c’est de ne pas concurrencer les autres. »

« En essayant de vendre au plus proche du lieu de production, nous rejoignons les objectifs locaux et globaux. »

* * * *

François de Ravignan, militant de la relocalisation

Pascal Pavie, en introduction de cette intervention, a rappelé le combat de François de Ravignan pour la relocalisation. François, qui était adhérent de la Confédération Paysanne, partageait les luttes de ce syndicat membre de Via Campesina : c’est lui qui avait proposé d’élargir la possibilité de l’adhésion à la Confédération Paysanne à tous les « paysans », c’est-à-dire, dans son esprit, à tous les habitants du pays.

Pascal dit aussi le plaisir qu’il a eu de voyager avec François, de découvrir avec lui les luttes des travailleurs agricoles en Andalousie (avec le Soc), celles des paysans en Turquie (avec le syndicat Ҫiftçi-Sen, qui fait partie de Via Campesina) et de manière générale les réalités de l’agriculture à travers le monde : « Les réalités qui oppressent les paysans dans les autres pays, ce sont les mêmes que les nôtres. »

En savoir plus : Via Campesina.

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