LA MODE DANGEREUSE DU « BOIS ENERGIE ». Pour une forêt paysanne, contre une forêt industrielle.

L’utilisation de biomasse forestière pour produire de l’électricité est incohérente à plusieurs titres : elle offre un faible rendement énergétique, elle accapare la ressource au détriment de la biodiversité et elle induit une sylviculture industrielle spécialisée. Le Réseau pour une Alternative Forestière lui préfère une « forêt paysanne ».

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Photo Wiki Commons (The lumberjack was here, Evakonpoika).

Les modes d’utilisation de la forêt était l’un des thèmes des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, le samedi 22 novembre 2014 à Greffeil. Christian Sunt, du Réseau pour une Alternative Forestière, est intervenu pour dresser le panorama : la biomasse cultivée (blé, maïs, colza…) à destination des agrocarburants est un échec (mauvais rendement économique et énergétique, concurrence avec la destination alimentaire) et on en a « un peu sonné la fin de l’histoire ». Une autre phase de biomasse cultivée, destinée à la production de méthane, est en train de se développer : on « cultive » pour cela du maïs « ou des vaches : la Ferme des 1 000 vaches est un alibi pour faire de l’énergie ». Et puis il y a la biomasse forestière, pour la production d’électricité, pour laquelle de gros projets sont en cours.

Au départ, poursuit Christian Sunt, l’idée du « bois-énergie » c’était d’utiliser ce qui reste après une coupe, les rémanents (la partie de l’arbre qui n’est pas valorisée) ou les coupes d’éclaircie (historiquement, ces sous-produits de la sylviculture étaient utilisés en bois de chauffage). Mais aujourd’hui « la demande d’énergie est telle que l’on fait du sous-produit le produit essentiel ; cela change les pratiques forestières et les usages, au détriment des autres usagers de la forêt ».

Du bois pour faire de l’électricité

L’intervenant rentre dans le détail : dans sa politique énergétique, la France prévoit le maintien du nucléaire, la diminution de l’utilisation du charbon et donc la transformation des centrales thermiques à charbon en centrales à bois. On considère que le bois est une énergie renouvelable et on favorise son image (« les industriels se sont infiltrés dans l’élaboration de cette image ») ; cela sur une base fausse : l’idée d’un équilibre de l’énergie à base de bois est erronée ; les arbres sur pied, certes, absorbent du CO2, mais leur combustion en produit beaucoup ; et leur transformation en électricité offre des rendements faibles en énergie, de l’ordre de 30 % à peine (il faut brûler trois arbres pour obtenir l’énergie qu’un seul arbre pourrait fournir), dont il faut déduire les pertes sur les lignes électriques. Plutôt que de destiner la biomasse forestière à la production d’électricité, le Réseau pour une Alternative Forestière préfère l’utilisation du bois en chauffage direct, individuel ou collectif, dont l’efficacité énergétique est de 70 à 80 %.

Le ministère de l’industrie sous la présidence Sarkozy (le ministre était Eric Besson) a défini en France 18 projets de centrales à biomasse, dont 3 dans le Grand Sud-Est : l’un à Pierrelatte, en activité, qui traite 400 000 tonnes de bois par an ; un second à Gardanne (groupe E.ON), qui est bien avancé (un million de tonnes par an) ; le troisième à Brignoles, en projet (400 000 tonnes). Ces centrales ont en fait une logique de production d’électricité pour l’exportation.

Outre le problème de faible rendement, elles posent un problème d’approvisionnement : pour celle de Gardanne on a défini un rayon d’approvisionnement de 400 km, qui comprend la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et les Cévennes ; dans ces zones, la demande de bois biomasse vient concurrencer les autres usages. Il est aussi prévu d’importer du bois du Canada (où l’on est en train de détruire les forêts primaires et leur réserve de biodiversité).

Une demande industrielle qui tend à standardiser la forêt

Autre grief contre les centrales à bois, leur émission de particules fines, comme toute combustion du bois, mais avec une forte concentration, d’autant plus lorsqu’elles se situent, comme à Gardanne, en pleine ville.

L’une des critiques les plus importantes des forestiers contre le modèle industriel bois-énergie c’est qu’il a besoin d’un type de sylviculture, celui du taillis à courte rotation (environ 25 ans), qui ne permet aucune autre valorisation (comme par exemple les petites poutres et les piquets en châtaignier dans les premières éclaircies), épuise les sols, entraîne un embroussaillement pendant au moins une quinzaine d’années. D’où augmentation des risques d’incendie et perte de biodiversité du fait de la fermeture des milieux : plus question de ramasser les champignons, de faire paître des animaux ; les animaux sauvages ne trouvent plus de nourriture dans ce milieu. La perte de biodiversité est aussi liée au fait que ce type de taillis se limite aux espèces qui rejettent de souche, comme le châtaignier et le chêne blanc.

Une expérimentation a été menée à l’origine de la filière bois-énergie : dans les années 1970, après la première crise pétrolière, les industriels ont exploité des parcelles expérimentales utilisant ces techniques pour la production de plaquettes (à partir de broyat de bois sur les coupes). Le Centre Technique du Bois (CTB) et l’Office National des Forêts (ONF), qui ont suivi ces expérimentations, ont vite souligné les effets négatifs de ces méthodes : lors de la coupe, les machines rasent l’ensemble des brins du taillis, de manière peu propre à la régénération, ce qui affaiblit la souche ; il n’y a plus de rémanents sur les parcelles ; le chargement du bois crée des ornières, tassant le sol et le stérilisant pour deux ou trois décennies ; les machines consomment beaucoup de carburant et polluent.

« Ceux qui disent que le bois-énergie électrique permettra de trouver un débouché au bois que l’on ne pouvait pas vendre disent n’importe quoi », souligne Christian Sunt : « les industriels veulent des forêts spécialisées, pour les couper à blanc. »

Il cite au passage une autre forme de modèle forestier industriel (en bois d’œuvre), celui qui a été imposé dans le Tarn. Ce département a été reboisé en Douglas dans les années 1975, « avec des conséquences désastreuses pour l’avenir du territoire » : aujourd’hui, les scieries sont en train de fermer ; le Douglas, en effet, est vendu bord de route aux Chinois qui le chargent sur des bateaux et le transforment en Chine.

Retrouver une diversité d’usages

Au moment du débat, une intervenante a estimé, concernant la biomasse pour l’énergie, qu’il « ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain » : il y a, dit-elle, des utilisations non-industrielles de cette biomasse.

Une question a aussi été posée sur le démantèlement de l’ONF que traduisent la réduction de ses effectifs et l’augmentation de ses tarifs (multiplication par sept) vis-à-vis des petites communes.

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Le Réseau pour une Alternative Forestière (lui-même partie intégrante du réseau SOS Forêt), qui regroupe des forestiers privés et publics, se structure peu à peu. Il a engagé une réflexion sur une gestion alternative de la ressource bois, selon le concept de « forêt paysanne », qui rejoint les utilisations traditionnelles, avec une multiplicité d’usages et d’usagers (paysans, bûcherons, scieurs…). Ce type d’utilisations maintient la diversité et l’équilibre des écosystèmes.

Le réseau diffuse de l’information, passe des contrats avec les petits propriétaires sylviculteurs pour travailler différemment. Il fait de la pédagogie auprès d’eux, à partir par exemple de la gestion recommandée par Pro Silva (forêt irrégulière et mélangée, pas de coupe à blanc…), et les gens y trouvent un intérêt. « Il faut revenir aux communs, à la gestion par des artisans de proximité, individuels ou en coopérative, et refuser une privatisation de l’espace public au profit des industriels », conclut Christian Sunt.

Le réseau a édité un document, avec Nature & Progrès et un petit livre « Vivre avec la forêt et le bois ».

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De graves conséquences locales

Du point de vue politique et social, le projet de Gardanne divise : la CGT Énergie de Gardanne se polarise sur la défense des emplois de l’usine, avec l’appui de la municipalité (PCF), tandis que la CGT Forêt met en avant la destruction d’emplois dans la filière bois ; les habitants riverains se battent contre les nuisances. Mais il y a aussi une grande résistance des Conseils départementaux provençaux, qui ont installé plus de 140 petites centrales à bois dans un esprit de valorisation locale du bois et de maintien du tissu de bûcherons. E.ON assèche les ressources en bois du secteur ; il n’a aucun intérêt pour les petits bûcherons et fera plutôt travailler, avec des contrats de courte durée, de grandes entreprises d’Europe de l’Est, avec les conditions que l’on connaît pour leurs salariés.

E.ON prospecte auprès des propriétaires forestiers privés et des coopératives forestières, qui malheureusement jouent le jeu des industriels.

Le Parc national des Cévennes qui, il est vrai, n’a pas dans sa zone périphérique les moyens réglementaires de s’opposer à l’exploitation de type industriel, a tenté de négocier avec les utilisateurs une charte de bonne conduite et des compensations. « Dans une lutte », estime Christian Sunt, « il est plus efficace d’avoir une opposition radicale que de commencer à négocier des compensations. »

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