FACE A LA GLOBALISATION, Les initiatives locales, dans la diversité, relient les humains

Ces 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan ont permis de constater le nombre et la diversité des initiatives locales. Face au bulldozer de la mondialisation libérale, que voulons-nous faire de ces initiatives ? Et comment ?

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Découverte de plantes sauvages (Photo L’Ortie).

Les témoignages, les réalisations concrètes ont dominé ces trois journées de rencontres des Ami.es de François de Ravignan, les 21, 22 et 23 novembre 2014 à Carcassonne (Lycée Charlemagne) et à Greffeil. Mais le débat s’est aussi efforcé de tirer des conclusions de ces échanges.

Dans ce débat sur la relocalisation, Clothilde appelle chacun à une démarche de vie intérieure : « Quelles sont les valeurs qui nous portent pour faire ce que nous faisons ? ». Elle parle de « démarche de sens, en défense de la vie, du vivre ensemble. » Et dans cette réflexion, dit-elle, « nous avons souvent évoqué François (de Ravignan), mais il y a d’autres personnes qui ont d’autres références : il est important que chacun puisse continuer cette recherche avec ses propres références. »

« Notre préoccupation présente est le local », dit pour sa part Aline ; « la mondialisation casse du lien ; il faut retisser du lien, (ainsi) nous réinvestissons ce que l’on essaie de nous enlever en encourageant l’individualisme. »

Les interventions au cours des trois journées ont montré que les initiatives locales sont nombreuses et que les potentialités pour les développer sont aussi très nombreuses, avec des exemples précis : la relance d’une filière laine (Ardelaine et Longo Maï), qui est avant tout une création d’activités liées à un territoire ; la construction avec des matériaux locaux, non-industriels ; la réappropriation des multiples usages et métiers autour du bois et de la forêt ; la chambre d’agriculture du Pays Basque, qui accompagne l’agriculture paysanne sur le territoire du Pays Basque nord ; la Coopérative Intégrale Catalane et la Coopérative Intégrale Toulousaine, qui s’efforcent de mettre en place un système de vie non-dépendant par rapport à la société capitaliste ; les monnaies locales, dont l’objet principal est de servir d’impulsion à l’activité locale, économique mais aussi à des échanges sociaux non-marchands.

On a eu aussi le témoignage d’actions, dans cet esprit local, social et durable, dans le cadre d’une gestion municipale.

La politique officielle, une impasse ?

Il y a eu, au cours du débat, des échanges sur la relation entre les citoyens et le pouvoir. Carlos (de la Coopérative Intégrale Toulousaine) rappelle sans détours le précepte zapatiste : « le peuple commande et le gouvernement obéit ». Il ajoute : « Il faut inverser la tendance des experts politiciens et de la démocratie représentative et parlementaire (…) Nous-mêmes, nous sommes des experts du quotidien. »

Un débat annexe se greffe à ce moment : sans remettre en cause l’idée de constituer un contre-pouvoir, Gérard (Ardelaine) souligne le fait que l’expertise n’est pas innée, qu’elle s’acquiert et demande beaucoup de travail, d’apprentissage et d’échanges : « Dans une démarche de contre-système, il faut acquérir des compétences, des savoir-faire, sur la complexité, pour reprendre la main. »

Maria, de son côté, tout en appelant à rester critiques par rapport aux élus politiques, perçoit « de l’ostracisme par rapport à l’engagement politique » et estime qu’il faut aller voter et « être dans les lieux de décision ».

Christian Sunt pense plutôt qu’il faut « arrêter la délégation ; le système électoral aujourd’hui, c’est une privatisation de la politique ; il faut la démocratiser. »

Pour Madeleine Desmoulins, « le centralisme politique de la France est extrême », ce qui l’amène à reprendre le dicton : « La dictature c’est : « ferme ta gueule ! » ; la démocratie, c’est : « cause toujours ! ».

L’intervention de Jean-Claude Pons, maire de Luc-sur-Aude, illustre l’impasse à laquelle peuvent mener les « chemins institutionnels » : ceux-ci, par exemple, rendent obligatoire la procédure d’appel d’offres pour réaliser certains projets, ce qui peut être incompatible avec la dynamique locale ou avec le recours à des fournisseurs locaux.

Et François Plassard rappelle une enquête à laquelle il avait participé dans le cadre des Civam auprès des acteurs des territoires : « Ceux qui ont le pouvoir disent qu’il n’y a pas de projets ; ils reconnaissent peu les aptitudes locales. (Par contre), les porteurs de projet disent qu’ils n’arrivent pas à être entendus par les élus. »

Petits face à « la machine à éliminer »

Des initiatives locales nombreuses, donc, qui ont besoin d’une dynamique autonome, en tout cas s’émancipant du pouvoir politique traditionnel. Mais comment les faire progresser, dans le contexte dominant de la mondialisation libérale ?

Michel Berhocoirigoin (chambre d’agriculture du Pays Basque) estime que 10 à 15 % des gens, au Pays Basque, soutiennent l’agriculture paysanne ; autant sont dans le système de l’agro-industrie ; mais il y a 70 % des gens, entre les deux, qu’il faut convaincre. Comment ?

Pascal Pavie rappelle l’expérience du Forum Social Méditerranée, qui essayait de sauvegarder les agricultures paysannes du pourtour méditerranéen et qui s’est heurté à la réalité : « on ne peut pas les sauver dans un marché mondialisé. »

Michel David demande « comment on se protège face à la machine à éliminer qui a détruit cent fois plus que ce que nous avons construit » ? Et il cite, la destruction de la forêt amazonienne, des petits paysans, des barrières douanières, les ateliers monstrueux de 1 000 vaches ou de 200 000 poules et maintenant le Tafta. « Il faut se protéger ; il y a la protection sociale, il faut défendre le protectionnisme » (Un protectionnisme bien pensé qui va de pair avec la libre circulation des migrants).

Le combat est inégal, ces trois intervenants le savent, mais leur engagement montre qu’il vaut la peine d’être mené.

Des réseaux à construire

L’une des faiblesses des initiatives locales c’est leur isolement relatif.

Agnès Bertrand estime que « la relocalisation, c’est le multiplicateur de solutions pour sauver la lithosphère, les emplois, les sociétés, mais méfions-nous des gens, comme Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen, qui essaient de piller ce vocabulaire. Il faut parler de défense du local comme valeur universelle, du droit à vivre ici d’une façon qui ne détruit pas là-bas. »

Pour Michel Berhocoirigoin, « Nous sommes dans une phase, assez récente, de multiplication des initiatives, des alternatives locales ; jusqu’ici, il y avait une période uniquement de dénonciation, mais maintenant on est passés à autre chose. »

« 90 % de la population », estime François Plassard, « est d’accord pour dire que le capitalisme de marché crée plus de mal-être que de bien-être. Mais la recherche de solutions emprunte des stratégies différentes : il y a les écologistes, les communistes, ceux qui s’appuient sur la spiritualité… La capacité à créer de la parole entre eux est très mince, à mon sens parce qu’il y a un manque de vision. Il faut améliorer nos capacités de reliance pour créer du bien-vivre localement. »

Pour Pascal, « à une époque il y avait une grosse césure dans la nébuleuse gauche-écolo entre les gens, plutôt de culture marxiste, qui disaient : « Il faut donner les outils de la compétition aux pauvres du Tiers Monde » et les autres. Aujourd’hui, ce conflit n’existe plus, il y a un front qui dit : « La globalisation nous est imposée d’en haut (…). Aujourd’hui, il y a un besoin de reliance entre les différentes luttes, les différents projets, qui ne doit pas être forcément une force politique. »

Quelqu’un, relativement optimiste sur la capacité à créer des réseaux, cite le réseau des Colibris.

Carlos propose une approche pragmatique : « Si l’on part de ce qui se fait dans toutes nos localités, on a beaucoup de diversité, de belles initiatives, on pourrait créer un espace commun pour partager des outils concrets (…), pour avoir des solutions pratiques partageables par tous. Nous avons besoin de matérialiser un réseau de relocalisation. »

Relier, créer un ou des réseaux… Peut-être assistons-nous à la maturation d’une nouvelle manière de concevoir l’engagement « politique » (au sens premier, c’est-à-dire dans la construction de la cité). Cette manière-là concilierait deux points de vue : celui de ceux qui donnent la priorité à la construction de la société par en bas, par le local ; et celui de ceux qui donnent la priorité au « macro », à l’organisation générale de la structure sociétale, tout en remettant en cause l’édifice « démocratique » actuel.

 

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