Notre assiette dessine le paysage

Présentation par Pascal Pavie (2008).

Texte (plus bas) par François de Ravignan, à qui nous avons demandé de nous préfacer notre livre « Manger bio. Pourquoi ? Comment ? Le guide du consommateur éco-responsable » (Pascal Pavie et Moutsie, Editions Edisud, 2008) et à qui nous avons demandé de faire un article avec ce titre !

COUV MANGER BIO

François de Ravignan est agro-économiste mais il est avant tout l’ami des petits paysans. Ces quelques décennies ont été particulièrement tristes pour la paysannerie de terrain : elle a perdu les cinq sixièmes de ses effectifs en cinquante ans, la dimension moyenne des exploitations est passée dans le même temps de 17 hectares à plus de 54 hectares de nos jours. Mais peut-être pire que cela c’est toute la civilisation paysanne de notre société qui a presque disparu. Dans ces moments difficiles, quand tout le gotha intellectuel de l’agriculture courait après le productivisme et la modernité, raillant les archaïsmes de la ruralité, il en fut un (et peu d’autres) qui alertait aux dangers de cette destruction, qui critiquait le modèle de développement aussi bien ici que dans les pays dits du tiers monde. (« La faim pourquoi ?« , Editions La Découverte). En avance sur notre temps, François comprit que la technique ne résout en rien les problèmes de la faim et de la pauvreté. Il fut et il est un soutien intellectuel et moral à ce petit peuple qui, contre vents et marées, désire s’installer à la campagne sur de petites unités, il participe ainsi à l’Adear (Association pour le développement de l’emploi agricole et rural), compagnon de route de la Confédération Paysanne, ses études de terrain nous ont permis de comprendre les ravages de l’agriculture industrielle sur le paysage (« Comprendre un paysage« , Editions de l’Inra) et dans la société (« L’avenir d’un désert« , Editions de L’Atelier du Gué) et donc l’importance d’installer. Fondamentalement il récuse le mythe des bienfaits du productivisme y compris sur la production (« L’intendance ne suivra pas« , Ed. La Découverte) et participe activement à La Ligne d’Horizon qui vient d’organiser (27-30 novembre 2008) le colloque international d’Albi sur l’agro-écologie avec un succès étonnant (400 participants) et réconfortant.

Le texte ci-dessous doit nous faire comprendre que la politique agricole d’un pays dessine le paysage mais il est aussi le reflet d’une société et des membres qui le composent. Ainsi, acheter du mouton d’Australie implique bien la disparition de l’élevage ovin en France, l’enfrichement des garrigues ou d’autres régions, la disparition de nombreux éleveurs et ce qui s’ensuit dans l’aménagement du territoire. Il en est de même pour tous nos achats, si nous n’achetons plus de Banyuls les terrasses de cette région disparaîtront, tout aussi bien si nous ne consommons plus de poulets et bœufs industriels la monotonie des champs de maïs béarnais et des plaines céréalières s’estompera. Ainsi les Amap, les marchés locaux ont toute leur importance non seulement pour notre santé mais aussi pour celle de la terre (devise de Nature et Progrès).

Un paysage dans mon assiette ?

Par François de Ravignan

Photo JMW_20 09 2006 la fête à Monsanto à carcassonne

Une spécialiste de permaculture de ma région avait intitulé un de ses ouvrages « Paysages édibles des Pyrénées audoises« , trouvant peut-être que l’adjectif anglais edible exprimait mieux que le français comestible ou mangeable le caractère appétissant d’un paysage. Le projet de la permaculture était, selon elle, de réaliser des micro-paysages où tout était utilisable par l’homme et, de plus, spontanément reproductible. Lorsque l’on se trouve, par exemple, dans un lakou haïtien, à savoir l’espace complanté qui entoure une habitation, on découvre, à l’abri de grands arbres d’ombrage créant un microclimat et produisant parfois eux-mêmes des fruits comestibles, des bouquets de bananiers, des caféiers… et à l’étage inférieur, haricots, patates, manioc, ignames, piments… ; enfin des animaux tels que cabris ou porcs s’abritent dans cet espace nourricier…

Plus près de nous, mon jardin avec ses marges constitue, lui aussi, un paysage édible : je puis y descendre cueillir une soupe d’herbes et légumes verts, voire mettre un point d’honneur à la composer au printemps de dix espèces différentes. Mais s’il subsiste ainsi, dans nos Corbières désertifiées, quelques jardins capables de solliciter l’appétit, ce n’est plus le cas du paysage d’ensemble, qui exprime plutôt la déréliction. Ce caractère nous a poussés, un collègue et moi, à engager une recherche qui montre que les labours ont diminué des deux tiers depuis le milieu du XIXe siècle et que l’agriculture produit 40 % de calories alimentaires de moins qu’à cette époque. La petite région ne pourrait même plus se nourrir avec ses productions agricoles et ne présente guère d’excédent notable, sinon en vin.

C’est encore davantage le cas de la plaine languedocienne, de part et d’autre de Carcassonne, où l’on pourrait à la rigueur parler d’un paysage buvable, puisque la monoculture viticole s’y est affirmée depuis plus d’un siècle. Mais l’agriculture diversifiée qui y prévalait autrefois n’est même plus un souvenir. Un ami originaire d’Argeliers nous a parlé de la faim qui y régnait au temps de la seconde guerre mondiale, faute de production alimentaire locale. Aujourd’hui, ce paysage de vignes est mité de parcelles abandonnées ou en voie d’arrachage, révélant la fragilité congénitale de toute monoculture.

Autre  « horreur économique » que ce paysage du Béarn, aux alentours de Pau, que je traverse lorsque je visite mon pays d’origine, devenu hélas un bloc de maïs. Des amis, pèlerins de Compostelle, m’ont dit l’ennui profond qu’ils ont éprouvé à cheminer des journées entières dans un tel environnement, où plus rien n’évoque la spontanéité de la nature et où seule la laideur des silos métalliques vient rompre la monotonie des cultures. Nulle envie de goûter de ce maïs d’ailleurs destiné au bétail : où sont nos vieilles cruchades, escautons et autres mesturons 1? Un tel paysage ne révèle plus que la médiatisation de la nourriture par l’argent : nous voilà bien loin de l’assiette !

Vous me direz que lorsque je vais acheter des œufs chez ma voisine (non calibrés bien sûr !) je sors aussi mon porte-monnaie. Oui, mais là n’est pas l’essentiel : ici l’achat est prétexte à conversation, échange de nouvelles, voire de recettes, à travers lesquelles se noue une relation. C’est ce que redécouvrent aujourd’hui les partenaires des Amap2, dont les maîtres mots pourraient être justement relation, mais aussi enracinement et proximité. Est-ce cela que recherchent aussi, parfois confusément, ces si nombreux ménages qui viennent aujourd’hui s’installer dans les campagnes françaises 3? Au-delà des inconvénients qu’un tel mouvement peut présenter sur le plan des disponibilités foncières, de l’esthétique des villages ou de la circulation automobile, n’est-il pas aussi une chance pour l’établissement de circuits courts d’échanges alimentaires, tendant peu à peu à remettre le paysage dans son assiette… et dans la nôtre ?

1 Respectivement, bouillie de maïs blanc ; pâte de maïs moulée que l’on consomme soit frite, soit arrosée de lait ; petit pain à base de maïs.

2 Amap : associations pour le maintien de l’agriculture paysanne, à savoir groupes de consommateurs en relation avec un ou plusieurs paysans qui les approvisionnent régulièrement.

3 En Languedoc-Roussillon, du fait de l’immigration principalement d’origine française, la population rurale se renouvelle plus vite que l’urbaine, d’environ un tiers tous le dix ans.

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