La longue et mouvementée genèse du Carnet de campagne en Turquie

En février 2009 nous avions le grand plaisir de partir avec François de Ravignan pour un voyage d’approche de l’agriculture en Turquie. Nous étions loin d’imaginer que ce petit périple serait un des tout derniers de François alors qu’il s’inscrivait dans un programme d’études sur l’évolution de l’agriculture dans l’ensemble des pays nouvellement entrés dans l’Union Européenne ou désirant y rentrer. Notre ami avait commencé en 2007 par un tour en Pologne dont nous avons le témoignage dans son livre « Carnet de voyage en Pologne« 1.

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Le choix de la Turquie était de mon fait, la Confédération Paysanne m’avait demandé en 2003 de me rendre au congrès d’un tout nouveau syndicat paysan « çiftçi sen » et d’établir un rapport préalable à l’adhésion de ce syndicat au mouvement Via Campesina2. Au-delà des contacts avec un mouvement de défense des petits agriculteurs, j’avais découvert l’agriculture d’un pays passionnant et dans une inquiétante mutation.

Le gouvernement de la Turquie frappait aux portes de l’UE et personne ne se souciait du devenir des millions de paysans dans cet avenir supposé radieux. Pourtant la Turquie compte à elle seule environ 9 millions d’agriculteurs, presque autant que les 25 pays de l’Union Européenne, soit environ dix millions. L’entrée dans l’Union Européenne n’était qu’une étape sur l’autoroute du libéralisme qu’avait décidé d’emprunter la Turquie dès le coup d’état de 1980. La destruction de l’édifice agricole, mis en place lors de la révolution de Mustapha Kemal (Atatürk) en 1924, commençait à produire ses effets sur la société et l’économie turque.

Ce ne fut pas chose facile de dégager une dizaine de jours dans l’emploi du temps de François, tant ses engagements par monts et par vaux étaient multiples et tant les sollicitations étaient nombreuses. Notre chercheur était partie prenante de la Confédération Paysanne, de l’Adear3 où il occupait pleinement sa fonction d’administrateur, il encourageait également l’émanation d’une maison paysanne à Limoux dans l’Aude. Membre fondateur de l’association La ligne d’horizon4, il a participé pleinement au colloque international sur l’agroécologie d’Albi en 2008. Le sort des paysans sans terre en Inde lui tenait aussi à cœur et il participa aux marches d’Ekta Parishad5 et aux formations agricoles de l’association Solidarité en Inde avec Jean-Louis Bato notamment. Il est impossible de citer toutes les interventions de François, les aides qu’il apportait aux uns et aux autres, ainsi que ses engagements de chrétien. Toujours est-il qu’il décida de se rendre en Turquie et qu’il assuma pleinement l’organisation et le suivi de ce voyage d’étude jusqu’à la rédaction du rapport qui devait devenir les « Carnets de campagne en Turquie« , faisant suite à la Pologne. François ne faisait pas les choses à moitié, je l’avais déjà constaté en 1988 lors d’un voyage en Andalousie où nous avions pu découvrir la réalité des ouvriers agricoles et les luttes d’un syndicat ignoré à l’époque : le SOC6. Il est peu de dire l’intérêt d’un voyage avec François tant son regard sur le pays, le paysage, les paysans et les gens était multidimensionnel dans l’espace et le temps. Il n’est nullement gênant de confier qu’au-delà de l’aspect intellectuel et militant parfois fastidieux de toutes nos rencontres, ce fut un véritable bonheur de traverser un petit bout de ce pays avec lui. Entourant l’observation des paysages, l’écoute de nos interlocuteurs, François poussait la compréhension des choses par sa propre culture de l’histoire, des civilisations, de la géographie, de la sociologie rurale apprises dans ses voyages et ses lectures. Sans oublier sont écoute pour les « petites gens », l’épicière, le paysan, l’étudiant… Pas de bavardage, des échanges, de ceux qui apprennent et enrichissent. Entre deux étapes, la joie pouvait s’installer, l’agro-économiste nous entraînant à chanter une chanson française et poussant nos amis turcs à faire de même.

En novembre 2010, nous apprenions que François avait une tumeur maligne au cerveau. Peu à peu une partie de notre ami disparaissait, la mémoire défaillait et il fallut suspendre la rédaction de ce carnet de campagne qu’il nous avait soumis pour relecture et complément. Le 10 juin 2011, dans un immense chagrin, nous devions faire nos adieux à François. Ce petit village des Corbières, sa petite église, son petit cimetière, ses amis résumaient au fond la vie de cet homme.

Depuis cette date nous sommes toute une équipe qui désire continuer le travail entrepris par lui. Des rencontres furent organisées en juin 2012 dans l’Aude durant lesquelles nous avons rencontré Jean-Marc Luquet, éditeur et militant avec François de Ravignan à La Ligne d’Horizon. Jean-Marc nous a demandé si nous pouvions achever l’ouvrage entrepris sur la Turquie. Les carnets de campagne en Turquie devaient paraître…

Dans ce contexte nous avons décidé de ne pas toucher au corps du manuscrit mais d’y adjoindre quelques informations et annexes dans une double préoccupation : ne pas changer l’écriture de François et ses observations, mais aussi ne pas en faire un ouvrage posthume. L’intérêt premier de ces carnets est la découverte de l’agriculture turque, ce fut le but de ce voyage ensemble et nous voulons que cela le reste.

Bien sûr, certains chiffres concernant l’agriculture sont actualisés car le temps a passé… mais cela ne change en rien les tendances observées et une nouvelle lecture des paysages turcs en 2013 ne ferait que confirmer les observations de François. Il s’agit finalement pour nous d’une grande satisfaction de terminer le travail engagé en 2009. Les perspectives d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne semblent s’éloigner, mais les traités de libre-échange pour les produits agricoles n’ont pas changé pour autant. Les volumes importés et exportés restent sensiblement identiques. Les destinations évoluent peu à peu avec une réorientation du commerce vers le Moyen Orient, mais les effets sur l’agriculture turque sont sensiblement les mêmes.

Au-delà, finir ce carnet de campagne en Turquie représente une marque d’amitié pour un petit homme qui restera pour nous parmi les grands. Car François de Ravignan était petit par son affabilité, proche des gens, il a toujours refusé de rester perché sur son piédestal de chercheur. Il refusait de s’enfermer dans un bureau, dans une université ou dans les locaux de l’Inra, institution où il passa une grande partie de sa carrière. Ainsi il obtint l’autorisation de l’Institut pour travailler dans son petit village des Corbières où il repose actuellement. Son intérêt pour les exclus n’était pas celui de la charité distante, il voulait vivre avec eux leurs difficultés, leurs projets et leurs espoirs. L’agro-économiste se considérait bizarrement comme paysan ! De son point de vue « est paysan celui qui habite le pays ». Pour l’anecdote je pourrai confier qu’il a ferraillé avec la Confédération Paysanne pour obtenir son adhésion à ce syndicat qui, dans ses statuts, n’acceptait que les agriculteurs patentés. Il fut accueilli par son département sans problème tant il paraissait évident que la présence de François sur le terrain de nos luttes était manifeste. Pour ma part, François était un homme proche. Il participait volontiers aux travaux agricoles, pour tailler la vigne, visiter les ruches, tout était digne d’intérêt. Il était par exemple un des premiers pour aider un éleveur après une tempête à relever les clôtures. Cette proximité était aussi intellectuelle. Il donnait une valeur au travail des paysans, au travail quotidien de ceux qui nourrissent les hommes, à leurs projets, à leurs luttes. Ainsi je peux me permettre de dire qu’il a redonné du sens au métier de paysan, des petits paysans. A l’époque de la modernité et du matérialisme triomphant, ce fut pour nombre d’entre nous un encouragement essentiel.

Photo JMW Marche 07 08 2005 Larzac(4)

Valorisant les actions et l’importance économique d’une petite agriculture qui s’accroche à la terre, à la néo-ruralité en France, François fut souvent qualifié d’archaïque, de passéiste, d’utopiste. Pour nous il était tout le contraire. Prédisant les crises économiques et écologiques, notre chercheur avait une longueur d’avance sur les réflexions à court terme des économistes et des agronomes. François, à travers ses voyages dans le monde, avait vite compris que le système agricole qui s’impose presque dans tous les pays ne peut durer longtemps à cause des limites écologiques et de la casse sociale entraînée par l’exode paysan. Nous ne pourrions que conseiller de lire « La faim pourquoi ?« 7 où François explique bien les limites du productivisme. L’exemple de la Turquie en est une illustration ; il ne suffit pas d’augmenter la production, il faut donner aux habitants les moyens de l’acquérir. L’industrialisation de la production agricole a comme conséquence à court terme d’augmenter certaines productions, mais le plus souvent aussi de chasser les petits paysans. A moyen terme elle provoque donc généralement du chômage, l’épuisement des ressources, la destruction du patrimoine matériel et intellectuel des campagnes.

François n’est plus là mais la justesse de son analyse parait chaque jour plus évidente. Le chômage s’accroît inexorablement en Europe et dans de nombreux pays à tel point qu’en Grèce et en Espagne commence à poindre un phénomène d’exode urbain, de retour vers les campagnes où des liens se retissent vers les cousins paysans, vers le village de la famille qui réapparaît « nourricier » face à la crise. De ringard et d’arrière-garde dans de nombreux pays, le village et le paysan reprennent quelques allures de noblesse.

Une des personnes rencontrées en Turquie, parlant de la place du paysan dans la société turque lors de la révolution de 1924, citait une déclaration du vénéré chef Atatürk : « le paysan est maître parmi les citoyens ». Toute démagogique qu’elle soit, cette phrase marque que les temps ont bien changé durant le XXe siècle. Mais ce qui s’annonce ne remettrait-il pas au devant de la scène la petite agriculture et ses paysans ? Ce n’est pas encore le cas en Turquie bien que quelques signes précurseurs apparaissent. On constate le retour de marchés paysans et même bios à Istanbul, l’agriculture biologique turque réservée à l’exportation commence à intéresser nombre de citadins. Quelques intellectuels « d’avant-garde » que nous avons rencontrés cherchent à construire des réseaux entre citadins et ruraux, à revaloriser les semences et variétés locales, tous les savoirs paysans et, comme le faisait François en France, à reconsidérer la valeur de ce qui se vit en milieu rural. Face aux économistes qui, sur les rapports de l’agriculture turque, considèrent tous qu’il y a trop de paysans en Turquie, que les propriétés sont trop petites, trop morcelées, que le budget de l’État pour l’agriculture doit toujours s’alléger, qu’il y a 20 % d’agriculteurs de trop en Turquie, quelques courageux osent contester ces chiffres. Ils répliquent contre la pensée dominante que la Turquie est riche des ses agricultures, de ses paysans et qu’il faut au contraire leurs redonner les moyens pour qu’ils vivent de leur travail. Ils critiquent le libéralisme, ils demandent à l’État de consacrer de nouveau un budget conséquent à l’agriculture, ils pensent qu’il faut arrêter la baisse des prix agricoles et qu’il faut reconnaître le rôle et la place des petits paysans dans la société. Rien d’autre que ce que François a développé dans ses ouvrages et ses interventions.

Nous ne devions pas arrêter les carnets de campagne sur la Turquie ; François voulait continuer les rencontres avec les pays nouvellement entrés dans l’Union Européenne ; la Hongrie était dans son agenda, nous espérons pouvoir continuer ce projet.

Pascal Pavie

Sur le voyage de François, avec Pascal et Moutsie, en Turquie, lire l’article du Paysan du Midi « Union européenne, quel bénéfice pour l’agriculture turque ? ».

1 Carnet de voyage en Pologne, À Plus d’un titre éditions, 2007.

2 Via Campesina est un regroupement mondial de syndicats paysans. En France, la Confédération paysanne y est adhérente.

3 Association pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural créée par la Confédération Paysanne pour favoriser l’installation et la formation de petits agriculteurs.

4 La Ligne d’Horizon, Les Amis de François Partant est une association qui tente de poursuivre la réflexion de François Partant, économiste critique du développement, notamment par l’organisation périodique de colloques (Voir son site).

5 Ekta Parishad est un mouvement d’inspiration gandhienne fondé en 1991 en Inde par son leader actuel Rajagopal, qui se donne pour buts de défendre les communautés rurales les plus marginalisées et les plus pauvres. De grandes marches sont organisées comme à l’époque de Gandhi pour le droit à la terre et aux ressources naturelles réunissant des milliers de personnes. François de Ravignan participa à l’une d’elles dans la province du Chhattisgharh.

6 cf François de Ravignan, L’espoir déçu des paysans andalous, in Le Monde Diplomatique, mai 1988. Le SOC (Sindicato de Obreros del Campo) est un syndicat défendant les ouvriers agricoles dans le Sud de l’Espagne et réclamant une réforme agraire.

7 François de Ravignan, La faim, pourquoi ?, La Découverte, 2009 (6e édition).

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