CHAMBRE D’AGRICULTURE DU PAYS BASQUE : « Relocaliser c’est prendre en main la réflexion, l’élaboration de projets »

La création, en 2005, de la chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara, est à la fois la suite de trente ans de construction d’outils alternatifs et le passage à une nouvelle étape.

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Sainte-Engrâce, dans la Soule. Photo Lefrancq, Wikipédia, CC BY-SA 2.5

Née il y a dix ans, Euskal Herriko Laborantza Ganbara a réussi son pari d’apporter au monde paysan du Pays Basque des services, la mise en place en commun de projets de fond mais aussi une liaison avec l’ensemble de la société civile. Son président, Michel Berhocoirigoin, est venu présenter cette démarche lors des 3es Rencontres des Ami.es de François de Ravignan, le dimanche 23 novembre 2014 à Greffeil.

« Le mouvement paysan du Pays Basque », dit-il, « est lié à un mouvement social plus large. Depuis 40 ans il y a un processus de construction d’outils alternatifs adaptés au territoire, avec une finalité et un fonctionnement différents de ce qui existe. »

Le choix du territoire contre le productivisme

Michel Berhocoirigoin insiste sur un choix stratégique au départ, dans les années 70, qui s’est fait autour de la filière brebis laitière, un choix qui a été par la suite confirmé régulièrement. Cette filière est l’activité principale d’environ la moitié des paysans du Pays Basque et de plus de 90 % des fermes de montagne. Les termes du choix étaient les suivants : Aller dans la logique productiviste, avec des races exogènes plus productives ? C’était l’option de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles, le syndicat « majoritaire » en France), qui disait : il faut rattraper le retard (de productivité) par rapport aux Aveyronnais en brebis et par rapport aux Bretons pour les autres productions. Ou bien fallait-il faire un choix lié au territoire, aux races locales, à l’Appellation d’origine contrôlée, aux cahiers des charges, c’est-à-dire à une stratégie de qualité, de valeur ajoutée, de territoire… C’est cette deuxième option qui l’a emporté, non sans une « grande bagarre » au sein du monde paysan.

Cela s’est traduit notamment par la mise en place de l’AOC Ossau-Iraty (fromage de brebis du Pays Basque et du Béarn). Puis par la construction, « toujours avec des mouvements conflictuels », de cahiers des charges plus exigeants, plus rigoureux, sur les systèmes alimentaires (des brebis).

Des outils alternatifs et une cohérence globale

L’axe choisi, celui du territoire, « sera la référence pour tout ce qui va se faire après ; notre histoire récente prend sa racine là. Ce choix a structuré jusqu’à aujourd’hui, et on l’espère durablement, le paysage et l’agriculture du Pays Basque. »

Et Michel Berhocoirigoin énumère les réalisations qui ont suivi :

– L’Afog (Association de formation à la gestion), centre de gestion autogéré par les paysans, où chacun maîtrise sa comptabilité, avec beaucoup d’échanges entre adhérents et un suivi en groupe de la comptabilité-gestion. A l’opposé, donc, des centres de gestion classiques du réseau chambres d’agriculture où les clients sont consommateurs d’un service, et où on leur dit, de façon dirigiste, « faites ça ».

– Le GFAM (Groupement foncier agricole mutuel). Créé au début des années 80 pour acheter une ferme et y installer un paysan, il s’est perpétué et développé : il est aujourd’hui propriétaire d’une vingtaine de fermes, ce qui a permis d’installer autant d’agriculteurs, en majorité des jeunes. Avec l’appui de Terres de Liens, le GFA a changé ses statuts pour devenir une SCA (Société en commandite par actions).

– L’Association des Producteurs Fermiers du Pays Basque, avec la charte de qualité Idoki (« montre les cartes ») qui a pour principe de base la transparence, l’ouverture de l’exploitation.

– Le Civam Bio, qui accompagne techniquement les agriculteurs bio.

– Le syndicat ELB (Euskal Herriko Laborarien Batasuna), membre de la Confédération Paysanne et qui a fêté ses trente ans en 2013.

Participer d’une institution officielle

« Il y a tout », commente Michel Berhocoirigoin : « les outils de développement, les outils syndicaux, avec les mêmes objectifs, souvent les mêmes gens. C’est clair chez nous : l’avancée vers l’agriculture paysanne doit investir plusieurs terrains. »

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L’assemblée plénière d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara.

« Il y a un débat », poursuit-il : « Il y a ceux qui disent « le combat essentiel est le combat politique. Permettre aux paysans de s’adapter et de trouver des solutions à l’intérieur d’un système qu’on ne veut pas, c’est être un peu réformistes, voire collaborateurs du système. » Et, il y a ceux qui disent que le combat politique est inefficace et que l’essentiel est de rechercher des solutions possibles ici et maintenant. La seule réponse, à notre avis, c’est d’investir les deux terrains ! Si on n’est que sur le cadre politique, le jour où éventuellement on aura changé de système, les paysans qu’on voulait défendre auront disparu… Et si on exclut la dimension politique, tout ce qu’on peut faire sera récupéré et recyclé par le système. Il faut les deux ! Il faut résister et construire des alternatives. Ces alternatives doivent préfigurer le système qu’on souhaite et, en même temps, permettre aux paysans de tenir le coup. »

Michel Berhocoirigoin en vient à la chambre d’agriculture : « Par rapport à toutes ces créations, il nous semblait qu’il manquait une pièce maîtresse. La chambre d’agriculture est un outil public, que nous devions nous réapproprier ; elle est la voix du monde paysan, elle doit être au-dessus des intérêts privés et individuels ; elle est financée par tous les paysans, c’est notre outil. (…) Et puis on s’est dit : il ne faut pas que les démarches alternatives restent confinées au secteur associatif et militant. Elles doivent aussi faire partie du socle d’une institution officielle ; il ne faut pas laisser l’officiel à l’agriculture industrielle. »

La chambre d’agriculture du Pays Basque, ou plutôt Euskal Herriko Laborantza Ganbara, a été mise en place en 2005 (voir l’encadré ci-dessous sur les péripéties du processus de mise en place).

Elle s’est tout de suite mise à travailler, à partir de deux axes : du service, individuel ou collectif, pour répondre aux problèmes concrets des paysans ; et la mise en place de projets de fond sur l’agriculture paysanne.

Avec quatre principaux chantiers, quatre conditions pour aller vers l’agriculture paysanne :

– Le cadre politique.

– La transmission et l’installation.

– Les systèmes de production (autonomie, économie d’intrants, biodiversité…) et la construction de valeur ajoutée (accompagnement des démarches collectives : mise en place d’une filière bovins viande « né, élevé et abattu au Pays Basque » ; blé panifiable ; huile végétale alimentaire ; cerise).

– Le territoire, le développement rural, l’aménagement du territoire, la montagne, l’eau.

Euskal Herriko Laborantza Ganbara fonctionne avec une assemblée plénière de tous les collèges (exploitants, anciens exploitants, salariés, associations de consommateurs, associations de défense de l’environnement, associations impliquées dans le développement local, association des Amis de EHLG) chaque deux mois. Il y a recherche de consensus, puis un vote « pour acter le consensus ».

Le budget est d’environ 700 000 € par an ; il s’appuie sur des « cotisations volontaires non obligatoires », en fait sur un millier de personnes qui soutiennent la démarche et qui versent au total entre 180 000 et 200 000 € par an ; le reste des recettes provient de prestations de services et d’appels à projet avec les collectivités.

Le nouvel organisme, qui vient de fêter ses dix ans, a gagné sa légitimité : lors des appels à projet, il l’emporte souvent face à la Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Atlantiques. Par ailleurs, dit Michel Berhocoirigoin, il y a dans l’administration, les collectivités territoriales (Région, Département), lagence de bassin, des gens, parfois issus du milieu paysan, « qui en ont ras la casquette du pouvoir des chambres d’agriculture, de leur discours borné, corporatiste, et de leurs blocages par exemple en matière de qualité de l’eau, de biodiversité, de Natura 2000, et qui veulent avancer. »

* * * *

Une stratégie de construction d’un pays

La bagarre pour la mise en place de la chambre d’agriculture du Pays Basque s’est située dans une « stratégie de construction du pays », souligne Michel Berhocoirigoin. Lui et ses amis ont commencé par créer un mouvement social autour du projet, avec les paysans, les consommateurs, les élus… Il fallait englober les diverses problématiques : l’alimentation, l’agriculture, la nature, les paysages, les relations paysans-citadins. « ça a pris, les gens ont adhéré. »

Vis-à-vis des pouvoirs publics, les choses bien sûr étaient moins simples : « L’État français, on le sait, il n’entend rien, il ne cède jamais ».

Les diverses propositions ont essuyé, chaque fois, un refus, « dans l’espoir d’étouffer la chose ; mais au contraire, ça l’a renforcée. »

A un moment, en 2002, « on a failli gagner » : le gouvernement a nommé une mission de hauts fonctionnaires, qui a étudié le projet ; mais l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture, contrôlée par la FNSEA) a fait blocage.

« Alors on a dit : on va la créer ». Les partisans du projet de chambre d’agriculture du Pays Basque (l’ELB étant le noyau dur) ont mis en place des groupes de travail, ouverts à tous, et ont rendu publics leurs travaux. Pas de réaction des institutions ; elles pensaient peut-être que cela n’aboutirait pas.

Le projet a bénéficié de la solidarité basque : le syndicat ouvrier Ela (Eusko Langileen Alkartasuna), du Pays Basque du Sud, a dit « vous avez la bonne stratégie, celle de la confrontation démocratique » et a soutenu le projet en achetant le local et en le mettant à disposition.

Le moment venu de l’inauguration, prévue le 15 janvier 2005, les invitations ont été lancées, y compris au sous-préfet, aux maires, aux élus. Le préfet a alors décrété la démarche illégale, a écrit aux maires pour leur demander de ne pas aller à l’inauguration ; le Parti Socialiste a demandé à ses élus de ne pas y aller. Mais le jour de l’inauguration, de nombreux maires du Pays Basque étaient présents (les deux tiers avaient pris position favorablement) ainsi que des élus socialistes (certains ont été exclus du PS puis réintégrés…).

Lors de la construction du projet, un travail juridique avait conclu qu’il ne fallait pas utiliser le terme « chambre d’agriculture », qui est protégé. C’est pourquoi a été simplement utilisée la traduction basque, Euskal Herriko Laborantza Ganbara (chambre d’agriculture du Pays Basque) : « puisque l’État français ne reconnaît pas la langue basque, il ne peut pas nous reprocher cette appellation. » Les paysans et les citoyens basques, eux, en connaissent tout à fait la signification.

Le préfet a porté plainte contre un organisme qu’il estimait illégal et créant la confusion avec une institution publique. Les responsables d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara se sont défendus en argumentant que ce qu’ils construisaient était différent : ils faisaient de la formation et de l’accompagnement des paysans, ce qui n’est pas un monopole des chambres d’agriculture ; leur organisation était différente, avec une représentation des paysans, mais aussi des consommateurs, des défenseurs de l’environnement… L’État a perdu ses procès, au tribunal correctionnel puis en appel, et il a abandonné les poursuites.

 

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